VINCENT DE COOREBYTER : DES CHIFFRES ET DES LETTRES

Propos recueillis par Yanic Samzun et Jean Cornil

Vincent de Coorebyter est un homme attachant, subtil analyste des méandres politiques de notre pays comme de la pensée de Jean-Paul Sartre. Directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP) jusque récemment, en partance pour devenir Professeur de philosophie à l’ULB, membre de l’Académie royale de Belgique, il est un témoin privilégié des évolutions politiques, académiques et sociétales de notre temps. Rencontre avec un intellectuel tout en finesse et en humilité.

 

 

Qu’est-ce qui a fait qu’à un moment vous êtes passé des analyses des résultats électoraux sur les plateaux de télévision au choix de la philosophie politique et de l’enseignement à l’ULB?

 

Depuis mes études jusqu’en 1998, à la fin de ma thèse, juste avant de rentrer au Crisp, j’ai été avant tout un philosophe. Mais déjà, pour gagner ma vie et par intérêt citoyen, j’ai travaillé sur des questions politiques, des questions de politique culturelle, de politique sociale, de sociologie de l’immigration. J’étais un philosophe un peu curieux, dans les deux sens du terme (étrange et curieux), curieux de problématiques non philosophiques. Quand Xavier Mabille m’a demandé si je voulais entrer au Crisp, j’ai donné mon accord mais à deux conditions.

La première était de ne pas faire les soirées électorales, car je n’avais aucune envie de passer à la télévision et de devoir rester des heures sur un plateau à manipuler des chiffres alors que j’ai une mémoire assez mauvaise. Condition qui n’a pas été respectée parce qu’on n’échappe pas à une certaine logique qui veut que ce soit le directeur général du Crisp qui représente l’institution et qui participe aux soirées électorales de la RTBF. De plus, le maniement des chiffres m’a amusé, une fois que j’ai trouvé le moyen de pallier les défaillances de ma mémoire.

 

Ma deuxième condition, ne pas prester un temps plein, a été respectée. Je voulais un temps légèrement partiel pour avoir des week-ends prolongés qui me permettraient de garder une activité philosophique pure et dure, notamment autour de Sartre. Je venais de finir une thèse, que je voulais publier. Et je souhaitais publier des textes inédits de Sartre, et continuer à faire des commentaires philosophiques à travers Sartre, qui est un continent à lui seul. C’est une œuvre au carrefour du marxisme, beaucoup ; du structuralisme, parfois ; de la psychanalyse, de plus en plus souvent au fil des textes ; de l’histoire, de la sociologie... Cette œuvre m’a toujours intéressé parce qu’elle débordait des cadres étroits de la philosophie tout en ayant une très haute teneur conceptuelle.

 

Au Crisp, j’ai en quelque sorte maintenu le déséquilibre en inversant les proportions. Plutôt que d’être un philosophe faisant un peu d’études politiques, j’ai été un politologue professionnel qui continuait à faire un peu d’études philosophiques.

J’ai été candidat à cette chaire qui s’ouvrait à l’ULB car elle est mixte, parce que c’est une chaire à cheval sur la Faculté de philosophie et lettres et sur la Faculté de droit. En Philosophie et lettres, il faut donner un enseignement philosophique mais ouvert aux problèmes de société ; et, en Droit, il faut traiter de questions politiques et juridiques comme la démocratie et la laïcité mais en tant que philosophe. Mon double parcours qui, jusque-là me paraissait toujours être un handicap, est devenu tout à coup un avantage. J’ai donc fait le choix de renouer avec une activité plus philosophique, un peu plus libre, plus personnelle, mais sans perdre le contact avec ce que j’ai pu apprendre grâce au Crisp.

 


 

Vous avez joué un rôle très important dans « Charte 91 ». Pouvez-vous nous rappeler les circonstances de la naissance de ce mouvement ?

