DANS L’ÉPAISSEUR DE LA FRONTIÈRE. ENTRETIEN AVEC MICHEL AGIER

Propos recueillis par Aurélien Berthier

Michel Agier est anthropologue et directeur d'Études à l’EHESS de Paris. Chercheur engagé dans le monde associatif, il milite pour l'ouverture des frontières aux migrants. Explorateur des marges sociales et des limites, des quartiers subalternes et précaires des villes africaines et d’Amérique latine, il étudie également depuis plus de dix ans les camps de réfugiés et autres zones où le passage des frontières - l’entre-deux lui-même- semble s’éterniser dans l’espace et dans le temps.

 

 


Qu’est-ce qu’une frontière ?

La frontière, c’est un rapport. Ce n’est pas une absolue séparation. C’est une séparation relative qui permet la reconnaissance de part et d’autre d’une ligne imaginaire. C’est un lieu, une situation ou un moment qui ritualise le rapport à l’autre. Car un lieu ou un groupe n’existe que par distinction, séparation et mutuelle reconnaissance avec son environnement, avec un autre groupe ou avec un autre lieu. 

 

Que recouvrent les « situations de frontières » dont vous parlez dans votre livre La Condition cosmopolite ?

Ça recouvre l’idée d’une certaine épaisseur de la frontière. Dans l’après-Guerre froide, avec la mondialisation, on a eu l’illusion qu’on allait entrer dans un monde sans frontières. En réalité, on a assisté à une multiplication des frontières : non seulement des frontières linguistiques, mais aussi de toutes les situations dans lesquelles des groupes sociaux différents se rencontrent à cause de la mobilité des uns ou des autres. Cela a donné lieu à un ensemble d’inquiétudes et de politiques sécuritaires qui ont abouti à la multiplication des murs. Les murs matériels ou les restrictions à la circulation et au passage des frontières. Ce qui a conduit à ce que le moment de la frontière, de son passage, s’allonge dans le temps et dans l’espace. C’est ce que j’ai appelé des « situations de frontières », c’est-à-dire des moments où l’on ne sort pas réellement de la frontière. Il s’agit de tous les espaces de mise à l’écart, des espaces intermédiaires comme les camps et les ghettos. Mais aussi des situations, qu’elles soient juridiques ou sociales, où on a l’impression de ne jamais résoudre un conflit de frontières. La frontière n’est donc pas une ligne fine mais, au contraire, un espace épais dans le temps et dans l’espace où se forment de nouvelles conditions d’existence, celle de femme ou d’homme-frontière.

 

Cet homme-frontière, celui qui nait de ces séjours prolongés en situation de frontière, est-ce qu’il représente « l’avant-garde » d’une nouvelle condition, la condition cosmopolite ?

Oui, mais il s’agit d’un cosmopolitisme banal, ordinaire. Pas le cosmopolitisme des élites qui se présentent elles-mêmes comme cosmopolites. C’est la condition de gens qui sont sans arrêt et quotidiennement à l’épreuve du monde, c’est-à-dire de l’altérité, de la différence, du conflit des universalismes, et aussi tout simplement de la difficulté du passage des frontières. J’ai relevé trois figures théoriques d’hommes-frontières à partir de mes terrains. Ce ne sont pas des catégories, mais des moments ou des modalités d’être dans le monde pour ces gens qui sont dans ces interminables passages de frontières. Cela montre bien ce que peut être ce cosmopolitisme du point de vue de la migration et des milieux sociaux les plus populaires et marginalisés qui font l’expérience concrète de la frontière. 

L’errant d’abord, une position assez proche de l’idée qu’on se fait du nomade, du vagabond, jamais réellement arrivé quelque part, toujours sur le point de repartir ailleurs, qui ne se stabilise nulle part. C’est une figure qui devient aujourd’hui très importante et tragique. Les errants, ce sont en effet tous ceux qui meurent actuellement dans le désert du Sahara, dans la Méditerranée ou les Balkans. Ensuite, le métèque, une figure associée à la démocratie grecque, décidément pas si démocratique que cela puisqu’elle avait besoin de « non-citoyens », de gens admis dans l’espace de la ville, mais pas dans l’espace du droit politique, territorial ou économique puisqu’ils ne pouvaient pas s’inscrire quelque part en achetant des habitations ou terrains. On retrouve cela dans la figure du travailleur sans-papiers. Enfin, la troisième figure, c’est celle du paria et qui concerne les « indésirables » maintenus dans des espaces à part et notamment dans les camps, les réfugiés, les déplacés internes, les demandeurs d’asile déboutés et expulsables, gardés dans des centres de rétention.

