LES NOUVEAUX PROLÉTAIRES, DISCOURS ET RÉALITÉS SOCIOLOGIQUES

 

Par Sarah Abdenour

La rhétorique est un instrument politique redoutablement efficace. Il n’est alors pas anodin que les ouvriers, et encore plus les prolétaires, disparaissent progressivement des discours publics, remplacés par les plus consensuels « collaborateurs » ou « travailleurs » quand on veut faire un appel du pied aux classes populaires. Mais les logiques derrière ces termes ne sont pas les mêmes, et ce nouveau vocabulaire risquerait de nous faire oublier les inégalités qui structurent profondément la société de travail en régime capitaliste.

 

 

[Texte initialement paru le 23 février 2012 sur le blog https://blogs.mediapart.fr/sarah-abdelnour reproduit avec l’aimable autorisation de son auteure. Titre modifié et intertitre rajouté par nos soins.]

 

Les discours tenus dans le monde économique depuis quelques décennies valorisent la collaboration et l’engagement collectif pour une entreprise qui serait le support de projets communs. Les salariés d’exécution deviennent des « équipiers », les cadres des « managers » ou autre « animateurs d’équipe ». Sur la scène politique, les discours se multiplient, en France mais pas seulement, mettant en avant les « travailleurs » et la « valeur travail ». Ces notions risquent fort de diviser les classes populaires, ce qui n’est sans doute pas pour déplaire à leurs utilisateurs. D’abord, elles effacent les frontières entre différents types de travailleurs (cadres et ouvriers, le combat pourtant n’est pas le même), elles mettent de côté les statuts d’emploi et les protections – plus ou moins solides - qui les accompagnent. Et surtout, elles divisent ceux qui ont un emploi et estiment être les seuls à travailler, de ceux qui ne feraient que profiter du système en recourant aux allocations. La stigmatisation de « l’assistanat » passe donc aussi par l’abandon d’un vocabulaire classiste. Celui-là qui pose les classes sociales comme principales lignes de fracture du monde social et qui, de ce fait, insiste sur les intérêts divergents des dominés et des dominants du régime capitaliste, des « ouvriers prolétaires » et des « bourgeois capitalistes » aurait dit Marx.

Aujourd’hui, cette classe des dominés au travail n’est plus la même que lors de la Révolution industrielle. Elle n’est plus assimilable au salariat dans son ensemble, du fait de l’extension de cette relation de travail et de ce mode de rémunération à la quasi-totalité de la population, y compris aux cadres dirigeants. Dans le cadre de la tertiarisation des économies les plus riches, elle ne comporte plus uniquement des ouvriers. Et elle ne s’arrête plus à la frontière de l’activité, en raison du chômage persistant qui fait de notre société de travail une société en mal d’emplois.

Et pourtant, les raisons de parler de la violence des relations de travail restent nombreuses. Le vocabulaire classiste a encore du sens. D’abord parce que les ouvriers n’ont pas disparu, loin s’en faut : ils représentent un quart de la population active, et près du tiers des hommes en emploi. En outre, la société de services n’apporte pas que du mieux-vivre mais aussi du travail non-qualifié et peu rémunéré dans le tertiaire, qui incombe essentiellement aux femmes. Plus de la moitié des salariés sont exposés à une forme de pénibilité physique dans le travail aujourd’hui.

 

 

NOTRE SOCIETE PRODUIT DES PROLETAIRES

 

Les classes populaires n’ont ainsi pas reculé si l’on comptabilise ouvriers et employés non qualifiés comme leur cœur. Et l’on peut aussi compter dans leurs rangs les chômeurs et les personnes en situation de sous-emploi ou d’emplois dits « atypiques » (CDD, intérim…) qui représentent désormais jusqu’à 80% des embauches. L’« armée de réserve » dont parlait Marx semble donc plus que jamais d’actualité, renforçant encore le pouvoir patronal et la vulnérabilité salariale, puisque le licenciement est alors la menace permanente et la crise, le prétexte idéal. Les rapports de domination ne s’arrêtent pas aux portes de l’entreprise mais débordent largement sur le reste de la vie. Le non-travail par exemple entame à la fois la situation matérielle, l’organisation personnelle et la gestion familiale, et donne lieu à une stigmatisation qui génère un fort sentiment d’« inutilité sociale ». Ainsi, notre société de travail continue de produire des prolétaires au sens des dominés de la société capitaliste, dont l’emploi et les protections qui l’accompagnent sont discontinus et incertains, ce qui altère leur situation matérielle ainsi que leur capacité à se projeter dans l’avenir et ce, tant au niveau professionnel que personnel.

La question qui se pose alors est celle des capacités d’organisation commune et de résistance de ces prolétaires. Plusieurs freins peuvent être identifiés. Comme le disait Bourdieu, « la précarité affecte profondément celui ou celle qui la subit ; en rendant tout l’avenir incertain, elle interdit toute anticipation rationnelle et, en particulier, ce minimum de croyance et d’espérance en l’avenir qu’il faut pour pouvoir se révolter, surtout collectivement, contre le présent, même le plus intolérable ». De surcroît, il est difficile de se mobiliser sur une identité stigmatisée, à moins de parvenir à « retourner le stigmate », comme l’expliquait le sociologue américain Erving Goffman, c’est-à-dire à ne pas se laisser imposer une vision négative de ce que l’on est, à reprendre son identité en main. La résistance a donc besoin de structures et de moyens, mais aussi de discours qui s’opposent à l’idéologie dominante et rouvrent le champ des possibles.

 

Sarah Abdelnour est sociologue, enseignante et chercheuse à l’Université Paris Dauphine. Elle est l’auteure du livre Les nouveaux prolétaires parus aux éditions Textuel en 2012.

 

Illustration : Fabienne Loodts

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