Sam Touzani : Faire le jeu de la démocratie

 

Propos recueillis par Aurélien Berthier

Comédie, télé, danse, théâtre, réflexion politique, éducation populaire… les champs que traverse Sam Touzani sont nombreux et rarement le terme d’homme-orchestre n’aura été aussi juste pour le décrire. Il est aussi à l’aise à la ville, dans les quartiers et le travail citoyen de terrain qu’à la scène dans ses pièces mêlant humour et critique, lettres et mouvements. Alors que son dernier spectacle C’est ici que le jour se lève se joue au théâtre du Public, nous l’avons rencontré pour revenir sur son parcours artistique et personnel mais aussi sur sa vision de l’humour, des différents communautarismes et sur la nécessaire défense de la laïcité en ces temps post-Charlie. Entretien.

 

Comment en êtes-vous arrivé à devenir artiste ?

Avant de comprendre ce qui m’a constitué en tant qu’artiste il faut comprendre fondamentalement ce qui m’a constitué en tant qu’être humain. Je suis issu des classes populaires, de la classe ouvrière et de l’immigration marocaine. Mes parents ont un cursus « traditionnel ». Ils sont venus durant les années 1960 en Belgique travailler pour avoir un avenir meilleur et surtout donner plus de dignité à leurs enfants. J’ai eu de la chance, je suis le résultat de l’éducation de femmes, notamment ma sœur Fatima et ma mère, Rhama. En 1972, notre famille va subir un énorme drame : ma mère et ma sœur vont aller au consulat marocain à Bruxelles et, parce qu’elles ont refusé de donner du bakchich, elles vont être emportées dans les caves où elles vont se faire tabasser presque à mort par les services de sécurité. On va être menacé pendant plusieurs semaines. La police marocaine va venir chez nous faire pression pour qu’on retire notre plainte. Heureusement, nous serons vite aidés par Si Mohamed el-Baroudi, un opposant politique marocain et militant laïque progressiste qui est membre fondateur du Regroupement démocratique marocain et du collectif Alpha. Avec ma sœur, ils vont nous servir de phare. Je vois ma mère, femme traditionnelle analphabète et ma sœur Fatima qui disent Non. Non à l’injustice, non à la discrimination, non au pouvoir, non à la soumission. Et moi je grandis avec ce Non. À ce moment-là, j’ai 4 ans. C’est donc mon héritage. C’est fondateur et cela va me poursuivre jusqu’à aujourd’hui. C’est-à-dire que tout acte que je pose s’inscrit dans ce Non, que ce soit un acte créateur ou artistique, social ou politique, intellectuel ou philosophique. C’est un Non constitutif etémancipateur. Ce n’est pas une abstraction de l’esprit : c’est très concret. Je l’ai vécudans ma chair, je l’ai vécudans ma famille. Par la suite Si Mohamed El Baroudi s’est marié avec ma sœur et va devenir mon père intellectuel.

 

Et comment avez-vous rencontré le théâtre ?

À 12 ans, une prof de français va me mettre des textes de Géo Norge dans les mains. Je comprends assez tôt que c’est ça que je veux faire le restant de ma vie. À la même époque, ma sœur Zohra va m’amener un jour à l’appartement de Hitomi Asakawa, danseuse étoile, chez qui elle faisait du baby-sitting. Hitomi me met à la barre, me fait faire premier, deuxième plié, et dit à ma sœur que je dois absolument faire de la danse classique. Et du coup, je vais faire du classique.

Je vais donc développer un rapport au corps et un rapport aux mots dans une famille complètement traditionnelle où à l’origine, il n’y a pas de bibliothèque, pas de possibilité de discuter, où « la danse c’est pour les pédés » et « le théâtre c’est pour les drogués et les glandeurs ».Mavie c’est un peu Billy Elliot avant l’heure (rires). En même temps, c’est constituant car en s’opposant, on se construit, et on peut déployer ses ailes petit à petit. Alors, il faut lutter bien sûr, contre soi mais aussi très vite contre son camp. Et moi qui suis devenu un militant laïc et féministe, j’ai vite compris ce que voulait dire lutter contre son propre camp. J’ai été profondément engagé et profondément politisé depuis mon enfance. Je suis libre penseur, parce que je suis un militant athée, parce que je suis profondément féministe, parce que je suis apostat vis-à-vis de ma communauté d’origine, parce que j’ai été excommunié.