 

« Charte 91 » est née comme le prolongement, le clone, « de Charta 91 » créée un an auparavant, dès 1992, par un certain nombre d’intellectuels progressistes flamands en réaction à ce que l’on a appelé le « dimanche noir » : les élections du 24 novembre 1991 qui avaient vu le Vlaams Blok passer de 3 à 10% des voix en Flandre.

 

Le traumatisme avait été moins fort du côté francophone. Les résultats de l’extrême droite n’étaient pas les mêmes mais le constat était identique : il y avait une menace du côté de l’extrême droite, et un problème plus profond qui est l’apolitisme. Aujourd’hui encore, l’extrême droite et le populisme traduisent une crise profonde du politique qui interpelle des intellectuels de tous horizons. Je me sentais très à l’aise dans ce cadre-là parce que c’est un cadre qui respectait la liberté de réflexion et d’intervention de chacun. Le mouvement rassemblait plutôt des personnes de tonalité progressiste, bien que l’on ne se soit jamais inquiété de savoir d’où venaient les uns et les autres, ni s’il y avait un quelconque équilibre des tendances. Il y a eu des discussions qui montraient bien la diversité interne. Le socle de valeurs était très net, mais limité : réfléchir aux conditions qui permettaient d’endiguer l’extrême droite. Il n’était pas question de répliquer à l’extrême droite en alimentant un certain apolitisme ou une certaine critique agressive de la démocratie ou de la politique, mais, en même temps, on devait avoir une liberté de ton à l’égard du système politique tel qu’il fonctionne parce que ce système était manifestement en crise.

 

Plus de 20 ans après, les objectifs de la Charte 91 ont-ils été remplis ?

 

La crise de la représentation, la crise du politique, une certaine désaffection à l’égard du politique, tout cela est toujours présent. Par contre, sur le moment même, un certain nombre de personnes ont trouvé dans ce cadre de Charte 91 une occasion de remobilisation, avec des entrées en politique de personnes qui étaient des intellectuels en vue, mais détachés de la chose politique, qui se sont resensibilisés à la question de l’action publique. Charte 91 les a aidé à rejoindre la politique au moment même où elle était en crise. Ce qui n’était pas un résultat négligeable.

 

Je crois que, très modestement, nous avons contribué à faire avancer l’un ou l’autre débat. En tout cas, Charte 91 a joué un rôle en amont du tissage d’un double cordon sanitaire à l’égard de l’extrême droite dans l’espace francophone : pas seulement un cordon au plan strictement politique, mais aussi au plan médiatique et intellectuel à partir du milieu des années 1990. Il y a eu une sorte de décision collective, des partis, des associations, des médias, des intellectuels, pour ne pas alimenter certains types de débats autour de l’immigration dans les termes mêmes de l’extrême droite, et de découpler la question de l’immigration des débats politiques qui la pervertissaient. Nous avons contribué – un peu – à mettre de la rationalité et de la distance dans un débat passionnel.

 

Une initiative comme celle-là serait utile aujourd’hui en Flandre ?

 

Oui. Certaines personnes se demandent d’ailleurs s’il ne faudrait pas recréer quelque chose du type de Charta 91 en Flandre. Pour la Flandre, ce qui m’avait frappé, c’est qu’Eric Corijn avait une analyse disant : le problème de la Flandre face à l’extrême droite est un problème culturel. Ce n’est pas un problème d’opportunisme politique, ce n’est pas seulement une question de marketing politique au sens de l’efficacité du Vlaams Blok qui sait surfer sur certains thèmes à la mode. Pour lui, le questionnement à mener, très courageux, était de dire : « Il y a un certain humus culturel de longue durée en Flandre, des conditions favorables au développement de la pensée d’extrême droite, et nous devons combattre cela. Ne nous rassurons pas à bon compte. Il ne suffit pas d’une recette contre une autre recette, celle du Vlaams Blok. Il faut travailler sur notre histoire et sur notre fonds culturel pour voir ce qui chez nous favorise l’extrême droite. »

Aujourd’hui, ce n’est pas l’extrême droite qui est la menace première pour un bon fonctionnement de la démocratie en Flandre, mais un certain nombre de questions fort proches se posent et je crois qu’une telle initiative aurait encore du sens.

