Olga Zrihen : « Combattre les Néron pour éviter les incendies »

Propos recueillis par Jean Cornil et Yanic Samzun

Olga Zrihen, Sénatrice et Députée wallonne (PS), est une femme engagée et passionnée qui se bat sur de nombreux fronts, de la lutte contre la pauvreté au projet de redéploiement industriel de sa région, avec une forte conviction européenne et internationale. Rencontre avec une grande dame de la gauche belge.

 

[Cette interview est initialement parue dans Agir par la culture magazine N°34 - Ete 2013]


Quelles sont les valeurs qui t’ont motivé à devenir ce que tu es aujourd’hui une éminente représente du peuple à la fois à la Région wallonne, à la Communauté française et même au Sénat ?

 

On ne choisit pas de devenir parlementaire. Cela n’a pas été mon choix volontaire parce que mon engagement était plus un engagement dans la société civile. J’ai commencé un engagement politique très jeune en France. J’ai eu la chance de vivre Mai 68 en direct et aussi d’être dans les habitations à loyer modéré, les fameuses cités HLM. Et là, la réalité vous amène tout de suite à voir les injustices sociales et surtout à découvrir qu’il y a une différence de classes sociales.

 

La question qui se pose quand on est plus jeune, c’est d’essayer de comprendre quels sont les mécanismes qui en favorisent certains et qui en défavorisent d’autres.

La première chose que j’ai vécue c’est le mépris au niveau scolaire sur le plan de l’habillement, du matériel scolaire. Et aussi parfois les comportements discriminants que les instituteurs et le monde éducatif peuvent avoir à votre égard selon votre origine sociale.

 

Par contre, la chance que j’ai eue c’est d’être tombée évidemment sur ce que j’appelle les grands commis de l’Etat, les hussards de la république : ces instituteurs magnifiques qui s’étaient donnés comme mission de faire en sorte qu’il y ait une égalité dans l’appropriation du savoir pour les enfants d’où qu’ils viennent. C’est une chance d’être tombée sur une institutrice magnifique qui avait senti peut-être les potentialités que j’avais et qui les a vraiment valorisées. D’avoir rencontré au niveau du lycée par miracle, une secrétaire qui avait décidé de repérer les jeunes qui étaient potentiellement très doués mais elle avait pris conscience que les familles ne pouvaient pas répondre aux exigences administratives. Et cette personne a rempli tous nos documents pendant des années ce qui nous a permis à tous, parce nous nous sommes parfois revus, d’avoir des bourses universitaires et de pouvoir poursuivre des études.

 

Tu as évoqué Mai 68. Est-ce qu’il y a d’autres événements fondateurs de ton engagement ? La guerre du Vietnam, l’accession au pouvoir de François Mitterrand en 1981 ?

 

Parce que je suis femme, je pense qu’il y a des événements extrêmement importants qui ont marqué ma vie de jeune fille. C’est le rapport à l’interruption volontaire de grossesse. Je rappelle qu’avant les années 60, toute jeune femme qui était enceinte était totalement ostracisée. Cela posait un problème dramatique parce qu’il n’y avait pas de structures pour pouvoir le résoudre. Les femmes et même les jeunes filles se retrouvaient souvent dans l’obligation de trouver des solutions alternatives qui étaient des solutions terribles, que ce soit l’usage d’aiguilles à tricoter que j’ai vu en direct près de moi, ou des gens qui se jetaient dans les escaliers ou toutes les potions soi-disant magiques, ou encore les avortements dans les cuisines. C’est du vécu et on comprend très vite quand on est une jeune fille ou femme qu’il y a là quelque chose qui ne va pas parce qu’on n’a aucun contrôle sur son corps. Le travail sur la liberté des moyens contraceptifs était vraiment devenu pour moi un enjeu majeur.

 

Le deuxième enjeu est évidemment la discrimination entre les garçons et les filles. C’est plus culturel de sentir de manière très immédiate, que l’on soit un garçon ou une fille, qu’on n’était pas traité de la même manière. Exigence totale de soumission pour les filles et liberté totale pour les garçons. C’était inadmissible.

