Fabrice Murgia : "Ecrire une programmation comme on écrit une histoire"

Propos recueillis par Aurélien Berthier et Anne-Lise Cydzik

 

Acteur, metteur en scène, comédien et directeur de la Compagnie Artara, Fabrice Murgia est depuis juin 2016 le nouveau directeur artistique du Théâtre National de Bruxelles, l’un des plus grands théâtres francophones en Belgique. Il succède à ce poste à Jean-Louis Colinet et élabore une programmation y intégrant de l’action culturelle se basant tant sur les héritages de son prédécesseur et l’histoire que sur la volonté de rapprocher les publics du théâtre.

 

Est-ce qu’un artiste gère différemment une institution publique telle que le Théâtre National par rapport à un non-artiste ?

Je dirige ce théâtre après y avoir travaillé 10 ans en tant qu’artiste en plateau, c’est-à-dire avec les travailleurs. Je connais donc les deux ailes du théâtre, car le Théâtre National (TN) est ainsi conçu, y compris architecturalement : l’aile administrative et l’aile plateau. C’est très important pour moi d’avoir été au contact le plus proche avec cette dernière. Ça me permet de comprendre d'une part les besoins du comédien ou du metteur en scène, et d'autre part, les besoins techniques. Ensuite, en tant que metteur en scène, je suis persuadé qu’un artiste amène cette dimension supplémentaire au théâtre, qui est d’écrire une saison, d’écrire une programmation comme on écrit une histoire.

 

Est-ce que vous vous considérez comme un artiste engagé, voire militant ?

Je crois que par définition un artiste, ou même un opérateur culturel, doit avoir une faculté d’indignation. Il faut un accident pour qu’il ait une histoire et pour un artiste, l’accident c’est le monde dans lequel on évolue. Je pense qu’un artiste qui serait bien là où il est devrait arrêter de faire ce métier ! Nous avons une certaine responsabilité sociale, démocratique, d’émancipation : un artiste ou un opérateur culturel doit constamment être dans une forme d’opposition naturelle. Nous avons une responsabilité dans le fait d’alimenter le débat démocratique et de mettre en avant des indignations.

 

Et qu’est-ce que cela signifierait cet engagement pour votre génération par rapport à ce que cela a pu être pour la génération de votre prédécesseur ?

Sur l’engagement spécifique à ma génération, je dirais que je me distingue de mon prédécesseur sur une absence de foi claire envers les organisations politiques et les partis. C’est aujourd’hui très difficile de trouver un jeune d’une trentaine d’années qui dirait : « je vote PS ou je vote Ecolo et je voterai toujours pour ce parti ». C’est aussi très lié à une situation d’impérialisme économique qui mène à la naissance d’une « génération perdue » comme en Espagne avec l’émergence d'un mouvements comme Podemos. Je me permets de parler de tout cela parce que je suis totalement apolitique. J’ai des idées politiques, je suis libre-penseur, je vote pour des partis démocratiques, mais je ne prendrai jamais une carte de parti. Je pense que c’est une première différence.

 

C’est aussi un rapport particulier au numérique ? Aux nouvelles technologies ?

Tout à fait. Pour élaborer « Black Clouds », une création que j’ai réalisée avec ma Compagnie, Artara, on a mené beaucoup d’ateliers en Afrique sur la fracture numérique. On a développé des applications et suivi des formateurs africains qui viennent dans les villes en faire la démonstration. Ça peut être une application qui permet de contourner des coupures d’internet mais cela peut aussi être une application d’open data. C’est-à-dire d’un logiciel qui permet de recenser des données que les citoyens eux-mêmes rentrent dans la base de données. Des statistiques citoyennes qui  permettent de challenger celles des autorités. Que ce soit en Afrique ou ici en Europe, je crois beaucoup à ces outils numériques, à la notion de partage de l’information, à l’open data, au libre accès à l’information, à la remise en question du droit d’auteur. Je crois que ce sont des combats d’ouverture là aussi très propres à ma génération.

 

En tant que metteur en scène, vous avez abordé les dérives sectaires dans « Les enfants de Jéhovah ». Le théâtre peut-il être un outil de lutte contre les radicalisations en général qu’elles soient religieuses ou politiques ?