 

 

Quel regard portez-vous sur l’attitude des médias et son rapport au politique ?

 

Pour les médias, j’ai deux soucis. Le premier est le plus important : c’est la tentation constante de l’hyperbole. On est face à un évènement un peu étonnant, et, une fois traité par les médias, cela devient une sorte de tremblement de terre. Souvent l’évènement étonnant résulte de la prise de position un peu aventureuse de l’un ou l’autre acteur politique plus nerveux que d’autres à ce moment-là. Et les médias, au lieu de contribuer à calmer le jeu et à ramener l’agitation à ses justes proportions, par une attitude d’information, de recul critique, de mise en perspective, vont au contraire assez souvent avoir la tentation de l’hyperbole, c’est-à-dire d’en rajouter, de donner à cet évènement une caisse de résonance, une importance qu’il ne mérite pas.

 

Comme pour la libération de Michèle Martin ?

 

Effectivement, la libération de Michèle Martin, ou l’éventualité de voir Marc Dutroux obtenir le droit de quitter la prison avec un bracelet électronique… Ce à quoi presque personne ne croyait, mais qui a été présenté dans certains médias comme une menace sérieuse qui faisait courir des frissons sur toute la Belgique.

 

Mais je pensais aussi à des évènements politiques, à des moments de tension politique qui voient les médias rajouter à la tension, ou à des stratégies par lesquelles les acteurs essaient d’attirer l’attention sur eux par des positions fracassantes, et qui conduisent les médias à favoriser ces stratégies en donnant une caisse de résonance tout à fait excessive à ce type de phénomène.

 

La deuxième réserve, c’est le constat qu’il y a un renversement, dans les médias, quant à la part respective de l’information et du commentaire. La place de l’information, de la recherche de l’information, de l’approfondissement de l’information, se réduit, alors que la place du commentaire, de l’éditorial, de la mise en débat, du forum, qu’il soit citoyen ou pas citoyen, devient de plus en plus importante. Or, en règle générale, ce n’est pas là qu’il y a des idées les plus pertinentes ou les plus nouvelles qui se développent. Cela tourne très vite à vide. Il y a une sorte d’intrusion dans le monde des médias de ce qu’on appelle le « café du commerce »…

 


Internet ne favorise-t-il pas encore plus le fait que tout le monde commente tout ?

 

Il y a un certain nombre de personnes qui confondent la « e-démocratie », c’est-à-dire la discussion libre sur l’exercice de pouvoir, avec la démocratie, c’est-à-dire la participation effective à l’exercice du pouvoir. Je suis très heureux que le citoyen puisse parler de politique, mais parler de politique, ce n’est pas intervenir en politique ni peser sur la politique. Et de fait, les médias, voulant être connectés à la société telle qu’elle est, ont tendance à accompagner ce mouvement et à y consacrer un temps, une énergie, des moyens financiers parfois qui ne sont plus disponibles pour la recherche d’information.

 

Peut-on avoir une pensée profonde en 140 signes sur Twitter ?

 

Je n’ai jamais imaginé une seule seconde d’ouvrir un compte Twitter ni de suivre ce que d’autres disent sur Twitter. Je vois que c’est très efficace quand Alexander De Croo lance un « Alea jacta est » pour ponctuer le fait qu’il fasse tomber un gouvernement. Ce jour-là, j’ai passé quelques heures à essayer de contribuer à mettre le doigt sur ce qui était particulièrement inquiétant pour le système politique suite à la décision de retrait de l’Open Vld. Parce qu’en même temps qu’il faisait tomber le gouvernement, il voulait faire voter, l’après-midi même, la fameuse proposition de scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde de manière unilatérale par les partis politiques flamands. Cela me paraissait beaucoup plus important que de commenter un « Alea jacta est ».

 

De votre point de vue, quel est l’enjeu aujourd’hui de l’enseignement de la philosophie dans une université comme l’ULB ?