 

Mai 68, on ne peut pas l’imaginer si on n’a pas vécu ces évènements de l’intérieur. Être dans un univers où il faut être habillé dans certaines normes, accepter le savoir, où il n’y a aucune contestation possible, où règne un pouvoir total du monde enseignant sur les élèves et puis découvrir soudainement que l’on avait une parole, qu’on savait discuter, qu’on pouvait parler et surtout qu’on pouvait revendiquer des modes de vie différents. C’était extrêmement important de se rendre compte que l’on pouvait vivre en tant qu’étudiant en toute autonomie, en toute liberté. C’était une vraie révolution.

 

Par la suite, c’est clair que ce qui a été décisif, c’est la guerre du Vietnam. Et aussi ce qui c’est passé au Chili. La guerre du Vietnam de manière très claire parce que mon père travaillait à l’OTAN. Je côtoyais beaucoup de jeunes américains qui revenaient de là et je les ai rencontrés dans leur délire et leur souffrance. Le fait aussi et on en parle aujourd’hui que ce fameux défoliant, l’Agent orange et ses implications directes des années après sur le corps. L’usage de ce type d’armes chimiques était déjà à l’époque totalement révoltant. Et par la suite, ce qui a été terrible c’est de constater que les moyens qui étaient mis en œuvre l’étaient simplement pour s’opposer au communisme. C’était extrêmement impressionnant.

 

Ton arrivée à La Louvière, c’est aussi la rencontre avec la classe ouvrière ?

 

Mon arrivée à La Louvière est plus une aventure personnelle. Mais c’est aussi une histoire de culture. J’ai découvert à La Louvière, et parce que j’ai pu passer par une formation magnifique qui est la formation des animateurs de la Province du Hainaut, un dispositif qui s’appelle l’Éducation permanente. Je ne savais pas ce que c’était. L’éducation permanente, l’éducation populaire, c’est vraiment le moyen le plus sûr de pouvoir former les gens à accéder à une autonomie de la pensée. Et mon arrivée à La Louvière tient à cela. La rencontre à La Louvière, c’est la rencontre avec une culture de la résistance au quotidien. Que ce soient les Fusils brisés, que ce soient les grèves de 60 animées par les syndicats et par la population, que ce soit aussi le monde de la mine que j’avais rencontré en habitant le Borinage. Mais à La Louvière, cela prenait un autre aspect car c’est une ville multiculturelle. Les communautés italiennes, polonaises, marocaines et turques ont été une vraie révélation. Je n’imaginais pas une telle diversité sur un si petit territoire.

 

Tu as évoqué tes origines familiales. Aujourd’hui, tu es très engagée sur la question de la lutte contre la pauvreté ?

 

Mais parce que quand on est immigré, la première chose que l’on vit, c’est la pauvreté. Et pour avoir vécu dans les cités françaises, c’est la pauvreté au quotidien. Je me rappelle bien les moments de faim, de froid, de souffrance, la sensation, enfant, de ne pas avoir les vêtements adéquats, ne pas avoir les instruments scolaires adéquats, de se rendre compte que l’on devait passer par les coopératives et qu’on devait subir un traitement différencié de pauvre…. Je me rappelle aussi le type de logement dans lequel on habitait, la cohabitation avec les romanichels, avec le monde ouvrier, avec tout un monde particulier d’exclus. Cela vous fait découvrir ce qu’est la pauvreté.

 

Et je sais qu’aujourd’hui, ce phénomène se reproduit avec des facteurs de démultiplication encore plus énormes. La grande différence, c’est qu’aujourd’hui le besoin de consommation est devenu tel que les gens n’ont même pas les outils les plus élémentaires pour en sortir. La complexification du système politique et la violence institutionnelle m’inquiètent. Encore aujourd’hui, devoir intervenir et rappeler à l’ordre les administrations pour leur dire que toute décision qui n’est pas prise va faire en sorte que des gens seront privés de gaz, d’électricité ou de moyens financiers.

Aujourd’hui, on redistribue des colis alimentaires. En 2013, plus de 250 colis ! Cela veut dire que dès le 20 du mois, les gens ne mangent plus à leur faim, ou alors avec la carte de crédit à 18% d’intérêt. Aujourd’hui, on est encore dans une période où les gens n’arrivent plus vivre décemment et sont en plus sans perspectives parce que le travail n’est pas là, contrairement aux années 60.