Dans la mesure où c’est un outil de débat, oui. Comparer la notion de radicalisme et de secte, et même comparer les témoins de Jéhovah au djihad, je trouve cela très intéressant, sans amalgames, parce que cela parle au final d’un même repli sur soi. Un repli qui n’est d’ailleurs pas propre au djihadisme ou aux sectes. Le repli sur soi on le vit au jour le jour, avec les nationalismes ambiants par exemple. Pour moi, c’est un symptôme très fort qui indique qu’à partir du moment où l’on s’enferme, c’est qu’on a besoin de se reconstruire, de retrouver des valeurs. Cela veut aussi dire que l’on se coupe de l’autre aussi. Je crois que le théâtre peut être un des outils de lutte contre la radicalisation. Après un attentat, on se tourne souvent vers la culture, on se dit que c’est important. Le premier ministre italien a récemment fait ce geste formidable, en réaction aux actes terroristes, d’offrir un bon de 10 euros à chaque jeune de moins de 20 ans pour aller voir un spectacle ou un film. Mais le constat et l’échec même de l’intégration, c’est que ce travail de fond n’a pas été fait. Les jeunes qui partent au djihad sont souvent des primo-croyants, c’est-à-dire que les parents ont réussi ce chemin de l’intégration mais il y a eu quelque chose de l’ordre de la résilience qui ne s’est pas passé. Donc, pour moi, c’est un échec des politiques sociales.

 

« L’artiste au centre » est un leitmotiv des politiques culturelles aujourd’hui. Comment articuler la centralité de l’artiste et le poids d’une grosse structure comme le Théâtre National ?

C’est un très bon leitmotiv parce qu’au final, la création est le carburant de la culture. Il faut protéger l’artiste, lui donner de bonnes conditions, parce que sinon il ne sera pas en adéquation avec le monde dans lequel il vit. Je crois qu’au National, c’est d’ailleurs plus facile qu’ailleurs de mettre l’artiste au centre. Même si on peut voir le côté lourdeurs administratives de notre structure - certains le qualifient même de « Ministère du Théâtre », on dispose en effet de moyens importants : 40 techniciens sur le plateau et 30 personnes dans les bureaux qui peuvent encadrer un artiste. Si on fait une création à la fois, cela signifie donc qu’il y a 70 personnes qui travaillent pour lui et qui sont là pour l’aider à accoucher de son œuvre.

On va aussi développer les résidences. En fait, j’aimerais transformer le National en maison d’accompagnement artistique. C’est-à-dire répondre à un clivage qui existe et qui se veut grandissant entre la compagnie et l’institution, entre les artistes et les maisons. Les artistes rêvent de garder leur autonomie et d’écrire leur histoire et les maisons rêvent d’avoir la notoriété de cet artiste. On doit arrêter de ce battre là-dessus et revoir nos modes de pensée. Aujourd’hui, les directeurs de théâtre sont souvent plus les stars que les artistes, ils sont souvent plus connus que les metteurs en scène. Les maisons doivent retrouver leur place. Et donc quelque part, il faut rendre leur légitimité aux créateurs.

 

Vous avez déclaré vouloir « œuvrer à détruire les barrières entre spectateurs et comédiens bâtis sur des préjugés qui éloignent le public du théâtre ? » Comment faire pour rapprocher les citoyens du théâtre et le théâtre des citoyens ?

Je pense que l’enjeu est que des pas se fassent dans les deux sens. Parce qu’il y a déconnexion. Ce n’est pas que le théâtre est conçu comme un art bourgeois, je pense que par définition il l’est ! Il l’est parce qu’au départ les gens ne venaient pas voir une pièce ou un opéra, ils allaient au théâtre ou à l’opéra : c’était un espace de monstration sociale. Le théâtre hérite donc du poids de son histoire, même si on sait qu’aujourd’hui, il est plutôt un endroit de militantisme.