 

L’enjeu de l’enseignement a toujours été de faire comprendre et de faire apprécier. En philosophie, le défi premier, c’est que pour apprécier il faut comprendre et que pour comprendre il faut lire. Pour lire il faut savoir lire. Il faut avoir le temps de lire, il faut avoir le temps de relire et il faut avoir les armes pour comprendre. Il y a une opacité, il y a une difficulté, il y a une technicité, il y a une virtuosité des discours philosophiques qui sont des obstacles à l’entrée pleine et entière des étudiants dans les textes.

 

Une tendance pédagogique en vogue tend à repousser le plus tard possible l’approche des doctrines, des concepts, de ce qui est plus abstrait, de ce qui est plus exigeant, pour favoriser d’abord une approche modeste et inductive, fondée sur la découverte de l’un ou l’autre fait et sur l’interprétation de ces faits à partir de documents eux-mêmes factuels.

 

Je ne crois pas que cela soit efficace. Quand on repousse la confrontation avec des matières plus exigeantes, je ne suis pas sûr que l’on donne, à la place, des armes qui soient suffisantes pour chacun. A l’université il faut, dès la première année, se confronter à de grands textes, à de grands auteurs, à de grandes problématiques. Et des étudiants qui n’ont jamais eu la moindre approche d’un minimum de conceptualité, de cadres un peu théoriques, de ce que signifie construire une pensée ou construire une compréhension, doivent le faire dès le premier cours. Ce qui ne me parait pas très heureux. Il y a une question de continuum entre enseignement secondaire et université qui me parait posée. On le dit beaucoup dans le débat public. Cela ne veut pas dire que cela s’imprime dans les pédagogies.

 

Pierre Hadot qui s’inspirait des sagesses antiques dit qu’ « Etre philosophe aujourd’hui, ce n’est pas écrire des livres de philosophie, c’est vivre en philosophe ».  Qu’est-ce que cette idée vous inspire ?

 

Cela ne m’a jamais inspiré grand-chose. Je connais beaucoup de philosophes professionnels que je trouve très intéressants mais dont je ne suis pas sûr, à les voir vivre, qu’ils soient plus philosophes, au sens commun du terme, que d’autres. Ils ne sont pas forcément plus sereins, plus réflexifs, plus sages. Et je connais toute une série de personnes très philosophes qui ne sont pas philosophes de profession.

On peut et on doit prendre au sérieux certaines doctrines qui nous disent : la pensée que je développe n’a de sens que si les actes suivent. On peut prendre certaines personnes au défi de leur propre prétention en termes de cohérence ou de sincérité par exemple.

 

Personnellement, je ne me sens pas concerné parce que je fais de la philosophie technique et délibérément, modestement, de seconde main, c’est-à-dire que je lis, j’essaie de comprendre, j’essaie de commenter, j’essaie de faire comprendre à d’autres ce que je vois de passionnant ou de révélateur ou d’éclairant dans la pensée de Sartre. Je ne me sens pas du tout tenu d’avoir une déférence à l’égard du personnage ou de tous les éléments de sa pensée, et encore moins d’appliquer dans ma vie personnelle les préceptes de l’existentialisme, à supposer qu’il en existe. De temps en temps on me pose la question, et je ne dérobe pas forcément, mais je n’ai jamais prétendu être un porte-parole d’une doctrine existentielle.

 

Quel jugement portez-vous sur le classement Shanghaï des universités, cette idée que tout doit être systématiquement traduit en management, en évaluation, en quantitatif ? Est-ce que ce n’est pas un chemin totalement contraire à la finesse et à la subtilité de la philosophie ?