 

En quoi les murs s’opposent-ils aux frontières ?

Le mur, c’est l’imitation trompeuse de la frontière. C’est comme s’il en manquait une partie. La frontière permet de s’identifier face aux autres, mais elle permet aussi d’être le lieu de la mutuelle reconnaissance, la reconnaissance de soi-même et la reconnaissance de l’Autre : il faut bien que l’Autre me voie pour que j’existe dans mon identité ; l’identité n’existe pas en soi, on a toujours besoin des autres pour la faire exister. Ce qui est terrible avec les murs, c’est qu’on croit se protéger alors qu’en fait, on empêche cette double relation contenue dans la frontière. En supprimant l’Autre, on finit donc par se supprimer soi-même. C’est le destin de toutes les sociétés qui s’enferment complètement. Le mur, qu’il soit matériel ou immatériel (électroniques, administratifs ou humains),  fait interrompre cette relation entre soi et l’autre. Le mur, c’est le piège identitaire, c’est croire que l’identité est quelque chose qui existe en soi et qu’il faut protéger.

 

Vous prônez une ouverture plus large des frontières. Pourquoi faut-il généraliser la liberté de circulation ?

L’idée de l’ouverture des frontières ou de la liberté de circulation vient du constat actuel du caractère hyper dangereux de la fermeture des frontières et de son inefficacité. Si on veut faire preuve d’humanisme et arrêter toutes ces morts aux frontières, mais aussi faire preuve de réalisme, en admettant non seulement que les hommes ont toujours circulé dans l’histoire de l’Humanité, mais aussi qu’on n’empêchera pas les gens de circuler, il faut changer de logiciel et s’engager sur une autre hypothèse, celle de la libre circulation, de l’ouverture des frontières.

L’ouverture des frontières n’est pas la disparition des frontières. Cette distinction est très importante. La suppression des frontières- supposer qu’on va dans le sens d’une identité homogène et globale qui ne respecterait pas la multiplicité des différences et des subjectivités - est une autre illusion qui peut être tout aussi dangereuse. 

L’ouverture, c’est l’idée que tous les pays peuvent accueillir des gens qui viennent d’autres lieux parce qu’on a changé de dimension contextuelle. Aujourd’hui, le contexte qui nous est commun, c’est celui de la planète. On en revient au principe très réaliste du cosmopolitisme et de la cosmopolitique jusqu’au temps de la philosophie des Lumières : soyons réaliste, la Terre est ronde, nous allons toujours nous rencontrer les uns les autres donc autant essayer de nous entendre.

La Terre, dans son principe, appartient à tout le monde. Autrement dit, sur le plan écologique, nous en sommes tous responsables et sur le plan sociologique, on ne peut pas dire qu’un lieu de la Terre n’appartienne pas à quelqu'un d'autre. C’est le principe même de la convergence entre l’humain et la planète. Pour l’instant, nous en sommes là, en attendant de voir si d’autres planètes sont habitables. Nous savons qu’il y a une convergence entre le fait d’être humains, le fait d’être Terriens et le fait d’être universalistes. Ces trois éléments-là fonctionnent ensemble.

 

C’est le monde commun que vous décrivez, celui qui s’oppose à la mondialisation ?

La question qui nous est posée aujourd’hui avec la mondialisation, c’est la généralisation du cosmopolitisme, c’est-à-dire la base sociale et anthropologique de cette « politique-monde ». C’est ce que nous montre la circulation des personnes qui traversent plusieurs cultures, plusieurs nationalités, plusieurs langues, plusieurs territoires, etc. C’est ce que montrent exemplairement les migrants, les demandeurs d’asile, les réfugiés. Et ils le montrent beaucoup mieux que nous, qui nous croyons cosmopolites, nous, les élites intellectuelles occidentales, européennes, qui allons d’un bout à l’autre de la planète sans jamais vraiment changer de demeure. D’un bout à l’autre de la planète, nous n’avons pas à changer de vêtements, de langues (ou très peu, l’anglais), les conditions de vie sont les mêmes : nous mangeons la même chose, avons les mêmes logements puisqu’on va d’une chambre de chaînes hôtelières à une autre, on passe de grandes salles de réunions en salles de conférences… C’est certes un mode de vie global, mais je n’associe pas ça à l’idée cosmopolite. C’est autre chose que de se confronter tous les jours à la rugosité de la frontière, à la difficulté de cette transformation permanente, physique, matérielle, culturelle que représente l’expérience des migrants.

 

Illustration : David Delruelle

 

Derniers ouvrages parus : La condition cosmopolite, La Découverte, 2013 et Un monde de camps (avec Clara Lecadet), La Découverte, 2014

 

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