La logique des théories du complot

Jérôme Jamin, pro­fes­seur de sciences poli­tiques à l’ULg et auteur de L’i­ma­gi­naire du com­plot revient sur le fonc­tion­ne­ment de la logique com­plo­tiste et le rôle des médias et des nou­velles tech­no­lo­gies dans leur dif­fu­sion. Et met en avant les deux écueils à redou­ter lorsqu’on parle de com­plot : en voir par­tout et n’en voir nulle part.

Juste après les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo, une des premières réactions, visible notamment sur les réseaux sociaux, a été de mettre en cause la version que les médias présentaient. D’où vient cette défiance ?

His­to­ri­que­ment, il y a eu un cer­tain nombre de faits qui ont été mal pré­sen­tés par de grands médias offi­ciels. Je pense notam­ment à la cou­ver­ture de la pre­mière guerre du Golfe à par­tir de 1991, puis un peu plus tard celle de la deuxième, avec les « armes de des­truc­tion mas­sive » ou encore au sujet du réfé­ren­dum sur le Trai­té sur l’Union euro­péenne fran­çais de 2005. Il y a donc eu toute une série de faits qui ont été trai­tés de façon biai­sée, de manière trop mar­quée notam­ment par les médias pari­siens et au-delà, aux États-Unis ou le Royaume-Uni pour ce qui est des armes de des­truc­tion mas­sive. Il y a eu toute une série de billets, de tra­vaux jour­na­lis­tiques bâclés ou de situa­tions où les jour­na­listes ont sui­vi le dis­cours offi­ciel, sans mener d’enquêtes. Il y a donc un pas­sif qui fait qu’aujourd’hui, beau­coup de gens ont comme réflexe de ne pas croire ce que disent les médias car la mani­pu­la­tion existe. D’autant qu’on a désor­mais de vrais exemples de mani­pu­la­tion des médias par le poli­tique : l’affaire Wiki­leaks, Edward Snow­den et l’espionnage par la NSA. Bref, il y a tel­le­ment d’éléments qu’on apprend par des gens qui ne sont pas des jour­na­listes, qui libèrent cette infor­ma­tion alors que ce sont les jour­na­listes qui auraient dû la décou­vrir que cela crée un cli­mat de sus­pi­cion vis-à-vis des jour­na­listes, de leur légi­ti­mi­té et de leur qua­li­té. Ils seraient mal inten­tion­nés, ne feraient plus leur tra­vail, ou seraient empê­chés de le faire.

Une autre expli­ca­tion, c’est aus­si qu’on veut tou­jours que l’explication du drame soit à la hau­teur du drame. Dire pour les atten­tats du 11 sep­tembre que c’est sim­ple­ment des pirates qui ont détour­né un avion, pour le mas­sacre à Char­lie, que ce n’est l’affaire que de deux ou trois loups soli­taires qui se sont radi­ca­li­sés tout seul, ça parait décevant.On veut espé­rer qu’il y a quelque chose de plus impor­tant der­rière le drame. Du coup, on doute du dis­cours offi­ciel et on se demande s’il n’y a pas l’implication des ser­vices secrets, etc. On a besoin de quelque chose de plus cos­taud, d’explications à la hau­teur du drame que nous vivons. C’est une ten­ta­tion, ça ne veut pas dire qu’on tombe tout de suite à l’intérieur du com­plot, mais on se méfie de ce qui est dit.

Quelle est la base du mécanisme de l’imaginaire complotiste ?

C’est un mode de rai­son­ne­ment inver­sé. Dans la théo­rie conspi­ra­tion­niste, ce qu’on nous dit est faux et la véri­té doit être trou­vée dans un monde désor­mais lu à l’envers. Ain­si, tout ce qui parait trop gros ou trop facile est sus­pect. En revanche, tout ce qui parait un peu com­pli­qué et caché est inté­res­sant, car poten­tiel­le­ment c’est la piste pour trou­ver la véri­té par rap­port aux dis­cours « faux » sur les faits.

