Hybrider le climat et les luttes

 

Par Aurélien Berthier et Barbara Mourin

 

Le concept d’intersectionnalité définit les points de rencontre entre des luttes contre les dominations liées à la classe sociale, à la racisation ou au genre. Il a permis réflexions et nouveaux champs de bataille féconds. Activistes et intellectuelles proposent de continuer à multiplier les hybridations entre ces combats sociaux, culturels et politiques avec les luttes environnementales et climatiques.

 

 

Prenant le contrepied de l’écologie dominante qui postule que le changement climatique affecte l’humanité dans son ensemble de manière indiscriminée, une lecture des dynamiques de la « crise » climatique et environnementale actuel en termes d’inégalités et de rapport de domination montre que la nature est un enjeu politique, un champ de bataille pour reprendre les termes du sociologue français Razmig Keuchayan[1].

 

INÉGALITÉS ÉCOLOGIQUES ET RACISME ENVIRONNEMENTAL

En effet, tous les groupes humains n’ont pas le même accès aux ressources qu’offre la nature : inégalité d’accès à l’eau, aux sources d’énergie (qui entraine pauvreté énergétique), d’accès aux espaces naturelset à leurs « aménités »[2], d’accès à une qualité de vie comprenant un environnement sûr (qu’il soit rural ou urbain) et une alimentation saine.

 

Mais de plus, toutes les populations ne subissent pas de manière uniforme les conséquences néfastes du processus industriel, c’est-à-dire les dégâts environnementaux liés aux pollutions de l’air, des terres, de l’eau, de l’alimentation… Ainsi que les conséquences des changements climatiques en cours (intempéries, montée des eaux, variations des températures…). Les effets de la dégradation environnementale, comme ceux de la pauvreté, sont inégalement répartis dans le monde et les territoires. Si une mort sur six dans le monde est liée à la pollution[3], l’analyse montre que pluson est pauvre, plus on a de chances de résider près ou dans un environnement pollué (près des autoroutes, des zones industrielles, des déchets…) et d’en mourir.

 

À partir de l’étude des dégâts de l’ouragan Katrina, Keucheyan montre l’une des modalités de cette dynamique inégalitaire : le racisme environnemental, notion qui renvoie au fait que les victimes du racisme sont aussi le plus souvent victimes d’un environnement dégradé. Ainsi, à La Nouvelle-Orléans, la catastrophe a essentiellement touché les populations noires et pauvres de la ville. Leurs quartiers d’habitation sont historiquement situés en zones inondables, alors que les Blancs et riches sont situés sur les hauteurs. Le fait que les incinérateurs de déchets soient installés le plus souvent près des quartiers d’immigration récente est un autre indice de racisme environnemental : « Si vous voulez savoir où un stock de déchets donné a le plus de chances d’être enfoui, demandez-vous où vivent les classes populaires et les minorités raciales », résume Keucheyan.

 

Le mouvement pour la justice climatique qui postule une dette écologique du Nord, producteur de l’essentiel des pollutions et GES, vers le Sud qui en subit le gros des conséquences, nous avait déjà enseigné ces inégalités systémiques. Mais à l’intérieur des pays aussi se jouent des processus où l’on constate que les dominé⸱es socialement sont aussi ceux qui sont prioritairement exposé⸱es aux nuisances de l’industrialisation et aux effets des changements climatiques. D’où la naissance et la construction d’un mouvement de justice environnementale. Car ces inégalités écologiques se mêlent, redoublent voire fondent souvent des inégalités liées aux oppressions sexiste, raciste et sociales. Des dimensions que Keucheyan estime historiquement peu prises en compte par les mouvements écologistes mainstream, centrés sur la défense de l’environnement.

 

C’est pourquoi il nous invite à lier davantage les luttes climatiques aux autres luttes. Il propose ainsi d’enrichir d’une quatrième dimension l’intersection de classe, de genre et de « race », avec celle de nature, qui n’est alors plus à percevoir comme universelle et extérieure aux rapports sociaux, mais bien un enjeu et un lieu d’affrontements politiques.

 

 

VERS L’ÉCOSYNDICALISME

Le monde ouvrier entretient de longue date un rapport ambivalent avec les enjeux environnementaux, et ce, pour des raisons pragmatiques. Dans un contexte de chômage de masse (utilisé comme armée de réserve industrielle par le patronat), difficile en effet de concilier défense de l’outil de travail et la nécessaire limitation des émissions des GES et des pollutions, quand celle-ci signifie perte d’emplois. Car la transition écologique va en effet conduire à une décroissance puis à la disparition des secteurs les plus polluants de l’économie. Donc, à la disparition de nombreux emplois.