Et là où le politique souvent échoue, parfois l’art peut réussir, c’est en cela que c’est important. Le terreau artistique permet de transposer, de transgresser et de forger sa conscience. Ce qui me relie aux autres, cette universalité, je la trouve dans l’art, l’écriture, le théâtre, la danse, dans tout ce qui décale, ce qui met à distance. Et je m’aperçois que c’est difficile de questionner le présent parce qu’il y a beaucoup de tabous et d’interdits et parce que les valeurs des uns ne sont pas forcément celles des autres : ce qui est liberté d’expression pour moi, c’est du blasphème pour d’autres.

 

Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

Tout mon travail a consisté à essayer de nommer les choses. Albert Camus disait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Ce qui veut peut-être dire, par extension, que bien les nommer peut peut-être ajouter un peu plus de bonheur au monde. Je crois en cela. Je crois en cette capacité que l’homme a à nommer, à se remettre en question, à repenser sa pensée, à dire Non. Le Non constitutif de mon enfance est omnipotent et présent, il est toujours là. Du coup, on a souvent dit de moi que j’étais un artiste très engagé mais, en fait, je m’aperçois que je suis surtout un citoyen engagéet pas forcément un artiste engagé. Ce sont donc plutôt les autres qui le disent de moi. Peut-être aussi parce en Belgique, on ne l’est pas beaucoup et que ceux qui le sont un peu paraissent l’être énormément... En Belgique, on n’est pas dans une culture de confrontation. Ça peut être chouette parce qu’on peut débloquer des situations mais ça en laisse aussi d’autres pourrir dans nos frigos. Je parle des problèmes de frontières linguistiques et de communautarismes, d’où qu’ils viennent d’ailleurs.

Pour revenir sur cette idée « d’engagement », cela n’a pas de sens une littérature où il faudrait tous être Brecht. Je pense qu’on peut être entendu véritablement avec un discours universaliste, parce que tout est éminemment politique et qu’à partir du moment où l’on se pose une question, on est politique. Tout, même ton cul sur la commode, est un vaudeville politique, pour peu que cela provoque une autocritique !

 

Même le rire ?

Le rire est éminemment politique ! Mais alors, qu’est-ce qu’on en fait de ce rire ? Est-ce qu’on verse du côté obscur à la Dieudonné ? Est-ce qu’on est un Coluche ou un Desproges ? Est-ce qu’on est dans la tradition de Rabelais ? Est-ce qu’on essaye d’avoir des vannes toutes les trois secondes justement pour ne pas parler des sujets qui fâchent ? Est-ce qu’on rit de quelque chose de profondément grossier sans qu’en fin de compte on remette en question quoi que ce soit ?

 

Dans vos spectacles, vous avez quand même la volonté d’élever le spectateur sans vous limiter à le divertir ou à « faire joli » ?

Divertir ou faire joli c’est bien aussi, mais tant mieux si en plus ça bouscule nos certitudes. Il faut qu’il y ait du sens. Je conçois toutes les disciplines artistiques comme des accélérateurs à la compréhension du monde.

La première fonction de base d’un travail artistique, c’est d’essayer d’amener à de l’émotion. On voyage à travers les cœurs, à travers les gens, on propose, on prend ou on ne prend pas, j’aime. Cela pourrait suffire, mais ça ne me suffit pas. Ensuite, si, une fois qu’on a amené des émotions en racontant des histoires, on peut donner matière à réfléchir alors c’est magnifique. Au théâtre, nous ne sommes pas là pour dire comment il faut penser, nous sommes juste là pour dire qu’il faut penser.