Ensuite, le Théâtre National avait cette vocation, à sa création par Jacques Huisman, de répondre à des manquements d’accès à la culture à une époque où il n’y avait pas encore de centres culturels. Il visait à offrir la culture en Wallonie et à Bruxelles à des endroits où celle-ci n’était pas accessible. Car on peut parler de fracture culturelle comme on parle de fracture numérique. Certaines personnes ont un accès plus facile que d’autres à la culture. Parce qu’ils ne se sentent pas concernés par la culture et aussi parce qu’ils n’en ont peut-être pas les moyens. La culture coûte cher. Le théâtre coûte cher. Surtout avec la tendance actuelle qui vise à monter les prix d’entrée, parce que la culture doit être soi-disant rentable, qu’elle doit pourvoir s’amortir seule.

Enfin, en plus de l’histoire du théâtre et de la mission historique du TN, j’hérite également de l’action de mon prédécesseur Jean-Louis Colinet, un des inventeurs, réinventeurs et promoteurs du théâtre-action. Hier soir encore, j’ai vu à Liège la pièce « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne fortune », recréation d’un spectacle créé par le Théâtre de La Renaissance. Cela parle de l’immigration italienne, des mineurs venus en Belgique, mais il y a une résonance terrible avec le regard que l’on porte aujourd’hui sur les étrangers qui arrivent.

Je pense qu’aujourd’hui la plupart des acteurs culturels sont dans cette préoccupation d’élargir les publics qui ne se sentent pas concernés, de faciliter l’accès à la culture. Tout le monde est d’accord pour faire des spectacles politiquement engagés et socialement concernés. Ce sont des intentions, il faut aussi parler des moyens.

 

Quels outils et moyens souhaitez-vous justement mettre en place pour arriver à ces buts ?

Je ne pense pas que c’est en faisant des pièces très politiques et en disant qu’on va élargir le public qu’on y arrivera. Je crois très fort dans le fait d’impliquer les citoyens dans la création d’un spectacle, dans un mélange professionnel de l’espace artistique et de l’espace associatif. Je crois que le théâtre-action, ce vrai théâtre de terrain, doit se réinventer que ce soit avec des populations très définies (par exemple dans une prison) ou non. Je suis un fils d’immigré et si je n’avais pas eu un prof de français un peu dégourdi et un animateur d’une maison de quartier qui m’avait emmené au théâtre et qui m’avait fait comprendre que moi aussi j’étais capable de raconter des histoires, je ne serai pas là. Le problème n’est pas tant de se dire qu’on n’a pas accès au théâtre, le problème, c’est de penser : « le théâtre ce n’est pas pour moi », qu’on n’est pas fait pour ça, qu’on ne va rien comprendre, qu’on ne sait pas écrire… Alors que des ateliers de création et d’écriture permettent de réaliser qu’on sait écrire et permettent aussi finalement de rendre une fierté au public, de se rendre compte que chacun est porteur d’une histoire donc a une histoire à raconter, au moins une.

 

Comment cela pourrait se décliner en termes d’actions ?

L’idée, c’est d'activer avec ampleur certains projets qu’on mène déjà depuis parfois 40 ans parce qu’ils touchent à cette dimension. Je pense aux ateliers mobiles avec le Centre culturel de Jette et d’Etterbeek, qui amènent des Articles 27 à réaliser et présenter un spectacle. Ce qui est intéressant évidemment pour nous, ce sont ces 15 personnes en situation de décrochage qui sont sur le plateau mais également le public qu’elles amènent, parce que du coup on peut ouvrir le théâtre, montrer et leur montrer que c’est un lieu ouvert. J’ai refinancé ce programme pour que ce ne soit plus une activité parallèle à la saison mais que ce cela soit intégré entièrement dans la saison. On va lui donner la même ampleur et la même importance que les autres créations. On va leur apporter une assistance technique, des concepteurs son et lumière vont travailler avec eux.

Ensuite, il y a un projet qui s’appelle « Bruxelles Babel » qui vise à mener différents ateliers dans Bruxelles autour de l’idée de multiculturalité. On voudrait parler de Bruxelles, en mélangeant des professionnels et des gens du tissu associatif -  parce qu’il est en contact direct avec les citoyens - pour créer une vingtaine des tableaux qui donneraient lieu à un grand spectacle populaire gratuit sur le piétonnier. Car je pense qu’une façon de se rapprocher des citoyens, c’est de « starifier » dans le bon sens du terme, pas dans le sens télé-crochet ou téléréalité. Il faut montrer que les metteurs en scène sont ouverts au public.