 

Pour le classement Shanghaï des universités, les effets pervers du règne du quantitatif sont connus. Ils me paraissent particulièrement manifestes ici dans la mesure où, pour ce que j’en comprends, c’est vraiment du quantitatif aveugle. C’est le nombre de publications et le nombre de référencements de ces publications qui comptent et qui comptent seuls, indépendamment de la qualité de ces publications. Cette qualité est censée être avérée justement par le nombre, à savoir : il faut forcément que les articles ou les publications soient de qualité pour que certains prennent la peine de les éditer ou de les référencer. Sauf que l’on connaît tous les trucs et systèmes qui consistent d’abord à faire passer des articles de mauvaise qualité dans des revues prestigieuses parce qu’on a les relais et les réseaux, ensuite à publier cinq ou huit fois à peu près le même article mais sous des titres et dans des revues différentes dans des pays différents... Or, personnellement — c’est le philosophe qui parle —, il me paraît évident que le qualitatif, une certaine finesse, une certaine pertinence, une certaine profondeur, une certaine originalité de la pensée sont beaucoup plus porteurs sur la durée que le quantitatif.

Un de mes professeurs à l’ULB, Jean Paumen, disait : « Si la « Critique de la raison pure » de Kant était aujourd’hui proposée à un éditeur, aucun n’en voudrait, simplement parce que ce livre est très mal écrit. » Effectivement...

 

Est-ce que la tâche n’est encore plus difficile qu’auparavant au travers du basculement culturel que l’on connait, de l’écrit à l’écran, de la graphosphère à de la vidéosphère pour prendre la formule de Régis Debray ?

 

Le passage de l’écrit à l’écran en tant que tel ne me fait pas particulièrement peur. La question est de savoir ce qu’il y a dans l’écran, parce que dans l’écran il y a beaucoup d’écrit. Et un certain usage de l’écran exige aussi un respect absolu de l’écrit. Il suffit d’une lettre erronée ou manquante pour qu’une adresse internet ne fonctionne pas. Le problème est moins l’écran qu’une certaine déperdition de la culture du texte, du travail sur le texte, de l’effort sur le texte et du respect d’un certain nombre de démarches forcément exigeantes avant de devenir maître du texte. Une fois que l’on a acquis la maîtrise, on acquiert un sentiment de liberté et une liberté effective, en termes de capacité de faire et de décider, infiniment supérieure au coût que l’on a concédé, à l’effort qui a été fourni. Du moins pour ceux qui ont la chance de pouvoir faire cet effort, ce qui pose évidemment la question de l’égalité des chances dans le contact avec la culture et avec la connaissance.

 

Pour moi, la question est moins celle de l’écran, ou de l’écrit en tant que tel, que d’une certaine approche de l’écrit. Je crois qu’il n’y a pas de miracle. Si on refuse un certain type de discipline face à l’écrit, face à la réflexion, face à la connaissance, on n’obtiendra pas un renouvellement de l’intellectualité, des connaissances et des capacités de débattre. Et on va laisser sur le bord de la route des personnes qui auraient pu parfaitement trouver un plaisir et une voie au bout de ce chemin.

 

 

Il y a une question qui traverse aujourd’hui la société mais qui est aussi une question centrale dont peuvent s’emparer les philosophes. C’est la question de la laïcité.

 

Pendant mes études, j’étais resté assez indifférent à la question de la laïcité. Et je n’ai pas rencontré dans mes études un grand cours qui m’y aurait sensibilisé.

Une des originalités de la chaire qui vient de se créer et que je vais assumer, c’est qu’il est prévu un séminaire sur la laïcité, et c’est un des rares cours sur la laïcité à l’ULB.

Je me suis intéressé à la laïcité de manière accidentelle, pour la raison très simple qu’au moment de la première polémique sur le foulard musulman, en septembre 1989, je n’y comprenais rien. Les partisans d’une loi qui interdirait le port du foulard à l’école publique comme les partisans d’un droit inconditionnel à porter le foulard se revendiquaient de part et d’autre de la laïcité. Et, comme philosophe issu de l’ULB, où j’avais suivi la filière de philosophie morale, j’étais dépité et vexé de me rendre compte que je ne savais pas pourquoi le même concept de laïcité servait à défendre deux thèses parfaitement inverses l’une de l’autre. J’étais démuni et un peu irrité de me rendre compte que je ne savais même pas de quoi on parlait.