C’est important de se le rappeler. Tu penses ce que tu veux, je m’en fous mais pensons : juste cela. Cela étant, il y a des spectacles qui sont faits pour donner matière à réflexion mais on ne l’accepte pas toujours, notamment pour des raisons politiques. Par exemple, j’ai fait un défilé de burqas haute couture au lendemain du 11 septembre. Tout le monde s’était fendu la gueule. J’ai joué ce spectacle 11 ans plus tard, il y avait 30 mecs qui étaient là pour en découdre avec moi et on m’a mis une fatwa symbolique sur le cul via les réseaux sociaux. Tout d’un coup, tu te dis : qu’est-ce qui s’est passé ?

 

Vous pensez que quelque chose s’est durci ?

Je me demande comment sommes-nous passés en 30 ans  de « Touche pas à mon pote » à « Touche pas à mon foulard ». Je m’aperçois qu’il y a des revendications identitaires qui se font de plus en plus violemment à l’égard de certains de mes spectacles, de mon travail citoyen ou de mes bouquins, on permet moins. Le gros problème des cultures dites arabo-musulmanes, c’est que la liberté individuelle n’existe pas vraiment : c’est le collectif et le « qu’est-ce qu’ils vont dire » qui gèrent. C’est pour cela que je suis tellement attaché à la notion de laïcité, à ce magnifique mode opératoire qui permet de séparer le temporel du spirituel. Je pense que nous devons arrêter de regarder la société par le prisme du communautarisme, de l’ethnico-religieux. Nous devons la regarder par le prisme de la citoyenneté. Si nous sommes des citoyens à part entière, alors on peut discuter, alors on peut penser, alors on peut ne pas être d’accord, on peut même se mettre d’accord de ne pas être d’accord.

C’est difficile parce que d’un côté les communautés dites étrangères le font souvent. Et pas seulement les Turcs ou les Marocains d’origine, mais aussi une partie des Italiens et des Espagnols, il n’y a qu’à regarder les flux et les reflux migratoires. Et de l’autre, c’est qu’on est dans l’un des pays le plus communautarisé au monde : Néerlandophones, Francophones, Bruxellois… Il est donc impossible que les autres communautés ne reproduisent pas le même schéma. Évidemment, j’ai envie de faire sauter ces verrous : j’aime décloisonner, libérer les corps et la parole. Mais ce n’est pas facile car tout le système, les syndicats, les partis politiques, la gauche, la droite, le centre, chacun reste sur ses positions. Les politiques caressent les communautés souvent dans le sens électorat du poil. C’est donc difficile de causer. C’est difficile parce que moi, Sam Touzani, tout le monde m’aime bien mais pas de trop près. On me garde quand même à bonne distance.

 

Pourquoi à votre avis ? Est-ce que c’est parce que vous êtes toujours l’outsider dans votre communauté d’origine ? Celui qui est devenu athée ?

Oui. Et dans la communauté belge, celui qui refuse de jouer l’arabe de service. Et donc du coup on se dit « mais en plus c’est un laïc, putain le mec ne va pas nous faire chier avec son athéisme, on essaye de réunir les gens mais lui il bloque avec la religion ». Moi, je n’ai pas de problème avec Allah, j’ai des problèmes avec son fan-club ! J’ai un problème avec les islamistes et avec ceux qui utilisent l’Islam à des fins politiques. Au même titre que j’ai un solide problème avec les extrémistes de tous poils qui rationalisent un discours de haine contre toutes les personnes dont la mélanine est un peu plus forte que celle du gaulois de base.

Il y aussi le fait que je suis issu d’une famille d’opposants politiques marocains. Or, la dictature marocaine est très proche du pouvoir en France et en Belgique, c’est une réalité. La dictature marocaine a des relais dans tous les partis, en Flandre comme en Wallonie. Je vois très bien comment ils mettent des chapes de plomb. Je vois aussi comment l’exécutif des musulmans est géré ici en Belgique, c’est tout de suite piloté par Ankara et par Rabat.