 

Est-ce que cela ne traduit pas d’une certaine manière une faiblesse du socialisme avec un PS 25 ans au pouvoir, et dans le même temps, une explosion de la précarité ? Comment réagis-tu à cette apparente contradiction ?

 

Je pense que l’on a créé la grande illusion de la consommation perpétuelle. Les gens se sont retrouvés avec une, deux, trois voitures, une, deux ou trois télévisions, des vacances à tout crin, sans se poser vraiment de questions sur : « comment cela est-il possible ? ». A mon sens, le grand échec du socialisme, c’est de ne pas avoir continué le travail d’éducation populaire nécessaire en laissant le champ libre à toute une série de médias ou d’institutions et en ayant la conviction que ces institutions, ces médias, allaient faire ce travail. L’éducation est un travail à long terme. La formation de la pensée autonome et libre est une nécessité qui se construit et qui ne doit pas être laissée comme cela au libre arbitre de tout un chacun. Il y a des volontés que les hommes ne soient pas libres, que les hommes soient dépendants. On l’a vu avec la publicité de Coca Cola qui disait : je cherche cette petite part encore libre du cerveau que je vais remplir avec ces images. On le voit avec le type d’émissions que l’on propose aux gens. Les bonnes émissions sont diffusées après 22h30-23h et celles qui amènent du pain et des jeux à partir de 19h. C’est la nouvelle version de Néron mais j’espère que l’on n’aura pas l’incendie.



La Louvière, c’est aussi la sidérurgie. Est-ce qu’il y a un projet industriel pour la Wallonie et l’Europe face aux pays émergents, face à la concurrence exacerbée sur le plan du commerce international ?

 

En tout cas dans la région du Centre, il y a une prise de conscience qui est assez radicale depuis quelque temps qui va se manifester de manière très concrète par le fait que les bourgmestres de cette région se sont décidés enfin à travailler ensemble. Avec une coordination que j’organise, il y a des rencontres entre bourgmestres du Centre qui se voient, qui se parlent, qui ont compris qu’il fallait mettre des synergies pour avoir des stratégies économiques. Les territoires ne sont pas cloisonnés, les gens sont mobiles. Il faut imaginer autre chose et ne pas s’arrêter à chaque fois sur des principes. On doit donc travailler à une politique industrielle sur des territoires différents dans une perspective européenne. C’est tout à fait fondamental d’entrer dans ces nouveaux paradigmes de conception territoriale où l’idée n’est plus de conserver un pouvoir sur un territoire mais de faire en sorte que l’ensemble des énergies et des pouvoirs que l’on peut avoir développent les territoires et les gens. On a un projet stratégique Mons-Borinage- Centre qui s’appelle le « Plan stratégique local et territorial », Cœur de Hainaut, que nous menons depuis trois ans à plusieurs, politiques, syndicalistes, enseignants, universitaires, entrepreneurs et administrations et qui se fait par delà les positions partisanes. L’idée c’est comment faire avancer un territoire dans lequel il  a des potentialités énormes, mais où il faut trouver des moyens de mettre des forces. Oui, il y a un projet industriel qui se fera via l’intercommunale avec l’énergie de tous ces bourgmestres qui ont compris que c’était la coopération bien plus que la division qui fait avancer les choses.

 

Cela pose une autre question. Il faut certes repenser des logiques de développement mais quel est le poids du politique face aux forces économiques ? Est-ce qu’à certains moments, n’as-tu pas le sentiment d’une incroyable impuissance ?

 

On pourrait se dire « je n’ai pas la puissance, je suis politique, je n’ai pas de leviers économiques ». Mais je ne suis pas d’accord.

Pour avoir été au Parlement européen, je déplore le manque de capacités prospectives que l’on peut avoir sur certains secteurs. Au niveau européen, on a largement parlé depuis des années de la nécessaire évolution que l’on devait avoir sur les stratégies de politique industrielle. J’ai fait ce rapport sur la politique industrielle à la veille de l’élargissement. J’ai déjà parlé à ce moment-là des difficultés que nous allions avoir sur trois domaines. La politique agricole commune dont on ne parle pas assez et qui est un véritable enjeu pour la sécurité alimentaire au niveau européen. La politique industrielle au moment où l’on a procédé à l’élargissement de territoires vers les nouveaux Etats-membres dont on savait qu’ils n’étaient pas dans les conditions de développement similaires aux nôtres. Et enfin, le programme de formation et de recherche pour lequel je plaide depuis des années. On a un potentiel humain, de la formation d’intelligences et de matières grises sur ces territoires.