Nous avons aussi le projet d’une saison parallèle gratuite. Pour l’instant, le théâtre accueille des expos photo, des conférences, des après-spectacles. Tout cela existe pour l’instant comme une programmation autour des spectacles. On va l’assumer comme une programmation en tant que telle, la promouvoir, la renforcer renflouer les budgets de cet espace tout en maintenant un accès gratuit ou bien en prix libre.

On mène également un projet dans la Cité modèle, à Laeken, un quartier qui avait été conçu comme une ville dans la ville et prévu pour vivre en autogestion et en autonomie. Aujourd’hui, les habitants y sont en fait enfermés. Une équipe de jeunes qui s’appelle « Les meutes » composée de graffeurs, de metteurs en scène ou de cinéastes travaillent avec le Centre culturel de la Cité modèle et la Maison des jeunes. Et ils sont arrivés à un stade de connaissance du terrain et des citoyens très avancé. Il faudrait des années au TN pour parvenir à avoir ce contact-là. Aujourd’hui, on voudrait donner un espace plus important à ces citoyens tout au long de la saison 2 et cela s’amorce par le fait qu’ils ont la gratuité sur cette saison. On parle d’une quinzaine de jeunes qui peuvent venir au théâtre découvrir tous les spectacles. Ici encore, on travaille sur l’ensemble de la Cité modèle et pas juste avec ces 15 jeunes-là : l’objectif, c’est bien d’amener la Cité modèle au National.

 

A quoi  ressemblera la prochaine saison du TN ?

Cela ressemblera à un espace où on pourra sentir le travail : il y aura une dimension making-of dans toute la saison. C’est-à-dire qu’on fera exister le travail. Je qualifie en tout cas mes intérêts de programmation sur deux critères : c’est l’engagement social et l’exigence formelle. Je tiens vraiment à ce que n’importe quel spectacle qu’on voit au National soit très travaillé. Je tiens à ce que chaque endroit du plateau qui puisse être vu par le spectateur ait été décidé par le metteur en scène.

 

Vous allez lancer prochainement une collaboration avec Le Variété, futur lieu d’action culturelle piloté par Bruxelles laïque, qui se situera juste en face du TN. Comment va se passer cette collaboration avec le monde associatif que représente Bruxelles laïque ?

Cela va mettre deux ou trois ans à se mettre en place. On collabore déjà fortement avec Bruxelles Laïque via le Festival des Libertés qu’on organise chaque année. On n’a évidemment pas les mêmes missions et on n’est pas les mêmes gens, mais on a une indignation commune et on veut faire tourner nos programmations autour de cela. L’idée est donc de créer un espace dédié à la fois aux artistes et aux citoyens, de lier le projet de plateforme citoyenne de Bruxelles Laïque au lieu de création artistique qu’est le National. En construisant une passerelle entre les deux organisations, on souhaite autant faire rentrer des gens dans le théâtre mais aussi faire sortir les artistes dans l’espace citoyen. Il y a également un aspect transdisciplinaire. L’idée c’est de faire un pôle dans Bruxelles qui soit à la fois un lieu de cinéma documentaire, de conférences, de théâtre, de rencontres, de débats, et avec des potagers sur le toit. Bref, un endroit de vie où la culture et la réflexion ont une place importante.

 

Vous parlez beaucoup de transdisciplinarité au sujet du TN mais évoquez aussi souvent la transculturalité. Pourriez-vous nous expliquer comment vous l’envisagez ?

L’idée d’un espace transculturel c’est l’idée qu’on puisse abolir la frontière entre les idées. J’aimerais au National développer le fait qu’on puisse parler plusieurs langues dans un même spectacle, plusieurs langues scéniques, danse, cirque ou théâtre, mais aussi défendre des héritages de différents endroits du monde, bref, métisser les plateaux à tous les niveaux.

 

Photo : © Andréa Dainef

 

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