J’ai donc décidé de m’y intéresser car si la question posée était peut-être un détail de la vie en société, c’était en même temps, pour quelqu’un qui avait travaillé plusieurs années sur les questions d’immigration, intellectuellement excitant et symboliquement chargé.

 

J’ai commencé à ce moment-là à étudier cette notion qui est une notion à tiroirs. Parce que la laïcité en Belgique et en France, pour ne prendre que ces deux pays, ce n’est pas la même chose. En France, on a une conception assez déformée de la laïcité parce qu’elle se confond avec l’idéologie républicaine. J’ai coutume de dire depuis quelques années que si on veut savoir ce qu’est vraiment la laïcité, il faut observer ce qui se passe en Belgique parce qu’en Belgique, c’est de la laïcité chimiquement pure qui est défendue par le monde de la laïcité organisée comme vision de la société, comme socle de valeurs. Alors qu’en France, la notion est pervertie par son inclusion dans le socle républicain.

C’est typiquement une problématique à la confluence de questions philosophiques et de questions historiques et politiques, et qui évolue d’une manière assez fascinante : en 1989, tout le monde se réclamait de la laïcité ; aujourd’hui, presque plus personne en Belgique ne se réclame de la laïcité.

Le terme clé du débat n’est plus celui de laïcité, c’est celui de neutralité. La laïcité a presque disparu du débat public belge. Par contre, elle n’a pas disparu du débat public français. Elle n’a pas forcément disparu dans certaines consciences ou dans certains univers organisés, en Belgique, mais elle est manifestement en crise.

 

C’est un bel exemple d’une de ces problématiques sociétales qui échappent à une certaine maîtrise collective, parce que, quand le terme de neutralité s’est substitué à celui de laïcité, on est entré dans une confusion encore plus grande car la neutralité n’est pas un terme neutre. Pour certains, la neutralité est un équivalent de la laïcité et doit servir à mettre le religieux à l’écart de la sphère publique. Pour d’autres, c’est une manière de demander à la sphère publique de ne pas du tout de se préoccuper du religieux et de ne jamais chercher à interdire son expression. Ce qui est juste l’inverse. On fait souvent un usage militant du terme de neutralité : c’est un paradoxe assez amusant à démêler.

 


 

Quel est le regard que tu portes comme citoyen philosophe sur ton époque qui semble marquée par un ensemble d’impasses environnementales, économiques, financières ou sociales?

 

Ce qui me frappe le plus c’est une impuissance manifeste du politique à conserver ce qu’il possédait comme maîtrise des évènements. Je dis bien « conserver ce qu’il possédait comme maîtrise des évènements » parce qu’on sait bien que le politique n’a jamais façonné la société : globalement c’est plutôt l’inverse.

 

C’est la différence entre le politique et la politique ?

 

Je mets dans « le » politique plus que « la » politique au sens de la sphère politique formellement constituée.

Le politique intègre ce qui est au-delà de la sphère du législatif et de l’exécutif. C’est tout ce qui dans la société, et en particulier en démocratie où le peuple a quelque chose à dire, c’est tout ce qui contribue à un façonnement collectif d’un destin collectif, et qui permet d’éviter que ce soit simplement des états de fait qui imposent leurs conséquences. Je vois dans le politique un synonyme de capacité de maîtrise collective de nos destins, et cela implique d’autres acteurs que les seuls acteurs politiques au sens étroit.

 

Le politique au sens large n’a jamais été déterminant, par exemple dans le passage au capitalisme, dans les mutations démographiques ou dans le primat de la ville sur les campagnes. Mais il sert à réguler, à cadrer, à orienter, à équilibrer un certain nombre de situations, et il est aujourd’hui en état d’impuissance criante. En tout cas autour d’un certain fonctionnement de l’économie, ce qu’on appelle la globalisation mais aussi la financiarisation, dont les effets pervers, au moins sur le plan social, sont manifestes. Aujourd’hui les effets pervers du capitalisme dérégulé et financiarisé peuvent paraître au moins aussi importants que les bénéfices en termes de productivité, d’élévation du niveau de vie – qui ne sont pourtant pas minces pour une partie de la planète.