L’Irlande a investi sur l’enseignement. L’Allemagne au lendemain de la guerre a investi sur des nouveaux modes d’enseignement. Je m’informe de la manière dont la communauté germanophone forme ces sections techniques et professionnelles. Ils ont des modèles performants. Travaillons là-dessus. Et arrêtons de maintenir, alors que nous avons des potentialités de réseaux scolaires, des systèmes où on tourne à vide alors que nous avons les moyens de le faire. Il existe des centres de compétences extraordinaires que la population et même le monde éducatif ne connaissent pas. Nous avons des pôles, le Pôle hennuyer universitaire, on doit le renforcer, le stimuler.

 

 

Que t’inspirent aujourd’hui avec l’approfondissement de la crise, singulièrement depuis septembre 2008, toutes les expressions radicales, populismes, nationalismes, dans notre pays mais aussi en Europe ?

 

La différence avec les principes que j’essaie de défendre, c’est que ces principes sont plus régressifs. Les principes qui se veulent nationalistes, extrémistes, agissent d’abord sur la peur du lendemain. Pour ma part, je veux travailler dans une perspective d’espoir. On peut le faire. Mais d’autres voudraient simplement garder ce qu’on a, travailler sur ce que l’on possède, garder uniquement ce qui est aujourd’hui acquis. La société est en mutation et doit s’ouvrir. Les nationalismes veulent garder le territoire tel qu’il est, ne pas se poser la question de la mobilité des personnes et des élargissements comme celui de l’Europe. Garder des conceptions nationalistes ou séparatistes, c’est simplement considérer que l’on a chacun des droits et que personne ne peut y toucher. Ce côté intangible des choses n’a pas de sens alors que les personnes aujourd’hui ont des revendications qui sont aussi le produit d’une éducation. Or, aujourd’hui, on reviendrait à des dispositifs de frontières, on reviendrait vers des systèmes fermés, cloisonnés. A partir de là, on construit des murs, on construit des miradors, on construit toute une série de systèmes où l’on est en situation de forteresse assiégée et donc on prend les armes. Or, je suis une pacifiste et je crois bien plus à la force des convictions et du travail coopératif qu’à celui des forteresses assiégées.

 

Tu invites vraiment à changer de paradigme. Est-ce que tu as le sentiment aujourd’hui que le PS a pris toute ta mesure de la nécessité de penser autrement ?

 

Je pense qu’au niveau du PS, on entame une mutation suite à la pression que les militants exercent de plus en plus. Je crois que les militants ont accepté un certain nombre de situations parce qu’elles étaient nécessaires dans les urgences. Mais aujourd’hui poussés par d’autres mouvements qui se disent plus à gauche, il y a quand même une remise en question fondamentale d’un certain nombre d’enjeux. Ce qui est complexe, c’est qu’il faut réussir avec les gens de la base mais pas uniquement les militants socialistes. On devient militant socialiste parce qu’à un moment donné on a envie de s’engager plus mais j’ai besoin d’un vrai projet de société inclusif, un projet solidaire où tout le monde doit être présent. Ce nouveau projet doit se construire aujourd’hui. La situation n’a plus rien à voir avec celle d’il y a dix ans. Il y a un rythme d’accélération de la pensée, de la communication, des informations et des situations qui nous obligent à avoir des résistances et surtout des modes de pensées qui doivent être beaucoup plus prospectifs. Où sont les espaces de réflexion comme ceux que j’ai connu où, assis à plusieurs, on prenait le temps de se dire : est-ce que tu crois que c’est possible ? Le côté collectif de nos structures dans le PS doit nous permettre de reconstruire ce projet.

