LA TIMIDITÉ DES ARBRES

 

Par Jean Cornil

Pour qui prend la peine de scruter les enjeux de notre présent, il semble d’une aveuglante évidence que la question écologique est le foyer cardinal de notre modernité. En bref, et pour la survie de nos successeurs, toute action humaine, autant collective qu’individuelle, doit s’évaluer en termes de ravages ou de sauvegardes des écosystèmes.

 

 

Au risque de passer pour un naturopathe monomaniaque, je soutiens, en m’inspirant des multiples réflexions des savants et des philosophes, que la redéfinition de notre rapport à la nature représente l’enjeu historiquement crucial face aux basculements du monde. Le reste, quel que soit le degré de souffrance ou de complexité des sujets, devient secondaire. La mémoire de l’exceptionnel destin de la vie et de son évolution est la seule boussole possible face aux risques d’effondrement ou de sixième extinction. Pour peu que l’on souhaite que l’aventure se poursuive, ce qui est mon cas. Il y a donc extrême urgence à hiérarchiser autrement les défis sociétaux qui nous mobilisent. L’acidification et le naufrage programmé des systèmes marins a d’évidence un sens plus élevé que le « remous politicien dans le bassin des enfants ». L’extraordinaire c’est que l’humain pense et agit exactement à l’inverse. À quelques « transitionneurs » près.

Bien sûr, certains postulent une conception de la nature héritée de la révolution du 17e siècle dans une perspective technoscientifique qui sépare le sujet connaissant et l’objet naturel. C’est aujourd’hui le pari fou du transhumanisme. La rédemption de l’homme et la préservation du système Terre par les sciences et les techniques. Puissent leurs rêves prométhéens nous sauver. Mais s’ils se trompent ? L’enjeu en est tellement décisif que la prudence et la précaution me paraissent plus appropriées que la démesure et l’optimisme outrancier. Plus encore, c’est la nature elle-même qui peut nous fournir des clés pour nous libérer de notre anthropocentrisme immémorial. À condition d’opérer une révolution copernicienne de nos mentalités qui implique une remise en cause radicale de nos esprits et la mise en œuvre d’une nouvelle éthique de la nature.

Exemples. L’éloge de la plante du botaniste Francis Hallé qui évoque la timidité des arbres, le dialogue entre les plantes qui se parlent et tiennent compte les unes des autres. Durée de vie plus longue, respect des autres, absence d’erreurs, gestion équilibrée avec son environnement, la plante, une intelligence sans cerveau, paraît « plus civilisée » que l’humain. « Le vivant comme modèle » de Gauthier Chapelle, ce magnifique éloge du biomimétisme,  s’ouvre un propos réjouissant ou délirant : « le grand labo de la nature détient la solution de tous vos problèmes : il suffit de savoir le consulter ». Le livre de l’ingénieur agronome fourmille d’exemples concrets où les systèmes naturels nous apportent des enseignements capables de solutionner les problèmes techniques du TGV japonais ou du recyclage de déchets. Loin de la vision dominante d’une exclusive et cruelle compétition pour survivre, tels que l’imaginaire de l’homme la forge depuis des siècles, la vie se déploie à partir de nombreux principes capables d’assurer les équilibres dynamiques de la biosphère : elle se développe du bas vers le haut, elle a besoin d’un dedans et d’un dehors, elle optimise plutôt qu’elle ne maximalise, elle recycle tout ce qu’elle utilise, elle est opportuniste et elle est compétitive sur un socle de coopération… Contrairement au sens commun, « les gentils durent plus longtemps » selon la formule du biologiste Lewis Thomas.

La révolution copernicienne est d’imaginer que l’on peut fonder aussi une éthique sur les processus de la nature, alors que jusqu’à présent elle concernait exclusivement les relations entre les humains. Ces propos, intempestifs et limités, ne permettent pas de détailler une problématique très complexe où coexistent les approches les plus opposées et toute la gamme des nuances entre biocentrisme et anthropocentrisme. Ce que je souhaite juste souligner, par les analogies au végétal et au biomimétisme, c’est que sur le plan moral aussi la nature peut nous inspirer notamment par certaines valeurs qu’elle met en œuvre. Cela peut paraître fou, mais les recherches en éthologie, en botanique ou en biologie nous dévoilent progressivement l’immensité de notre ignorance, nous autres, humains, trop humains, face à l’incroyable subtilité des mécanismes qui régissent le non-humain.

En ces temps où les identités se replient et s’égarent, où les promesses d’un avenir radieux se sont ensablées et où l’absence de sens et de repères mène à un désenchantement généralisé, c’est peut-être à côté du miroir qu’il nous faut regarder, vers tous ces magnifiques mystères que nous perçons peu à peu et qui pourront revivifier nos engagements comme nos spiritualités. Il n’y a pas d’autre avenir pour l’humanité que de coopérer avec la vie.

 

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