Un journaliste face à la finance : Denis Robert et l'affaire Clearstream

Propos recueillis par Jean Cornil

Denis Robert symbolise depuis près de dix ans l’essence même du journalisme d’investigation, opiniâtre et courageux. Il s’est plongé dans les souterrains obscurs de la finance internationale, celle dont tout le monde parle mais dont peu comprennent clairement les conséquences.
L’édition en un volume, « Tout Clearstream » et l’arrêt de la Cour de Cassation française, qui rend enfin justice à Denis Robert pour l’ensemble de sa démarche de journaliste représentent deux occasions exceptionnelles de s’entretenir avec lui.

 

+ INTERVIEW VIDEO EN FIN D'ARTICLE

 

 

 

Très peu de gens connaissent le clearing et les chambres de compensation, Clearstream et Euroclear.  Pourriez-vous nous expliquer leurs fonctions ?

Clearstream et Euroclear sont des « clearing house », le terme anglais pour « chambre de compensation ». Ce sont des sociétés financières qui pratiquent à haute dose le « règlement-livraison ». Les clients de ces deux firmes livrent leurs valeurs (principalement sous forme d’obligations, mais aussi des actions, de l’or ou du cash) et leurs « contreparties » les règlent de la même manière, par le même canal informatique. André Lussi, le PDG de Clearstream au moment de l’enquête et avant de se faire virer, la définissait comme la « banque des banques ». « Les particuliers ont des comptes dans des banques et les banques ont des comptes chez nous » disait-il avant d’admettre qu’ils étaient « effectivement les notaires du monde » : « Chez nous tout est tracé, enregistré, archivé ». L’identité notariale des chambres de compensation n’est pas usurpée. Dans un univers financier où les transactions se sont dématérialisées, Clearstream, comme sa rivale belge Euroclear, sont les carrefours informatiques où tout se règle, se dénoue et surtout s’enregistre. Les chambres de compensations sont à la fois des facteurs qui transfèrent à la vitesse des fibres optiques et des notaires high tech qui archivent et garantissent les échanges financiers. A leur origine, au début des années 1970, les deux firmes avaient inventé la « faxmoney ». Fini les mallettes de billets ou les actions de papiers, les ordres se donnaient par télex, puis par fax. Grâce à la compensation bancaire, il n’y avait plus aucun transfert physique d’argent ou de valeurs. Tout se noue et se dénoue par des jeux d’écriture comptables à l’intérieur du réseau informatique de Clearstream, dans ce que les banquiers appellent des « coffre forts électroniques ». Grâce à l’internet et aux progrès de l’informatique, le montant des ordres d’achat et de vente s’est ensuite démultiplié. En 40 années cependant, malgré les changements d’actionnariats, le siège de Clearstream est toujours resté à Luxembourg, où les juges n’ont jamais été très regardants et où les politiques ont toujours été très protecteurs à l’égard des banques et des trusts.

En janvier 2011, la firme devenue allemande a annoncé avoir enregistré dans ses comptes 11,4 trillions d’euros de valeurs. Principalement des obligations. Un trillion c’est douze zéros : 11 400 000 000 000 euros de valeurs appartenant aux clients de Clearstream ainsi enregistrées dans les disques durs des ordinateurs du Kirchberg, le quartier d’affaires à proximité de l’aéroport de Luxembourg. Il est intéressant de mettre ce chiffre en parallèle avec les 360 milliards de prêts aux banques garantis par l’Etat français en 2008. Je me suis demandé pourquoi Clearstream ou Euroclear n’étaient jamais mis à contribution pour garantir ces emprunts. Je me le demande toujours.

 

Que montre votre enquête ?

Mon enquête est formelle : Clearstream, organisme financier sain à l’origine, a été dévoyé. Des courriers, des listings, des microfiches, des témoignages par dizaines, la plupart ayant été filmés, permettent de mettre à jour un système de comptes opaques, l’effacement organisé de transactions, la présence en Clearstream de comptes de multinationales, la probabilité forte d’une double comptabilité, l’hébergement de banques mafieuses ou liées au terrorisme, l’absence de contrôle des autorités luxembourgeoises, la complicité des auditeurs, le licenciement du personnel qui refusait de procéder à des manipulations comptables. J’en passe. Pour la première fois, les contours et les secrets d’une finance véritablement parallèle ont été mis au jour. Pour Euroclear, je ne sais pas. Je n’ai pas enquêté. Mais un papier du Nouvel Economiste paru après la sortie de Révélation$ mon premier livre indiquait que plus de 800 comptes suspects avaient été fermés opportunément. Les chambres de compensation, par l’essence même de leurs activités, sont très difficiles à contrôler.

