LE CAPITALISME A-T-IL UNE FIN ?

 

Par Michel Gheude

 

No alternative. Le mot de Thatcher est devenu programmatique. Depuis les années 80 et la fin de la guerre froide, le capitalisme semble le seul modèle économique possible. Mais la crise qui secoue l’économie mondiale depuis 2008 suscite inévitablement la question : le capitalisme, au contraire, n’a-t-il pas atteint ses limites ? Ne sommes-nous pas à la veille d’un changement de paradigme ?

 

 

 

Dans le scénario marxiste léniniste classique, le capitalisme ne pourra qu’appauvrir de plus en plus le prolétariat dont les révoltes, guidées et organisées par un parti éclairé, conduiront à une révolution socialiste. Le scénario ne s’est pas réalisé. Les révolutions socialistes se sont rapidement transformées en dictatures totalitaires, économiquement inefficaces et désastreuses sur le plan des libertés. Expérience non concluante. La page est tournée.

Mais la fin du capitalisme, de son régime de propriété privée des moyens de production, de son exploitation du salariat, de ses crises périodiques, est-elle pour autant définitivement rayée de l’ordre du jour ?

Non, répondent, un ensemble de penseurs de la société contemporaine qui décèlent au contraire les signes d’une crise mortelle du capitalisme : baisse de la croissance, endettement public et privé, montée des inégalités. Selon la théorie des cycles, l’économie aurait dû repartir, mais depuis les années 70, la crise ne cesse de s’approfondir. Et – qui sait ? – le capitalisme va-t-il simplement mourir de ses contradictions sans qu’une classe ou un parti aient à porter un nouveau projet de société. Car tous sont d’accord pour dire que cette classe n’existe pas, pas plus que n’émerge une alternative politique cohérente. La vieille gauche est morte, la nouvelle n’est pas encore née. Peu importe : la révolution sera un processus et non un évènement. L’avenir ne viendra pas d’un programme porté par des organisations centralisées et hiérarchisées. Mais de l’action de citoyens connectés en réseaux.

 

CAPITALISME SANS DÉMOCRATIE

Wolfgang Streeck, sociologue allemand, décrit cinq caractéristiques du capitalisme actuel : stagnation, redistribution oligarchique, destruction des services publics, corruption et chaos global. Il y voit la fin d’une longue alliance entre capitalisme et démocratie. Désormais, le capitalisme ne voit son avenir que sous une forme autoritaire dont la Chine serait l’un des modèles. Dans un autre article, récemment paru dans Le Monde à l’occasion de la crise des réfugiés, il plaide pour une « Europe des patries » contre « la fusion du vieil internationalisme prolétarien avec le nouvel internationalisme de la finance »

L’économiste français Jacques Attali, pilote du micro crédit, partage une idée centrale avec Streeck : le couple marché/démocratie est en train de splitter. En se développant au niveau mondial, dans des proportions massives et à une vitesse accélérée, le marché renverse les services publics et les États-nation eux-mêmes. Nous allons vers un « marché sans démocratie ». Santé, éducation, sécurité seront à la fois privatisées et individualisées par les technologies d’auto-évaluation. Le contrat l’emportera sur la loi. La faiblesse des États entraînera le retour des religions comme prescriptrices de normes morales et comportementales, les régulations privées, les médiations en lieu et place des tribunaux, mais aussi la montée des mafias, des pirateries, des pouvoirs illicites. Heureusement, se développeront parallèlement les entreprises et les institutions construites sur le bien commun, l’intelligence collective et le partage. C’est dans ce vivier encore modeste que se développera l’économie postcapitaliste au sein de laquelle une grande partie des produits et services sera gratuite.

 

LA GRATUITE CONTRE LE PROFIT

C’est aussi le développement de la gratuité qui fonde la thèse de Paul Mason, journaliste économique anglais, auteur de Postcapitalism, A guide to our future, un best seller mondial sur la fin du capitalisme. Quand l’information devient le facteur numéro 1 de l’activité humaine, quand elle devient l’élément principal de tous les services et de tous les objets qui intègrent de plus en plus d’intelligence, de communication et d’interactivité, les principes de l’économie capitaliste sont remis en cause. La rareté est remplacée par l’abondance. La quantité de travail nécessaire ne cesse de diminuer. Les prix baissent jusqu’à la gratuité, rendant tout profit impossible. À partir du moment où Wikipedia est gratuit, plus aucune encyclopédie n’est vendable. Les technologies de l’info permettent une société non marchande. La contradiction principale dans le système oppose la technologie et le marché.

