TEMPS DE TRAVAIL 2.0

Par Sarah de Liamchine, Responsable de la Cellule d’analyses syndicales à la CGSP wallonne

On peut définir le temps de travail comme le temps pendant lequel le travailleur est à la disposition de son employeur. Le calcul du temps de travail fait l’objet depuis la révolution industrielle d’un éternel combat entre l’employeur qui cherche à diminuer son coût pour une même quantité de production et le travailleur qui souhaite en augmenter la valeur marchande. Dans l’histoire industrielle, le temps de travail a connu des phases de diminution successives, la réduction la plus emblématique fut celle de la journée de 8 heures revendiquée par les organisations syndicales dès la fin du 19e siècle. Aujourd’hui, force est de constater que le temps de travail a tendance à augmenter en raison de l’estompement de la frontière entre le temps de travail et le temps privé. Plusieurs facteurs expliquent cette dissolution dont les conséquences sont directement observables dans nos pratiques et dans l’augmentation de certaines pathologies professionnelles.

 

 

NAISSANCE DU TEMPS PRIVÉ

A-t-on toujours eu un temps privé ? La réponse n’est pas tranchée. Avant la révolution industrielle et l’avènement du salariat, les travailleurs exerçaient bien souvent leur activité économique à domicile. Le temps de travail était dès lors mélangé au temps privé en fonction des heures, des saisons et de l’activité menée, et celui-ci prenait plus ou moins de place dans la journée de l’individu. L’imbrication des temps était alors également liée à l’imbrication des lieux, puisque l’artisan possédait la plupart du temps son atelier à domicile et souvent même dans la pièce familiale.

Néanmoins, les activités agricoles ou artisanales de l’époque étaient caractérisées par un lien économique réel entre le prix du travail et le prix du produit fini. Comme l’explique Gilles Pronovost dans son ouvrage Sociologie du temps[1], il y a une distinction très nette entre le travail mesuré par la tâche comme c’était le cas dans la société traditionnelle et le travail mesuré par le temps où la valeur cruciale n’est plus la tâche mais devient la durée nécessaire à sa réalisation.

Le temps libre ou temps privé apparaît comme un temps à part entière au 19e siècle, lorsque l’industrialisation et la mécanisation des productions imposent aux travailleurs salariés de respecter des temporalités dictées par la chaîne de production. La scission peut être qualifiée de violente et ne se réalise pas sans heurts. Les employeurs peinent à faire tourner leurs usines à plein régime car les travailleurs se soumettent difficilement à ce nouveau dictat. Il faudra plus d’un siècle pour voir un changement de mentalité s’opérer réellement chez les salariés. Et plus ils se soumettaient au temps de production, plus les revendications et tentatives directes ou indirectes de récupérer du temps privé augmentaient.

 

LA POROSITÉ DES FRONTIÈRES

Évoquer les frontières entre temps de travail et temps privé, c’est mettre le doigt sur la porosité qui les caractérise.

Cette porosité n’est pas une réalité identique chez tous les travailleurs. En fonction de leur niveau de responsabilité, la porosité sera plus ou moins acceptée par ces derniers et par leurs employeurs. Les cadres sont la classe de travailleurs chez qui la pratique est la plus présente dans ses deux sens bien que, les incursions du privé dans le professionnel soient toujours plus cadrées que l’inverse. Le sexe et la structure familiale influencent aussi la gestion des porosités, certaines femmes avec enfants privilégient la porosité dans les deux sens car elles y voient une manière d’allier les obligations de ces deux sphères. Pouvoir contacter les enfants pendant les heures de travail et en contrepartie, prolonger si nécessaire leur journée le soir à la maison plutôt que sur le lieu de travail. 

Même si les débordements sont présents dans les deux sens, il faut noter qu’ils restent dans la plupart du temps proscrits dans la sphère professionnelle alors que directement ou non, ils sont encouragés par l’employeur et soutenus par le législateur dans la sphère privée. Face à ce dernier phénomène, les organisations syndicales se sont largement prononcées en faveur d’une législation plus réaliste faute de quoi, il faut craindre de voir cette pratique se banaliser sans que le travailleur ne bénéficie de protections vis-à-vis de son employeur.[2]

 

L’INFLUENCE DES TIC

Un facteur-clé de cet estompement de la frontière du temps privé est sans nul doute l’émergence des TIC[3] dans le monde professionnel. Sans adhérer à la thèse du déterminisme technologique, selon laquelle les TIC ont à elles seules transformé le monde du travail, il est clair qu’elles sont de puissants leviers pour des techniques managériales axées sur la flexibilité des modes de production et des travailleurs.

Les TIC et plus récemment toutes les technologies mobiles qui les composent ont joué un rôle majeur dans la dématérialisation du lieu de travail. Pour beaucoup de travailleurs dont l’ordinateur est l’outil de travail principal, le lieu de travail peut aujourd’hui être mobile, à condition d’être équipé d’un ordinateur portable et d’une connexion internet. Cette capacité à travailler à distance et hors de temps habituellement réservé au travail a largement favorisé l’exercice du télétravail, formel ou non, chez de nombreux travailleurs. Encore une fois, l’arrivée des ordinateurs portables ne peut être pointée du doigt sans prendre en considération l’intensification et la densification du temps de travail qui poussent les travailleurs à multiplier les incursions du temps de travail dans le temps privé.