 

Nous manquons aussi d’une capacité de maîtrise des grands phénomènes démographiques. Dont la question du renouvellement ou du non-renouvellement des générations, avec des crises du vieillissement dans certains pays et des excès de population jeune dans d’autres pays.

 

Un des déclics du printemps arabe, c’est une natalité très importante et une incapacité à donner du travail à tous les jeunes. La démographie, ce sont aussi des changements dans les lieux de vie, dans les décisions de localisation des personnes. Ce sont des flux migratoires dans des sens multiples. Ce ne sont pas seulement les migrations vers les pays occidentaux les plus prospères. Ce sont aussi les déplacements internes aux différents pays qui dérèglent ou qui déroutent toute une série de politiques publiques, et auxquels il est difficile de répondre puisque ces déplacements se fondent sur des droits fondamentaux comme la liberté d’établissement, la liberté de circulation, la liberté de propriété, droits fondamentaux qui, dans un monde ouvert et avec des systèmes de transport extrêmement performants, créent des défis redoutables.

 

Un troisième grand défi est le défi environnemental. En tout cas à travers le réchauffement climatique qui, me semble-t-il, est hors de doute si on est de bonne foi. Il y a un quasi-consensus quant au fait qu’il y a là une menace réelle et majeure.

Or, nos outils de gouvernance publique sont fondés sur la démocratie, le multilatéralisme, des processus formels, des processus ouverts, des recherches de consensus, des enceintes internationales où la décision doit se faire à l’unanimité ou à la quasi-unanimité. Ce qui est heureux : cela crée une sorte de dilution des pouvoirs, un système d’entrechoquements, qui évite qu’un Big Brother mondial gère la planète en fonction de sa vision et de ses délires.

Mais en même temps, ce cadre multipolaire, fondamentalement ouvert par rapport aux périodes qui nous ont précédées, est peut-être beaucoup trop dilué, trop peu puissant, trop peu concentré, pour prendre à bras-le-corps les défis dont nous parlons.

 

Tous les observateurs avisés le disent : nous manquons d’une gouvernance mondiale pour des enjeux mondiaux. Et en même temps, nous n’avons pas d’autre cadre conceptuel. Comment imaginer une sorte de gouvernement onusien qu’on doterait d’un certain nombre de compétences en sachant que l’on va devoir gouverner la planète avec des représentants d’Etats qui, pour certains, sont tout sauf recommandables ?

Le simple concept de gouvernance mondiale pose déjà un problème redoutable par rapport aux pays à qui on n’aurait pas envie de donner une place au sein du concert des nations.

 

Est-ce qu’il y a encore une espérance pour le projet européen ? Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt ont écrit un livre sur l’idée de dépasser la fédération des 27 Etats membres pour construire un projet vraiment fédéral au niveau européen.

 

On n’est effectivement pas dans une fédération européenne. Elle fonctionne plus qu’auparavant, à certains égards, sur le mode intergouvernemental, avec un poids considérable de certains Etats qui ont de fait un droit de veto. Je crois qu’il faut être très prudent quant à l’avenir de l’Europe. Je l’ai appris en travaillant avec Xavier Mabille. Ne jamais se lancer dans la moindre prédiction.

Tu cites Guy Verhofstadt. Qui aurait pu dire, il y a même cinq ans, qu’il apparaitrait aujourd’hui comme une sorte de leader du centre en profit d’une Europe fédérale critiquant les excès du libéralisme, appelant à des régulations, à la solidarité européenne ? Lui qui, dans les années 1990, était appelé « Baby Thatcher ». Le parcours de Guy Verhofstadt, d’une droite libérale classique vers son positionnement actuel, est tout aussi spectaculaire que celui de Daniel Cohn-Bendit dans l’autre sens, qui n’est plus le trublion de mai 1968.

 

C’est pour cela qu’ils se rejoignent ?