Comment arriver à distinguer les dénonciations légitimes de manipulations et les thèses complotistes ?

Il n’y a pas de ligne de démar­ca­tion claire puisque les com­plots existent, les mani­pu­la­tions existent, la conni­vence existe. Il n’y a pas « un monde sans com­plots » ver­sus « des théo­ri­ciens du com­plot ». C’est juste qu’il va y avoir des inter­pré­ta­tions qui mobi­lisent l’idée d’un com­plot et qu’il va y avoir un degré d’enfoncement dans cette inter­pré­ta­tion. L’affaire Snow­den ne fait que confir­mer qu’il y a de la mani­pu­la­tion, qu’il y a des ser­vices secrets, que les com­plots existent, qu’il y a des ten­ta­tives de trom­per les gens etc. C’est une chose que de mettre en évi­dence ces élé­ments, c’en est une autre que d’en déduire un com­plot du gou­ver­ne­ment, un com­plot à l’échelle natio­nale, voire un com­plot mon­dial. C’est une chose que de dire, il y a des inco­hé­rences au scé­na­rio du 11 sep­tembre, c’en est une autre de dire que le gou­ver­ne­ment Bush a lui-même orga­ni­sé les attentats.

C’est ten­tant d’y adhé­rer parce qu’il y a tou­jours une part de véri­té. Mais les théo­ri­ciens du com­plot affirment quelque chose qu’ils ne démontrent pas, puis ils accu­mulent toute une série d’éléments qui cor­ro­borent l’affirmation de départ. Alors, que la démarche scien­ti­fique clas­sique ne se contente pas de cette accu­mu­la­tion de don­nées, elle veut une démons­tra­tion. L’accumulation de don­nées qui témoignent du fait que tout n’est pas cohé­rent ne démontre rien. Ce n’est pas parce qu’il y a des inco­hé­rences à la suite de l’enquête qui suit le mas­sacre de Char­lie Heb­do, qu’on démontre que le gou­ver­ne­ment ou un autre acteur sont der­rière ce massacre.

Il faut avoir un esprit cri­tique, mais c’est autre chose que de tom­ber com­plè­te­ment dans la théo­rie du com­plot en pos­tu­lant quelque chose qu’on ne démontre pas. En géné­ral, le théo­ri­cien du com­plot me semble aller au-delà de l’esprit cri­tique lorsqu’il implique des acteurs à grande échelle. Des com­plots qui mobi­lisent quelques per­sonnes, il y en a beau­coup. Un com­plot mon­dial ou un com­plot qui impli­que­rait tous les par­tis poli­tiques sont des choses qui me paraissent moins cré­dibles étant don­né qu’il est très dif­fi­cile de mobi­li­ser beau­coup de monde et de gar­der le secret. Donc, ça me parait rela­ti­ve­ment dif­fi­cile de démon­trer l’existence de com­plots à l’échelle mon­diale. En revanche, on sait bien qu’il existe de la mani­pu­la­tion de façon très ciblée, dans cer­tains milieux notam­ment les ser­vices secrets.

Est-ce qu’on pourrait dire qu’il n’existe pas un complot au singulier, une grande conspiration globale, mais qu’il existe toute une série de manipulations, de complots au pluriel, d’accords et d’alliances clandestines ?

Oui, on pour­rait, et, ce ne sont pas tou­jours des com­plots, ça peut aus­si être de la conni­vence, une situa­tion où des gens ont inté­rêt à s’entendre sur des choses sans même que ce soit néces­saire d’en par­ler. En effet, pour para­phra­ser un livre de Jacques Lemaire sur la théo­rie du com­plot, je pense en effet que les com­plots existent mais que le com­plot n’existe pas.

Comment faire pour combattre ces rumeurs sachant qu’on risque justement de les renforcer en voulant les limiter ?