Et puis, notre système politique fonctionne sur le mode du « soit tu fais partie de la famille, soit tu n’en fais pas partie », du « ou bien tu es avec moi, ou bien tu es contre moi ». Et cela, ça me dérange. J’essaie de rester un électron libre même si bien sûr je suis profondément à gauche. D’ailleurs, ce qui me dérange terriblement, c’est qu’il y a souvent des gens de droite qui sont plus attentifs et plus à l’écoute en matière de laïcité que chez mes camarades de gauche et ce, souvent pour des raisons électoralistes. Je crois qu’il y a vraiment du boulot à faire chez nous.

 

Vous avez publié avec Nadia Geerts Je pense donc je dis ? où vous abordez la laïcité, les libertés, l’humour, les identités dans l’ère post-Charlie. Vous pointez notamment le fait qu’on se retrouve pris en sandwich entre des « mystico-pétés qui ont sacralisé l’image d’un prophète et les populistes nationalistes et autres racistes qui considèrent la simple présence d’un musulman en Europe comme une insupportable invasion ». Comment sortir de cet étau ?

J’aimerais bien le savoir et je vais vous répondre par une autre question : aujourd’hui, qui fait le jeu des démocrates ? Pas les populistes, pas les extrémistes. Je pense qu’on ne pourra véritablement être démocrate et progressiste qu’en ayant le courage de ses opinions, dans l’altruisme, la bienveillance, l’émancipation et la solidarité mais tout en étant ferme sur nos valeurs : laïcité, pluralité, mixité, égalité, liberté, c’est-à-dire tout ce que les États de droit mettent aujourd’hui à notre disposition pour vivre ensemble. Il faut réaffirmer nos valeurs et mettre tous les moyens dans la citoyenneté.

Mes parents, qui sont analphabètes, ils aiment la Belgique mais ils l’aiment vraiment. On entend peu d’ailleurs le discours de ce qu’on appelle, vulgairement, « la première génération ». Dans le reportage TV de Questions à la Une « Faut-il être Charlie ? » que j’ai réalisé pour la RTBF et où j’essaye de réfléchir et faire réagir autour de la mort de tous mes potes à Charlie Hebdo, j’avais recueilli le témoignage de ma mère. Je lui ai juste demandé : « Est-ce que tu es Charlie ou est-ce que tu n’es pas Charlie ? » en lui montrant le Charlie Hebdo avec en couverture le « Tout est pardonné » et le dessin du prophète qui pleure. Elle prend le journal, elle le regarde et elle me dit : « Bien sûr que je suis Charlie ! Est-ce que les gens comprennent que ça, c’est juste un journal ? Est-ce que les gens comprennent que ce n’est pas ce papier-là ni cette caricature-là qui va se placer entre moi et ma foi ? Cela fait 50 ans que je suis en Belgique et personne ne m’a jamais interdit mon Islam. Est-ce que vous comprenez que chacun a le droit de faire ce qu’il veut que vous soyez juif, catholique, musulman ou non croyant ? » C’est magnifique comment une femme paysanne analphabète a du bon sens et là, sur le coup, c’est une véritable philosophe. Ce que je veux dire par là, c’est que ça s’apprend dans l’éducation, dans les valeurs. Mais il faut avoir le courage de ses opinions, il faut avoir aussi le courage de dire Non.

 

 

Dans le livre par rapport à ces questions vous préférez parler « d’antimusulmanisme » plutôt que « d’islamophobie ». Pourquoi ce choix ?

 

D’abord parce qu’« islamophobie » est un mot valise qui a mal tourné. Il faut savoir que l’on nous a, moi ou certains amis féministes de gauche laïques, taxé d’être islamophobe dans le but de nous interdire de faire toute critique non pas envers l’islamisme mais envers l’Islam. Et à au-delà de l’Islam, envers tout dogme ou religion monothéiste. Et ça, c’est dangereux.