 

A condition bien sûr que d’une part, on refasse un travail d’éducation permanente et d’éducation populaire avec les gens à tous les niveaux, un travail de vulgarisation et de décodage de ce qui se passe et que les gens aient aussi l’espace pour des solutions tout à fait alternatives et innovantes. Je crois qu’il y a des champs qui sont inexplorés. Je pense que la manière dont les économies solidaires alternatives parallèles s’organisent aujourd’hui sont des champs extraordinaires. Je pense qu’il y a des espaces où il faut réapprendre le savoir et l’histoire et anticiper sur ce qui peut se faire. Cela veut dire simplement qu’au sein du Parti, la volonté de plus en plus de militants est d’entrer dans un dispositif de réflexion à long terme avec des espaces de liberté dans lesquels il n’y a pas de tabous. On peut reprendre les anciens concepts, mais il y a de nouveaux champs à explorer et on doit avoir le droit et l’espace de le faire.

 

Est-ce que le parti a pris la mesure ? Je pense pour avoir vu, entendu certains mouvements que la machine se met en route. Quand on est capable de dire « s’indigner c’est bien, s’engager c’est mieux », je dirais que notre travail, c’est de susciter l’indignation mais au-delà de l’indignation, il faut un moment de prospective et de réflexion pour que l’engagement soit bien celui qui corresponde à des valeurs que nous défendons depuis le début : solidarité, fraternité, évolution de la société et aussi ce qui est fondamental pour moi c’est de travailler à une société plus pacifique. De plus en plus, on voudrait nous dire que la seule manière d’avoir de la croissance c’est deux choses : ou bien c’est l’inflation ou bien c’est la guerre, ou bien c’est de se mettre en conflit avec d’autres puissances. Ce n’est pas possible. C’est à l’encontre de tout le travail des philosophes éclairés. Nous travaillons pour que la guerre soit abolie. Nous travaillons pour que les gens aient une autonomie de réflexion. Mais surtout que les gens soient capables aujourd’hui de ne pas rester uniquement sur de l’acquis mais de se dire que demain autre chose est possible. Je vais dans les forums sociaux parce que je crois qu’un autre monde est possible.

 

L’initiative du Collectif Roosevelt à laquelle PAC participe, est-ce que c’est une source d’inspiration pour le PS ?

 

Oui, je pense qu’il a été intégré dans pas mal de nos débats. En ce qui me concerne, j’ai poussé le luxe jusqu’à le faire analyser par certains amis qui travaillent à la Commission européenne. Ils ont montré quelques faiblesses. C’est encore très franco-français. On doit reprendre un certain nombre de points et les adapter. Je pense que c’est fondamental. La piste qui est donnée avec les propositions sont des pistes innovantes. Je crois qu’en Belgique, on a une capacité de réflexion avec d’autres mouvements de gauche, on a des capacités. Et dans mon parti, il y a des intelligences et du potentiel. Mais il faut y faire appel.

 

Quel est le dernier grand livre que tu as lu ?

 

Le dernier grand livre que j’ai lu, dans la série des Wallander écrit par Henning Mankell, traitait principalement de la structuration des états nordiques à travers le regard d’un policier, ce fameux commissaire qui a une très grande intégrité par rapport aux dispositifs politiques et qui se rend compte que tout n’est pas si blanc. Il est très interpellant de voir que ces pays scandinaves qu’on nous donne tout le temps comme modèle contiennent en eux-mêmes les germes d’un poison anti-démocratique. Or, il n’y a rien qui me fait plus peur que les gens qui veulent mon bien contre mon gré, que les gens qui me donnent des règles que je n’ai pas construites de manière collective et surtout des gens qui veulent quelque part les figer, une fois pour toutes, comme étant les grands dogmes. Je ne peux pas accepter le dogme.

 

Quel est ton rapport à la révolution numérique, cette transformation radicale du mode de communication que tu as évoquée ? Notamment en matière de lecture ?

 

C’est l’extase perpétuelle. D'un côté, j’adore le contact du papier, j’adore de pouvoir avoir cette recherche, sentir des vieux livres, et en même temps, cette bibliothèque universelle à laquelle je peux accéder d’un simple click, je n’arrive pas à m’en détacher, je suis complètement accro parce que quand on est accro, on a envie de lire tous les livres en même temps. J’ai quarante piles de livres à côté de mon lit. Dans ma maison, j’ai des bibliothèques qui croulent. Dans ma voiture, je ne sais plus où les mettre. Et partout où je vais, j’empile. N’empêche que cela ne me suffit pas. Il y a encore tous ceux que je n’ai pas lu et sur lesquels j’ai envie de poser ma pensée, mon regard. Donc pour moi la révolution numérique, c’est vraiment un bonheur perpétuel et je ne peux pas accepter qu’on la mette en concurrence avec la lecture et les livres. Cela n’a rien à voir, c’est un autre monde qui s’ouvre.

