DOMINIQUE SURLEAU : L’EDUCATION PERMANENTE COMME PHILOSOPHIE DE VIE

Propos recueillis par Aurélien Berthier et Jean Cornil

Dominique Surleau vient de prendre les commandes du mouvement d’éducation permanente Présence et Action Culturelles. De Beloeil à Bruxelles en passant par la Palestine, de sa jeunesse aux mondes de l’éducation permanente et populaire en passant par le féminisme, retour sur le parcours personnel et professionnel d’une femme militante et engagée. Entretien.

 

 

 

Où es-tu née ? De quel milieu viens-tu ?

Je suis née à Ath, terre de folklore et de géants. J’habite depuis à Beloeil, je suis la troisième fille d’une fratrie de 5 enfants. Je viens d’un milieu plutôt modeste. Mes parents sont à la retraite aujourd’hui, mais mon père était ouvrier indépendant et ma mère était régente en sciences et enseignait à Ath. Mon père a vendu les premières télévisions à Beloeil, je me souviens… Une révolution ce petit écran à la maison ! Ensuite il a repris des cours du soir et a terminé sa carrière professionnelle comme enseignant en électricité et chauffage.

 

Quelles études as-tu faites ?

J’ai suivi plusieurs créneaux. D’abord dans l’enseignement libre pour les primaires et les humanités inférieures en Latin Math. À l’époque, je faisais beaucoup de sport, c’est donc tout naturellement que j’ai poursuivi mes humanités secondaires supérieures sportives à l’ITSSEP à Woluwe-Saint-Pierre. J’ai alors quitté mon village pour vivre en ville à l’âge de 15 ans, dans un petit grenier aménagé chez un jeune couple dont on louait la chambre. Ensuite, je suis revenue à Tournai, à l’école provinciale où j’ai fait une année de kinésithérapie. Cela ne m’a pas réussi du tout. J’ai été dégoûtée des études. Malgré tout, j'ai décroché mon diplôme d'éducatrice et j’ai commencé à travailler en 1984 dans l’enseignement spécial à l’IMP Decroly à Uccle. J’ai travaillé là pendant 3 ans. C’était mon premier réel contact avec la diversité culturelle mais aussi et surtout avec la précarité, avec des enfants qui subissaient des maltraitances, avec des problèmes sociaux, psychologiques et familiaux énormes. Trois premières années professionnelles très intenses et difficiles émotionnellement.

 

Et après Decroly ?

En 88, j’ai été engagée par les Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS) pour travailler à Lire et Ecrire, ma première rencontre avec l’Éducation permanente. J’ai poursuivi dans ce secteur et l’animation de projets, cette fois aux FPS sur la régionale de Tournai-Ath pendant près de 10 ans avant de venir travailler à Bruxelles, à la coordination générale avec Isabelle Simonis à l’époque Secrétaire générale des FPS. Je pense que je ne serais pas ici si je n’étais pas passée par les FPS. Je serais sans doute encore « dans mes casseroles ». Tout le long de ce parcours, j’ai eu la chance d’être bien encadrée, de suivre de nombreuses formations tant internes qu’externes, notamment le Bagic que Yanic Samzun avait initié à l’époque. J’ai également suivi la formation de formateurs organisée par le CESEP, j’ai donc évolué grâce à tous ces dispositifs essentiels dans nos métiers. Comme le disait justement Yanic : je suis un pur produit de l’éducation permanente ! [Rires]. Fin 2004, j’ai quitté les FPS pour rejoindre le PAC, j’en ai repris le Secrétariat général, il y a tout juste deux mois.

 

En quoi éducation populaire et éducation permanente sont très importantes selon toi à l’heure actuelle ?