L’intensification correspond à une double pression opérée sur le travailleur. D’une part, comme salarié, il subit la pression du temps de production à laquelle il doit se soumettre. D’autre part, il est soumis aux impératifs du marché et des clients qui modifient en temps réel, via les technologies de réseau, les quantités et les délais auxquels il doit répondre. La disponibilité et la réactivité demandées aux travailleurs est sans fin, c’est l’avènement de la production just in time. Cette contrainte industrielle tend malheureusement à se généraliser à tous les secteurs du monde professionnel, la relation de travail disparaît au profit d’une relation de service où la disponibilité est plus valorisée que le temps de travail réel. L’atout du travailleur n’est pas ses compétences ou sa capacité à effectuer une tâche mais sa capacité à répondre aux demandes des clients et de l’employeur dans un temps toujours plus court souvent en empiétant sur son temps privé.

La densification rend le travail toujours plus prégnant en réduisant les pauses et périodes d’accalmie dans la journée de travail. Via le smartphone, le travailleur peur vérifier ses e-mails pendant son trajet en train le matin ou pendant sa pause de midi. Ce n’est pas le temps de travail qui augmente mais le nombre de tâches effectuées pour un même temps donné.

 

VERS UN TRAVAILLEUR HYPERCONNECTÉ

Combinez intensification du travail, densification et TIC et vous obtenez un travailleur hyperconnecté. Au travail via son ordinateur et son téléphone portable, dans les transports via son smartphone ou son kit main libre, à la maison via son ordinateur portable ou sa tablette, le travailleur peut rester connecté au travail et se laisser empiéter sur son temps privé. Loin d’être une pratique marginale, cette connexion permanente est encouragée de différentes manières.

Les autorités ont légiféré pour cadrer le télétravail lorsqu’il est effectué de manière formelle un ou plusieurs jours par semaine[4]. Cette loi, transposition d’une directive européenne ne concerne qu’une part infime du télétravail car la plupart du temps, le télétravail prend la forme de débordement le soir ou le weekend et ne fait l’objet d’aucune convention officielle. L’absence d’une législation plus en phase avec les pratiques professionnelles réelles est une porte ouverte aux excès. Même si d’autres pays européens sont plus avancés en la matière. Ainsi, en Allemagne plusieurs grands groupes industriels ont, sous la pression des syndicats, mis en place des systèmes qui garantissent la déconnexion par exemple en coupant les serveurs en dehors des heures de travail.

Les employeurs favorisent également cette pratique en fournissant tel un avantage en nature, ordinateur portable, smartphone et abonnement téléphonique. Ces avantages en nature sont non seulement des formes de salaires indirects — et donc moins soumis à l’impôt — mais ils permettent aussi de maintenir la relation de travail en dehors des lieux et temps de travail habituel. Si le travailleur n’est pas officiellement obligé de répondre à ses courriers électroniques ou à son téléphone, une étude de la FGTB sur le bien-être réalisée en 2013[5] révèle que 60 % des sondés disent ressentir le besoin de vérifier l’arrivée de nouveaux e-mails sur leurs appareils professionnels constamment ou de temps en temps. Le matériel est fourni par l’employeur, les nouvelles organisations du travail créent ensuite les conditions d’une véritable aliénation.

Deux conséquences de cette aliénation, l’une concerne le travailleur lui-même et l’autre la relation de travail au sens large. Pour le travailleur, qui voit le temps privé se confondre entièrement avec le temps de travail, le risque de troubles psychologiques comme le burnout est réel. Les récents changements de la loi sur le bien-être au travail dans laquelle le burnout prend une place prépondérante en est une manifestation. Pour la relation de travail, le changement est plus insidieux mais pas moins dévastateur. En rompant le lien historique entre temps de travail et rémunération, les nouvelles organisations du travail basées sur la disponibilité du travailleur dématérialisent la frontière entre temps de travail et temps hors travail. Le travailleur est alors contrôlé sur ses résultats et non plus sur le temps qu’il met à disposition de son employeur. Or, contrairement au temps de travail, il n’y a pas de limite légale aux impératifs de résultats qui peuvent être très élevés (voire inatteignables).

Travailleur partout, travailleur tout le temps, finalement on est en droit de se demander que reste-t-il du temps privé ?

 

 

 

Illustration : Christian Wad (Everyday Objects) CC BY 2.0


[1] G.PRONOVOST, Sociologie du temps, Editions De Boeck Université, 1996

[2] C. Lambrechts, Une loi pour en finir avec les mails et les sms professionnels après le boulot ?¸ La Libre Belgique en ligne, 5 décembre 2013 

[3] TIC est l’abréviation de Technologies de l’Information de la Communication, elle renvoie tant aux supports physiques de communication comme les ordinateurs portables, les smartphones ou les tablettes qu’aux usages que nous en faisons comme le courrier électronique ou la bureautique.

[4] Service Public Fédéral Emploi, Travail Et Concertation Sociale Convention, 2006, Arrêté royal rendant obligatoire la Collective de travail n° 85 du 9 novembre 2005 concernant le télétravail, Moniteur Belge du 13 juin 2006

[5] FGTB, Bien-être au travail ou technostress : une enquête de la FGTB, [document interne], 2013

 


DOSSIER - MENACES SUR LE TEMPS LIBRE

Pierre Larrouturou : "Pour une semaine de 4 jours"

"Temps de travail 2.0" par Sarah de Liamchine

"Renforcer la pension légale par répartition plutôt qu'allonger les carrières" par Michel Rosenfeldt

Matéo  Alaluf : La pension, un combat de gauche


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