Je pense qu’il ne faut pas ridi­cu­li­ser ce dis­cours. Dans cer­tains cas, on peut ren­trer dans ce dis­cours et le défier pour tes­ter sa force. Dans d’autres cas, ça n’en vaut même pas la peine parce qu’on est à un tel degré d’enfoncement dans l’imaginaire du com­plot qu’on ne peut pas démon­trer quoi que ce soit. Si on vous dit que le monde est sous la coupe d’un gou­ver­ne­ment fan­tôme, on vous emmène sur un registre où comme on ne démontre pas quelque chose, vous ne pour­rez pas démon­trer le contraire. Il faut donc reve­nir sur un registre où il est pos­sible de démon­trer quelque chose : reve­nir aux don­nées fac­tuelles, au prin­cipe de démons­tra­tion, mais aus­si à l’esprit critique.

Face à cer­taines théo­ries du com­plot, il faut en rele­ver les forces et les fai­blesses, et dire « d’accord, l’idée est inté­res­sante mais vous ne démon­trez pas ça, ça et ça » et deman­der une démons­tra­tion. Ou bien alors, rap­pe­ler que l’accumulation de don­nées qui confirme une affir­ma­tion non démon­trée n’est pas une démonstration.

Mais, il faut se rap­pe­ler aus­si que ça peut quand même éclai­rer l’esprit, parce que les com­plots existent. Donc, je pense que la meilleure atti­tude, c’est de ne pas reje­ter tout en bloc et de fonc­tion­ner au cas par cas. Et, d’ouvrir une dis­cus­sion cri­tique sur tout ce qu’on peut croire ou ne pas croire. Parce que c’est là aus­si que tout se joue, il faut aus­si se mettre d’accord sur ce qu’on peut croire et ne pas croire pour ensuite inter­pré­ter le monde.

Est-ce que vous avez pu observer des évolutions ces dernières décennies au sujet de la diffusion des conspirations ?

Inter­net a tout sim­ple­ment accé­lé­ré la pro­duc­tion, la repro­duc­tion et la cir­cu­la­tion et donc, à cer­tains égards, l’attrait de docu­ments attes­tant de l’existence de théo­ries du com­plot. Les com­plots exis­taient déjà au Moyen-âge, mais, avec inter­net, on est devant un accès et une repro­duc­tion faci­li­tés, une mul­ti­pli­ca­tion qui donne d’ailleurs l’impression d’une lit­té­ra­ture, d’une science alors qu’en fait, tous ces sites ne font bien sou­vent que se citer mutuellement.

Est-ce qu’au coeur des thématiques, dans les choix des acteurs de ces récits conspirationnistes, il y a eu des évolutions ?

Si on regarde les 30 der­nières années, il y a un com­plot qui a un peu dis­pa­ru qui est moins pré­sent, moins à la mode, c’est le com­plot maçon­nique. Il y en a un qui n’a jamais dis­pa­ru c’est celui des Illu­mi­nés de Bavière. Et il y en a un qui change de visage, c’est le com­plot juif qui devient un com­plot israé­lien, voire israé­lo-amé­ri­cain, en lais­sant entendre que les Amé­ri­cains sont eux-mêmes sou­mis à Israël. Mais encore une fois, ce genre d’analyse s’appuie sur des élé­ments fac­tuels indis­cu­tables notam­ment l’appui des États-Unis à Israël. Si la fai­blesse de la théo­rie du com­plot c’est qu’elle ne démontre rien, sa grande force c’est qu’elle mobi­lise tou­jours des élé­ments de véri­té. Lorsqu’on dit « les Amé­ri­cains sou­tiennent Israël », ce n’est pas un men­songe car on sait bien que pour toutes sortes de rai­sons, il y a un lien fort entre ces deux nations. De là, à en déduire que les Juifs dominent le monde par le biais d’Israël qui domine le Moyen-Orient avec l’appui des États-Unis, c’est autre chose évidemment.

Jérôme Jamin a été l’un des intervenants du colloque « Faux complots : le vrai mensonge » organisé par PAC Régionale de Verviers et l’asbl Aviso le 25 avril 2015 à l’Espace Duesberg (Verviers).

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