C’est plus qu’important, c’est essentiel l’éducation populaire ! Je pense que c’est aujourd’hui l’un des rares outils qui permettent à des citoyens et citoyennes de se rendre compte qu’ils sont capables de changer les choses. C’est une démarche ou plutôt une philosophie de vie qui amène les personnes à acquérir une série d’outils, de méthodes qui leur permettent d’avancer, de faire bouger le monde dans lequel nous vivons à la fois individuellement mais surtout collectivement. Je trouve que l’éducation permanente, ou plutôt l’éducation populaire propose des espaces de transformations sociales, de confrontations, de réflexions et d’analyses critiques sur les choses. C’est essentiel que les gens aient « ces armes-là » pour pouvoir avancer. On devrait d’ailleurs inscrire l’idée et les méthodes de l’éducation permanente dans chaque processus d’apprentissage des savoirs. Ça me semble fondamental dans l’enseignement lui-même. On pourrait ainsi imaginer que l’enseignant, garant du savoir puisqu’il l’a acquis, puisse en partager la transmission avec un animateur. Cela permettrait de travailler avec les élèves, les stagiaires ou les apprenants, quels qu’ils soient, l’articulation des savoirs et des méthodes afin qu’ils puissent mieux s’approprier justement ces savoirs et surtout les utiliser et non pas, en quelque sorte, les enregistrer dans un coin de leur cerveau pour peut-être ne jamais s’en servir…

 

Tu disais que grâce aux FPS, tu avais évité de « rester dans tes casseroles ». C’est ta rencontre avec le féminisme à ce moment-là ?

Oui, en quelque sorte. Mais je ne l’ai pas découvert tout de suite, j’ai d’abord dû faire un énorme et long travail sur moi-même. C’est la découverte du féminisme et surtout du combat des femmes. Je pense que c’est un combat au quotidien qui ne concerne pas uniquement la question des femmes, mais aussi la question de chacun des citoyens dans la société. Poser la question de la place des femmes, c’est en effet révéler toute une série de problématiques, thématiques que l’on peut généraliser à tous. En me posant la question du féminisme, j’ai travaillé la question du genre. Le genre est un outil extrêmement riche pour ce qui est de l’analyse des situations sociales, culturelles, économiques, politiques… L’on tient compte de chacun, femmes et hommes, pour améliorer la situation des femmes et des hommes et pas uniquement celle de l’un ou de l’autre, pour changer les modèles et proposer d’autres modèles alternatifs de vivre ensemble. Utiliser cette méthode-là, c’est poser un regard différent sur la société pour trouver des solutions qui soient acceptables par tous et pour tous.

 

Est-ce qu’il y a eu un événement ou quelque chose qui t’a fait remarquer la domination masculine ?

C’est un ensemble d’événements qui m’en ont fait prendre conscience et qui m’ont permis de modifier mon regard petit à petit et ensuite agir. Quand vous êtes femme, finalement, vous passez en quelque sorte « de l’autorité de votre père à l’autorité de votre mari ». Il y a eu une série d’ateliers et des formations qui m’ont permis d’acquérir plus de confiance en moi. Les combats féministes pour faire reconnaitre le droit des femmes, notamment le combat pour le droit à l’avortement quand j’ai commencé à travailler aux FPS. Et puis les rencontres avec de nombreuses femmes et d’hommes militants de tous horizons, un projet européen sur l’Égalité entre les hommes et les femmes et puis il y a eu mon divorce…. Et divorcer, pour une femme, dans la société actuelle, c’est encore vraiment un moment éprouvant. Même si le mien s’est finalement déroulé dans de « bonnes conditions », on se retrouve quand même seule en tant que femme face à un juge, face à son futur ex-mari, face à sa famille, aux regards des autres hommes et femmes. C’est là que vous prenez de plein fouet les modèles que l’on vous a vantés, les conditionnements qui ont été les vôtres, pendant des années depuis tout petit ; un raz-de marée. Le coup des « Et ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants »… Là, les contes de petites filles qu’on vous a ressassés vous donnent la nausée. Heureusement, j’ai fait face pour me hisser hors de ce moule dans lequel la société m’avait fait entrer. Je me suis vraiment affirmée à ce moment-là en tant que femme. Depuis, je garde en tête  cette expression qui me correspond bien : « Les petites filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent ! »

 

Est-ce que le milieu associatif, culturel et militant est un milieu exempt de la domination masculine ?