 

Pour rendre possible cette transition écologique, il est donc indispensable de se battre en priorité pour le maintien de revenus de remplacement le temps de la transition et pour des investissements massifs de la part de l’État pour la formation et la reconversion des sites polluants et de leur personnel vers des emplois plus « soutenables ». Autant d’aspects où les syndicats doivent être en première ligne mais qui supposent aussi pour les mouvements écologistes de développer, plus avant, une large critique, de l’État néolibéral et de l’ordre social capitaliste, qui empêche justement d’assurer cette transition.

 

Comme le rappelle le sociologue Jean-Baptiste Comby : « Lorsqu’on oppose l’écologie à l’emploi, on reste dans les dogmes de la société salariale et capitaliste. Prendre l’écologie au sérieux, André Gorz n’a cessé de l’argumenter, implique de repenser l’ensemble de nos activités, à commencer par le travail rémunéré. »[4] Il s’agirait donc surtout d’interroger ensemble la nature du travail, de ses conditions d’exercice et de ses finalités : viser une société où on pourra produire de manière raisonnée, sans bousiller la santé ni de ceux qui fabriquent, ni de ceux qui consomment, ni des écosystèmes.

 

Des catastrophes comme celles de Seveso en 1976 en Italie, Bhopal en Inde en 1948 ou plus récemment l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001 (où ce sont les logements des quartiers populaires, dans lesquels vivent les ouvriers d’AZF et leurs familles, qui ont été soufflés par l’explosion) ont déjà permis certains rapprochements. Mais c’est sur le terrain des inégalités environnementales que le mouvement ouvrier et les mouvements écologistes auraient intérêt à davantage converger en fabriquant conjointement un langage et des perspectives communes. Et en se rendant plus présents aux luttes les uns des autres.

 

 

L’ÉCOFÉMINISME

Autre mouvement porteur de convergence : l’écoféminisme, qui tente de construire depuis les années 1970 des liens entre féminismes et écologismes. Si la Française Françoise d’Eaubonne a la maternité du terme[5], ce sont des théoriciennes et activistes nord-américaines et de pays du Sud qui développeront ce concept et mèneront les luttes les plus emblématiques (Mouvement Chipko en Inde, Women’s Pentagon Action ou luttes du Love Canal aux États-Unis entre autres). L’écoféminisme englobe plusieurs approches parfois rivales (marxistes, spiritualistes…)[6] mais qui établissent toutes des liens entre l’exploitation et la domination des femmes et de la nature par les hommes et le capitalisme. Certaines estiment même que capitalisme et patriarcat ont fusionné pour donner naissance à un « capitalisme patriarcal », doublement prédateur, qui a réduit femmes et nature au rang d’objets exploitables. C’est à ce titre qu’il convient de le combattre dans un même temps, notamment par les méthodes et pensées issues des luttes féministes.

 

La critique écoféministe porte sur le capitalisme, la révolution industrielle, le colonialisme, la science moderne et les éthiques androcentriques issues de la pensée moderne. Les écoféministes s’attachent notamment à redéfinir l’idée de « nature » et de « féminité » élaborées par l’art, la science et la pensée des 16 e et 17e siècle (Descartes et Bacon en particulier) qui ont favorisé le passage de l’idée de nature comme un tout vivant dont nous faisions partie – conception à redécouvrir –  à une chose qu’on pouvait détruire. Le pillage et la surexploitation sans vergogne des ressources se trouvent alors justifiés suivant un raisonnement sexiste et fallacieux : puisque la nature est « féminine » et la femme est inférieure, alors on peut exploiter le ventre de la nature comme celui de la femme, « violer la terre comme on viole la femme ».[7]

 

La transversalité de la pensée écoféministe et son ancrage intersectionnel (la philosophe Karen Warren montre les importantes connexions entre les dominations vécues par les femmes, les racisé⸱es et les classes populaires, et l’exploitation de l’environnement[8]) sont particulièrement précieux pour des objets qui touchent à tous les aspects de la vie comme le sont les luttes climatiques et environnementales.