Ce qui correspond à antisémitisme, racisme et xénophobie me parait plutôt être antimusulman. Pourquoi ? Parce que quand vous êtes antimusulman vous visez un être, une personne, vous l’accusez et vous le rejetez par le simple fait qu’il est musulman. En revanche, ce que beaucoup de gens oublient, c’est qu’on a le droit de critiquer non seulement l’islamisme mais aussi l’Islam. En attaquant l’Islam, on attaque le dogme ou la religion, et non pas les musulmans. C’est pour cela que je dis qu’il faut être non pas à côté de l’Islam mais à côté des femmes et hommes progressistes musulmans, c’est une différence de taille.

Je serais toujours le premier à lutter contre tous ceux qui sont antimusulmans. Mais je suis aussi inquiet de la montée de l’antisémitisme. Même si on n’en parle peu et même si la gauche a difficile à la nommer.

 

Vous parlez de la nécessité de droit à la critique des religions et de la défense de la laïcité.  Est-ce que cette critique passe aussi par le rire ?

Pour moi, il n’y a pas photo. C’est clair et net. Quand on regarde l’Histoire des religions, les premiers que les extrémistes religieux tuent souvent ce sont des artistes. On tue des artistes parce qu’on les considère comme fous car ils désacralisent, ils mettent à distance des textes sacrés. Ce qui est difficile à comprendre, c’est que le sacré des uns n’est pas le sacré des autres. Il a fallu attendre très tard pour en sortir, après trois siècles et demi de guerres de religion d’une violence inouïe qui vient, il y a quelques années à peine, de se calmer en Irlande — ce n’est donc pas quelque chose qui est propre au monde arabo-musulman. De cet héritage-là sanglant, on en est arrivé heureusement à une République en gros avec la loi de 1905 et la laïcité. Ce qui m’intéresse c’est la question qui englobe toutes les autres : mais qu’est-ce qui fait que l’on va pouvoir vivre ensemble au-delà de ta religion, au-delà de la mienne, au-delà de tes concepts philosophiques ? Ce qui nous unit ce sont nos valeurs, c’est la citoyenneté. C’est tout. On peut retourner cela comme on veut dans tous les sens, il faut absolument renforcer le socle de valeurs commun, c’est-à-dire ne pas considérer les citoyens comme des citoyens de seconde zone, ne pas les sortir de votre chapeau juste à des fins électoralistes, autonomiser les gens, les pousser à une réflexion, les amener à une citoyenneté plus responsable. Cela veut donc dire beaucoup de risques en politique.

Personne ne donne à lire au citoyen Le discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie qui dit : « Renoncez à vous soumettre et vous voilà libre ». Ce n’est pas fort cela ? C’est là que cela se passe d’abord. Et cela, ça se fait dans l’éducation, à l’école, dans la citoyenneté, dans la cité. Mais si nous refusons ce pot commun, si nous sommes dans le repli, alors on s’éloigne. On se replie chacun sur son particularisme effréné et c’est pour cela que je suis contre les accommodements raisonnables. Ce n’est pas faire preuve d’intolérances loin de là. Mais que ce soit le halal ou le casher dans les écoles, le voile à l’école ou ailleurs, tous ces particularismes effrénés remettent en cause le principe d’égalité. Et vous allez voir que si on continue ce seront les communautés qui vont se bouffer entre elles.

Quand j’arrive dans des écoles, je leur donne un exemple très con : « Imaginez que mon Dieu, c’est un grand spaghetti volant avec deux boulettes comme yeux. Imaginez que nous nous appelons les Pastafiriens parce que nous sommes des adeptes de la pâte. Je ne vais pas vous obligez à manger un spaghetti bolo tous les jours quand même… — Eux : ah ben bien sûr que non !Je ne vais pas venir avec une passoire sur la tête et encore moins l’imposer à tout le monde. Tout le monde rit. Cela ne vous fait pas penser à quelque chose ? » Et là, tout d’un coup, tout le monde se fige. C’est là qu’il y a un travail à faire, dans le fait de discuter et libérer ensemble une parole.