La domination est partout ! Même chez moi ! Même si je suis formée et sensibilisée, je suis imprégnée de cette éducation. Je fais parfois des trucs avec mes enfants, ma fille ou mon fils, et je me dis : « Mais enfin pourquoi tu fais ça ? Tu ne fais que renforcer un préjugé ! » On est tous imprégnés, inconsciemment, depuis l’éducation que nous avons reçue de nos parents ou à l’école, à la télé. Il n’y a qu’à regarder où sont les femmes et où sont les hommes dans les livres pour enfants : qui sont les héros ? Qui attend le héros, cachée derrière ses casseroles ? Qui est enfermée dans sa tour attendant le chevalier qui va la libérer ? Regardez les catalogues de jouets pour les enfants : que font les filles, que font les garçons ? Dès le plus jeune âge, nous sommes conditionnés femmes et hommes, inscrits dans un moule, un rôle assigné, un seul et même modèle discriminant. Oui, la domination est partout. Ce sont parfois les femmes elles-mêmes qui la réclament. On ne peut pas demander aux femmes et aux hommes de réagir et de pouvoir agir s’ils n’ont pas fait au préalable un travail de prise de conscience sur la question du genre, sur la place des femmes et des hommes. C’est un long parcours de remise en question sur soi, chacun son rythme, chacun ses choix. Moi j’ai fait mon choix, celui de me battre pour moi, pour ma fille, mon fils, pour les femmes et les hommes, pour tous, pour l’égalité.

 

On en revient à l’éducation populaire…

C’est un peu la boucle bouclée, mais dans une spirale positive progressive où chaque fois qu’on boucle un tour, on s’améliore. Car on accumule une série de savoirs, de savoir-faire, de savoir-être, d’outils et d’arguments qui vous permettent de vous défendre encore mieux, d’agir encore plus. Et ensuite, on peut aussi défendre les autres. Mais pas n’importe comment, on ne peut pas défendre des gens contre leur gré. Il nous faut mettre en place les espaces pour que les personnes puissent acquérir un certain nombre d’éléments d’analyses critiques pour comprendre et lire le monde dans lequel nous vivons et ensuite pouvoir agir. C’est le principe de l’éducation populaire : il vous sert individuellement et collectivement.

 

La Palestine tient une place particulière dans ta vie, comment est-elle entrée dans ta vie ?

C’est Yanic Samzun qui m’a demandé de coordonner un projet de soutien à une école de cirque en Palestine. On a rencontré, en juillet 2007, Shadi et Jessica qui cherchaient des soutiens pour développer une école de cirque en Palestine et c’est ainsi que le projet « Asseoir l’Espoir » est né et est devenu un des projets emblématiques du PAC.

L’une des conditions pour initier ce projet en Belgique, c’était d’aller sur place se rendre compte des conditions dans lesquelles cette école allait se mettre en place et ainsi pouvoir revenir raconter cette aventure humaine solidaire chez nous, mais aussi pour parler et voir la Palestine autrement. Je suis donc partie pour une première mission de 9 jours en Palestine en novembre 2007. J’y ai rencontré des Palestiniens vivant dans des conditions de vie extrêmes dans tous les sens du terme, j’y ai observé leur dignité, leur courage, leur force de résister, leurs visages, leurs sourires, leurs larmes, sans oublier leurs conditions de vie scandaleuses dans un pays magnifique… C’est un pays de toutes les contradictions, de tous les extrêmes… J’ai mis plusieurs mois à me remettre du premier séjour tant ce périple m’avait marquée au plus profond. Ce voyage et ceux qui ont suivi ont été des voyages fabuleux que je conseille à tous. Aller en Palestine change radicalement la vision que vous avez du monde, de la solidarité internationale mais aussi des relations humaines. Je ne souhaite qu’une seule chose, la création d’un État palestinien. Et aussi y retourner dès que possible pour poursuivre ce magnifique projet avec nos amis là-bas. Ça a été vraiment un des moments les plus forts de ma carrière professionnelle.