 

 

DIVERSIFIER LE MOUVEMENT ÉCOLOGISTE ET CONVERGER

Le mouvement écologiste est pour l’instant resté un mouvement de classes moyennes, aussi bien électoralement que dans la composition sociale de ses militant⸱es. Un aspect qui a tendance à exclure les dominé⸱es des grands débats écologistes et climatiques. Ce qui fait que « le mouvement climatique a des considérations et des enjeux de Blancs de classes moyennes. […] C’est-à-dire de personnes qui n’ont pas à traiter avec des questions de racisme, de violences policières, d’accès à l’emploi, à un logement, aux services publics, etc. » indique Juliette Rousseau, ancienne porte-parole de la Coalition Climat 21[9]. Cette uniformité sociologique du mouvement climatique a pour conséquence qu’il ne parle pas et ne mobilise pas assez contre la précarité énergétique, les inégalités écologiques ou le racisme environnemental. Et qu’il ne touche pas les populations subalternes pourtant porteuses de constats et revendications écologistes[10]. Les mouvements écologistes dominants gagneraient à mieux intégrer dans leurs analyses les dimensions de genre, de classe et de racisation afin que les enjeux qu’ils défendent soient, dans une perspective de justice environnementale, porteurs d’égalité. Ainsi, ils pourront contribuer à l’effacement des discriminations, qu’ils entretiennent encore parfois malgré eux.

 

Écosyndicalisme, écoféminisme, lutte contre le racisme environnemental… La question reste de voir comment multiplier et renforcer ces hybridations, construire des alliances et revendications communes entre dominé⸱es et mouvements écologistes. Ceci permettrait de politiser davantage la question écologique et de rallier des populations laissées à distance de ces enjeux, qu’ils concernent pourtant souvent en priorité.

 

Faire nombre, multiplier les revendications au départ de situations sociales diverses, et mobiliser au-delà des rangs habituels des luttes climatiques donc. Mais aussi bénéficier, en mutualisant méthodes et savoir-faire, en favorisant les « complicités politiques » de long terme[11], d’un effet démultiplicateur des luttes. Luttes qui se renforcent l’une l’autre quand des militant⸱es féministes, anticapitalistes, syndicalistes ou antiracistes s’occupent aussi d’écologie et quand les militant⸱es écologistes aussi de féminisme, d’antiracisme, des droits des réfugié⸱es et de lutte des classes. Bref, tenter de territorialiser les enjeux climatiques et de répondre à toutes les urgences en cours, à tous les effondrements imbriqués, pas seulement celui de nos écosytèmes.

 

Photo par Matilda Delier - Un des nombreux slogans de la manifestation "Claim the climate" du 2/12/2018 à Bruxelles

 


[1] Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, La Découverte, coll. « Zones », 2014

[2]Les aménités environnementales sont tous les aspects appréciables et non-quantifiables que la nature procure aux individus comme le calme, le silence, la beauté d’un paysage, l’odeur des fleurs, etc.

[3] Voir www.rtbf.be/info/societe/detail_un-deces-sur-six-lie-a-la-pollution-en-2015?id=9741477.

[4] Voir l’entretien avec Jean-Baptiste Comby « Le climat, un problème sociale rarement posé comme tel »

[5] Françoise d’Eaubonne, Le Féminisme ou la mort, P. Horay, 1974.

[6] Au sujet des thèmes, combats et débats qui agitent l’écoféminisme et son histoire, voir Reclaim, recueil de textes écoféministes, sous la direction d’Émilie Hache (2016, Cambourakis) mais aussi le chap.3 de « L’intégration de la dimension de genre dans la lutte et l’adaptation aux changements climatiques au Québec »

[7] Voir Carolyn Merchant, The death of Nature,  Woman, ecology and the scientific revolution,, Paperback, 1980

[8] Karen Warren (dir).. Ecofeminism: Women, Culture, Nature, Indiana University Press, pp 3-20, 1997

[9] Citation extraite de « Le mouvement écolo ne reflète pas la diversité de la population », paru dans Reporterre le 16/10/2018

[10] Le récent mouvement des Gilets jaunes aura certainement d’importantes et intéressantes répercussions en matière de prise en compte de la question sociale et de l’intégration des classes populaires dans les luttes climatiques.

[11] Voir Lutter ensemble, Pour de nouvelles complicités politiques, Juliette Rousseau, Cambourakis, 2018

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