Bien sûr, le capitalisme a des moyens pour capter néanmoins de la valeur. De moins en moins sur le travail, de plus en plus sur la consommation et le « travail » du consommateur. D’où le développement de monopoles (Google, Amazon…), le lancement d’applications qui permettent de faire du profit sur les échanges personnels entre individus (e-bay, uber, airbnb …). Mais fondamentalement, pour garder ces profits, ces sociétés brident les possibilités de la gratuité et donc l’innovation qui brise les monopoles, casse la mainmise des droits d’auteur et libère un maximum d’intelligence collective. Le capitalisme devient, comme le prévoyait Marx, un obstacle au développement des forces productives. Les monopoles, les banques et les gouvernements tentent de maintenir leur contrôle sur une économie de l’information qui ne cesse de leur échapper et de se développer en dehors du marché.

Et ceci, au moment même où trois défis majeurs se posent à l’humanité : le réchauffement climatique, le vieillissement et les migrations. Pour Mason, le marché est incapable de répondre à ces trois défis simultanément.

 

CHANGER LE LOGICIEL DE LA GAUCHE

Mais à ces défis, la gauche actuelle n’a pas plus de réponses. Pour Mason, la crise a démarré par un double choc : la décision prise par Nixon en 1971 de décrocher le dollar de l’étalon-or, qui modifie tous les équilibres du système financier mondial. Et le choc pétrolier de 1973. Les États ont commencé à emprunter dans des proportions très élevées. Le système keynésien s’est détruit de l’intérieur. Les syndicats et les partis de gauche sont restés calés sur des positions inadaptées à la nouvelle situation. Conséquence : la part des salaires n’a cessé de baisser et les inégalités d’augmenter.

Quelles classes sociales peuvent porter aujourd’hui le projet d’une société postcapitaliste ? La réponse de Marx était le prolétariat. André Gorz a énoncé il y a déjà des années que la classe ouvrière ne serait pas le moteur d’un nouveau mode de production. Et si, comme dit Négri, désormais l’usine, c’est la société tout entière, alors, conclut Mason, c’est l’ensemble des humains qui porte cette aspiration et peut la concrétiser. À condition d’utiliser toutes les potentialités des nouvelles technologies.

L’hypothèse est réconfortante, car elle redonne une chance à une sortie du capitalisme malgré la disparition du prolétariat et la réduction drastique du poids de la classe ouvrière. Mais elle interdit aussi toute construction classique d’un mouvement révolutionnaire. Mason propose plutôt d’encourager l’économie collaborative, le peer to peer, l’open source. Mais aussi d’approfondir et de prolonger les actuelles mesures, déjà drastiques, de répression financière, de déglobaliser la finance, d’annuler tout ou partie des dettes au détriment des classes moyennes et des personnes âgées, de lutter contre les monopoles par… la nationalisation notamment des banques centrales et de l’énergie pour atteindre une économie sans carbone. D’accélérer le décrochage entre travail et revenus par l’allocation universelle.

 

LA BATAILLE DES IDÉES

Peu importe, au fond, la pertinence ou la brutalité de telle ou telle proposition. Elles sont par définition soumises à un débat général qui séparera le grain de l’ivraie. Le livre de Mason est passionnant d’un bout à l’autre parce qu’il analyse à la fois l’évolution du capitalisme depuis son apparition, mais aussi comment les économistes ont tenté de le comprendre et d’anticiper ses transformations, notamment dans la lutte constante des travailleurs pour une société plus juste et plus égalitaire. Il analyse les échecs de la gauche, et relit à nouveaux frais tous ses théoriciens : Marx, Lénine, Rosa Luxembourg, Bogdanov, Boukharine. Qu’il redonne, contre la majorité des économistes, une singulière jeunesse à la théorie de la valeur selon Marx. Qu’il met brillamment ses Grundisse en relation avec la robotisation en cours. Il ouvre un espace de réflexion quand la gauche semblait n’avoir d’autres perspectives que la nostalgie des socialismes du 20e siècle ou le retour à Keynes. Avec Mason, Bauwens, et les penseurs des « communs », se dessinent peut-être les contours d’une nouvelle utopie.

 

Références :

Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Fayard 2014

Michel Bauwens, Sauver le monde, vers une économie postcapitaliste par le peer to peer, Les liens qui libèrent, 2016

Paul Mason, Postcapitalism, A guide to our future, Pinguin 2015

Wolfgang Streeck, « How will capitalism end? », in New Left Review, n°87, May-June 2014, [en ligne ici ]

 

Illustration : Vanya Michel

 

Ajouter un Commentaire

Test


Code de sécurité
Rafraîchir

Site propulsé par Joomla!, logiciel libre sous licence GNU/GPL.
Réalisation : Présence et Action Culturelles.