 

Quels sont les autres ?

La Marche mondiale des femmes à New York. Aller à New York, c’était déjà en soi une aventure, mais y aller avec des femmes qui n’étaient jamais sorties de chez elles en dehors de quelques heures, c’était ça la victoire ! Un vrai défi. Un vrai bonheur ! Certaines avaient dû demander la permission à leur mari ! Elles avaient fait un travail sur elles-mêmes. Il y a eu aussi un séjour en Islande à l’Institut du Genre dans le cadre d’un projet européen que j’avais initié aux FPS.

 

À quoi occupes-tu ton temps libre ?

Quand il m’en reste, je pars randonner, ça me vide l’esprit. J’adore cette façon de voyager à son rythme, en faisant une activité sportive et en découvrant des endroits magnifiques et des gens super sympas. Je suis aussi très attachée à mes racines et au folklore local, je suis investie depuis 30 ans dans la ducasse de mon village à Beloeil, j’adore les fanfares, les géants et toute cette culture populaire. Je suis très culture populaire.

 

Et les spectacles que tu as aimés ?

Je préfère les arts visuels à la littérature, j’adore le cinéma belge. L’un des premiers films qui m’a beaucoup marqué c’est Le huitième jour. Je trouve qu’on a en Belgique des artistes extras, des films superbes qui montrent vraiment la vie au quotidien, qui sont proches des gens. J’adore aussi les films de Ken Loach … Tous ces films sociaux et réalistes.

Les dernières pièces ou spectacles que j’ai vus et aimés : Discours à la nation avec David Murgia, stupéfiant ! Le prestigieux concert d’Al Manara. Quelle qu’en soit l’issue, un spectacle chanté sur la Sécurité sociale, très fort ! Né poumons noirs de Mochelan tout simplement magnifique ! Le spectacle Royal Boch, la dernière défaïence, un chef-d'œuvre créé avec les ouvriers, ou encore Dérapages de la compagnie Arsenic, pièce qui s’est jouée dans un camion : une ode à la liberté et la démocratie ! Ou encore le spectacle Complicités. Quand je le peux, je passe quelques jours au festival d’Avignon. Et bien entendu, j’adore les spectacles de cirque que j’apprécie d’autant plus depuis l’opération Asseoir l'espoir.

 

Qu’est-ce que tu penses de la captation d’une partie du peuple par des mouvements nationalistes et populistes ? Qu’est-ce que cela te donne comme réflexion le fait par exemple en France qu’on dise que le parti des Français d’en bas, c’est Marine Le Pen ?

Aujourd’hui, cela ne m’étonne pas trop. L’austérité, la « crise », les attentats, le repli sur soi, l’exclusion des chômeurs, le coût de la vie, les problèmes de logements, d’emploi, des enfants qui n’ont pas de quoi manger le midi à l’école, voire à la maison, de plus en plus de SDF, de violences, de suspicion… C’est révoltant ! En même temps, je trouve que le politique aujourd’hui n’a pas vraiment d’offre alternative. On s’est trop éloigné du peuple, des dures réalités auxquelles ils ont à faire face. Tout ce terreau facile pour les nationalistes. Un leurre gigantesque ! Et c’est aussi pour cela que je fais ce boulot d’éducation permanente. Le travail de tout le secteur culturel et plus largement le secteur associatif est un travail vital qu’il faut préserver à tout prix si on ne veut pas virer dans l’apocalypse. Aujourd’hui, ces secteurs sont en grandes difficultés, il s’agit de les défendre pour éviter un séisme social !

 

Y a-t-il dans l’histoire, dans les arts, dans les figures intellectuelles, un personnage qui inspire ton action ?

Don Quichotte, rêveur idéaliste et défenseur des opprimés. J’ai eu la chance de passer de nombreuses semaines de vacances inoubliables en Espagne, j’y ai appris le Castellano et y ai visité la Castilla Mancha… et découvert Don Quichotte. Il y en a d’ailleurs un qui trône chez moi !

 

 

Photo : Nino Lodico

 

 

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