 

Je crois que tout reste ouvert en Europe. Notamment l’hypothèse que, dans la mesure où elle ne parviendrait pas à se sortir de ses difficultés par le type de gouvernance actuelle, notamment au niveau de la Commission mais aussi du Conseil, une crise majeure l’oblige, comme cela a souvent été le cas, à changer radicalement de cap.

 

Cela va aussi dépendre des configurations politiques dans les Etats membres. Parce que le cap nouveau que certains jugent aujourd’hui indispensable est un cap globalement social-démocrate et ouvert aux questions environnementales, qui fait primer des enjeux de solidarité, des enjeux collectifs, sur la simple question du développement économique par la libéralisation. C’est un changement de cap idéologique qui suppose des conditions politiques dans les Etats membres. C’est possible. On a connu, il n’y a pas si longtemps, une Europe où c’étaient les gouvernements sociaux-démocrates qui étaient dominants, numériquement parlant.

 

Un regard sur l’éducation permanente ?

 

Elle me paraît plus légitime que jamais. C’est une originalité belge que de voir la Communauté française subsidier des associations auxquelles elle donne comme unique feuille de route de participer à une réflexion et à un débat critique sur la manière dont l’Etat et les partis gèrent la société. C’est l’honneur de la Belgique d’avoir ce sens-là du pluralisme et de l’organisation des libertés collectives.

 

Nous sommes devant des questions de gouvernance abyssales et dans une situation où l’on sent bien que les franges les moins solides, les moins privilégiées de la société, ont de plus en plus de difficulté à garder la tête hors de l’eau. Or l’éducation permanente, dans sa tradition, accorde une attention particulière à ces composantes de la société. Je crois que le travail qu’elle fait collectivement est plus indispensable que jamais pour apporter sa modeste contribution au débat nécessaire sur d’autres modes de gouvernance collective. Mais elle n’apportera cette contribution que si chaque organisation fait son autocritique et accepte éventuellement, là où il le faut, de travailler en fonction de l’avenir plutôt que de vouloir cultiver un certain passé, un certain enracinement.

 

Quel grand roman vous a touché dernièrement ?

 

La trilogie « Millénium ». Fasciné et fascinant. Assez extraordinaire. J’ai lu les trois tomes en une semaine en vacances. « Middlesex » de Jeffrey Eugenides. Un souvenir éblouissant. Un livre d’une finesse psychologique mais aussi d’une force romanesque extraordinaires. C’est l’histoire d’une fille qui se découvre hermaphrodite au fil de toute une série d’épreuves. C’est un roman sur plusieurs générations d’émigrants qui s’installent au Etats-Unis et qui traversent l’histoire des Etats-Unis, un certain nombre de lieux et de problématiques américaines : la tension raciale, la domination économique, l’exploitation au travail. C’est un livre terriblement cinématographie. En permanence on visualise les personnages. « Ada ou l'Ardeur » de Vladimir Nabokov. Je l’ai lu deux fois. Une première fois sans comprendre. Au terme de la seconde lecture, j’ai cru avoir compris les relations exactes entre les protagonistes, mais sans en être sûr. C’est un moment extraordinaire de déroutement permanent où tout est allusif, crypté, d’une sensualité à fleur de peau et où, à la fois, rien n’est explicite. On est devant une sorte de gouffre qu’on longe en se demandant si l’auteur va encore ajouter des termes inconnus, des situations inimaginables. C’est encore plus difficile à lire que « Lolita ».

 

Et au niveau cinématographique ?

 

 « 2001, Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick. Le plus grand cinéaste. Si le cinéma n’est que du théâtre filmé avec de la musique en plus, il n’apporte pas grand-chose de spécifique. Avec Kubrick, il apporte une dimension plastique et métaphysique, on est scotché dans son fauteuil. C’est fabuleux.

 

Le livre de Sartre à lire aujourd’hui pour les jeunes générations ?

 

 « La Nausée », même s’il m’a fallu vingt ans pour la comprendre.

 

Photos : © Véronique Vercheval

 

 

 

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