Ce n’est pas évident. La violence est partout et elle commence par les mots. Mon grand rêve c’est de pouvoir créer un jour avec tous les citoyens une véritable éthique de la non-violence. Je crois profondément à cela. Actuellement, on ne se touche pas, on ne se rencontre pas, on ne se parle pas, on ne se connaît pas. Je le vois dans toutes les communautés, on fait semblant. Et même à Bruxelles qui est une ville avec 187 nationalités, on vit en fait tous les uns à côté des autres mais pas assez les uns avec les autres.

 

Quels livres vous ont marqué ?

Je suis obnubilé pour ne pas dire obsédé par la question de l’identité qui est pour moi une vraie question universelle. Je suis très marqué par Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf. Il y a quelque chose d’indépassable dans ce livre-là. Il pose un regard qui a véritablement trouvé écho chez moi. C’est comme Le discours de la servitude volontaire, c’est comme certains bouquins de Camus, comme Salman Rushdie qui m’a bouleversé par son cheminement personnel, par son courage ou Taslima Nasreen. Ou maintenant les nouveaux penseurs de l’Islam comme Abdennour Bidar,  Rachid Benzine, Leila Babès. Ou Kamel Daoud. Son Meursault contre-enquête, j’ai trouvé cela magnifique et bien écrit, d’une grande intelligence sensible… Voilà encore où l’art peut réussir là où le politique échoue. Il fait revivre l’Arabe anonyme qui a été tué par Meursault sur la plage, il fallait y penser, l’idée est déjà géniale en soi, Moussa qui est à la recherche de son frère. Mais au-delà, c’est énorme le travail mémoriel qu’il fait, de remise en question du rapport à l’Algérie, à la France d’Algérie, à la France d’aujourd’hui, à l’Algérie d’aujourd’hui. Il permet de mettre en perspective à travers une simple histoire des questions qui me semblent éminemment politiques et essentielles aujourd’hui qu’on peut difficilement arriver à poser dans le champ politique à l’heure actuelle.

 

De quoi va parler votre prochain spectacle C’est ici que le jour se lève ?

C’est ici que le jour se lève s’inscrit quelque part après One Human Show et Liberté Égalité Sexualité. Là encore, je m’inspire de ma vie personnelle. Non pas qu’elle soit spécialement intéressante,  mais je pars du principe que pour bien parler des choses il faut parler de ce qu’on connaît ! J’ai vécu pendant presque 7 ans avec une magnifique artiste flamande et pour diverses raisons, on s’est séparé. Et donc, la pièce, raconte l’histoire de Karim Ben Karim, un auteur qui tombe amoureux d’une chanteuse flamande des rives de l’Yser, Klara. Leur amour est très fort et très fusionnel. Et cela se termine mal. Bête et brutal. Cette séparation, c’est le début du spectacle… Klara devient une obsession et il va consulter une psy. Ce qui va faire resurgir toutes ses origines et son système de pensée depuis qu’il était enfant. Il va voyager à travers lui-même, son identité et son imaginaire jusqu’à la résilience, revoir son père entre ciel et terre, se plonger dans la littérature et l’écriture comme exutoire. C’est une introspection très analytique en fin de compte. Mais on est au théâtre quand même ! On n’est pas là pour se faire chier non plus ! C’est rythmé je ne suis pas seul sur scène, il y aura de la danse et des musiciens. Je n’ai pas envie de vous dire comment ça va se terminer parce qu’il y a un basculement qui remet tout en question. Et ça, j’aime bien. Pourquoi ? Parce que ce qui m’intéresse dans un spectacle, ce n’est pas tellement la beauté d’Achille, du héros, sa force de frappe, son charisme. Ce qui m’intéresse chez Achille c’est son talon. Et par le talon toute l’humanité rentre, par le talon notre fragilité, notre sensibilité, celle que nous taisons, celle que nous occultons, celle que nous refoulons, toutes ces inhibitions, tous ces sujets tabous. Plus vous les rejetez, plus ils refont surface…

 

C'est ici que le jour se lève
De Sam Touzani, Isabella Soupart et Rolland Westreich.
Avec Sam Touzani. Du 22 octobre 2015 au 31 décembre 2015 au théâtre Le Public (Bruxelles)

Photos : Hélène Fraigneux

 

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