 

Le lieu utopie pour Olga, c’est où ? C’est une île grecque, c’est Caracas ou la Bande de Gaza ?

 

Pour vivre, je vais d’abord déterminer mes besoins. Ils sont tout à fait élémentaires, mais fondamentaux. J’ai besoin d’avoir des livres, de la presse, de ne pas avoir faim, de ne pas avoir froid. Le fait d’avoir été migrante, je n’ai pas d’attachement sur un lieu. J’ai de l’attachement aux gens du lieu et de l’attachement aux histoires, à l’origine. Ce ne serait pas un lieu où je n’aurais pas de contact avec d’autres. J’ai besoin de la vie, j’ai besoin d’être en relation.

 

Pour avoir été à Gaza, l’émotion est très grande. Quand j’y pense, c’est un lieu magnifique, extraordinaire. Mais vivre là cela veut dire être en résistance tous les matins et avoir peur tous les jours et en même temps être dans une révolte devant ce monde international qui a décidé - parce que je ne peux pas dire cela autrement – de ne pas voir et de ne pas comprendre. On peut intervenir en Libye, on peut intervenir partout et là on ne pourrait pas intervenir !

 

Pour moi, le lieu où j’irais vivre c’est plus celui où j’ai ancré mes racines. Quand je fais mes comptes, c’est La Louvière. C’est là où mes racines ont enfin pris de la place et où ma vie a pris du sens pour les gens qui y sont, pour la culture qui est y est. Découvrir qu’à la fois entre la sidérurgie et les charbonnages, il y a une culture du surréalisme tout à fait extraordinaire, il y a une culture de la langue wallonne tout à fait magnifique, une culture du théâtre, de l’éducation populaire, de la vie associative, d’un territoire de la mémoire. Tout cela sur un si petit territoire où il y a eu tant de brassages. C’est vraiment là que j’ai envie de mettre mes racines et je le fais depuis 30 ans.

 

 

 

Un grand film ?

 

1900 de Bertolucci. Et en même temps La Strada de Fellini. L’émotion de Gelsomina  reste toujours très forte, je n’arrive pas à oublier le regard et ce noir et blanc avec Giulietta Masina.

 

 

La musique ?

 

Je suis très éclectique. J’adore autant Edith Piaf que Saule. Je suis aussi une adoratrice de rock et je vais chaque fois que je peux à Rock en Stock qui est une de nos activités dans ma région où on s’éclate à hurler des disques des Rolling Stones, des Beatles, d’Elvis Presley. Mais en même temps, j’adore le hip hop, le slam, j’adore tout ce qui fait que la musique sort des tripes et qui me donne le sentiment d’être dans l’air du temps, dans le rythme du temps.

Tous les ans, je vais au festival de jazz de Marciac parce que le jazz, et le blues, c’est la vraie musique du peuple !

 

Une valeur que tu souhaiterais mettre en avant ?

 

 

Une valeur qui pour moi compte beaucoup, c’est que je crois en la capacité des hommes et des femmes d’être debout et j’ai beaucoup d’admiration pour les femmes en général. Quand je vois tout ce qu’elles portent, qu’elles soient d’Afrique ou d’Europe ou d’Amérique latine, elles continuent après autant d’années à m’épater. J’ai récemment découvert Thérèse Clerc. Elle a ouvert à Paris une maison autogérée pour et par les femmes qui s’appelle la Maison des Babayagas. C’est une expérience absolument extraordinaire pour les femmes qui se retrouvent plus âgées et qui veulent vivre une autre vieillesse.

C’est mon prochain projet pilote. Je ne veux plus que les homes soient des mouroirs pour nous les femmes et aussi pour toute une génération. Je ne supporte pas cette vision apocalyptique de la vieillesse. Être vieux n’est pas une maladie, c’est bien autre chose, une sagesse que nous connaissons très mal.

 


Photos : Hélène Fraigneux

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