 

Comment et pourquoi avez-vous jugé opportun de passer plus de dix années à investiguer sur Clearstream ?

J’ai passé trois ans à enquêter entre 1999 et 2002. J’ai fait deux livres et deux films. Après, je me suis battu judiciairement pour faire valoir mes droits et la justesse de mon enquête. Il m’aura fallu dix ans pour triompher. Dix ans pendant lesquels je n’ai pas pu enquêter. Ce n’est pas un choix de ma part cette langueur et cette longueur. Ce sont eux qui se sont acharnés contre moi. Et mes seules armes étaient mes livres et mes articles dans la presse. Ou encore cette bande dessinée qui sort en ce moment.

 

Comment expliquez-vous l’acharnement judiciaire des banques à votre égard et la conclusion positive de l’arrêt de la Cour de cassation française ?

La vérité prend du temps. Elle s’infiltre partout. Ils ont tout essayé pour la nier, me faire taire. Ils n’y sont pas parvenus. La décision de la Cour de cassation redistribue les cartes. Mon enquête a été définitivement jugée sérieuse, de bonne foi et servant l’intérêt général. De plus en plus de jeunes journalistes, principalement sur le net, prennent contact, me posent des questions. Des articles vont sortir ici et à l’étranger. Des films sont en préparation. Je suis sollicité mais je n’y participe pas. J’ai fait ma part de travail. Cette liberté, je l’ai obtenue en résistant aux pressions et aux propositions. Dans ce genre de dossier, des transactions sont possibles. Personnellement, je n’ai jamais été acharné contre Clearstream et j’étais prêt à un armistice. Mais ce qu’il me proposait n’était pas acceptable. Souvenez-vous de la page achetée par Clearstream dans le Monde. C’est public, on peut y lire que la firme me demande de retirer mes pourvois en cassation contre un arrangement concernant leurs plaintes. Aujourd’hui que j’ai gagné, on comprend qu’ils aient cherché à tout prix à éviter cette défaite cuisante.

 

Et les récentes initiatives du Congrès américain ?

Deux milliards d’intérêts iraniens placés par la Citibank chez Clearstream ont été bloqués suite à la plainte de familles de militaires américains tués à Beyrouth. Une procédure et en cours à New-York. Clearstream est très attaqué car, en cachant l’argent iranien, on les rend complices très indirectement de ces attentats. C’est la justice américaine… Ils vont négocier…

 

Vous souhaitez toujours avec force l’ouverture d’une enquête européenne et parlementaire malgré l’échec de la tentative initiée par les parlementaires européens en 2001 ? Pourquoi une enquête parlementaire ?

Il n’y a qu’une instance européenne avec un vrai pouvoir coercitif qui peut faire avancer ce dossier. Il faut que des eurodéputés se rendent comptent que la finance dispose d’outils inconnus du grand public pour asseoir son asservissement sur les peuples. Vous connaissez la phrase d’Henri Ford : « Si le peuple comprenait le système bancaire, il y aurait une révolution avant demain matin ». Clearstream n’a jamais répondu à aucune de mes questions. Ils ont su habilement jouer des plaintes pour me faire taire et intimider la presse et les politiques. Il est temps aujourd’hui qu’ils s’expliquent et rendent des comptes. Le lobby bancaire reste très puissant à Bruxelles. Ce que je représente est insupportable pour eux. La décision de la Cour de cass’ n’entre pas dans leur espace temps. Mon enquête nuit au commerce des banques. L’ancien président américain Thomas Jefferson disait  que « les institutions bancaires sont plus dangereuses pour les libertés que des armées entières prêtes au combat ». Et Jefferson de poursuivre : « Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent la monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques  priveront les gens de  toute possession jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquis ». On y est. Mes livres montrent que les chambres de compensation sont les talons d’Achille du libéralisme. Elles sont les clés de voûte du capitalisme clandestin. Je l’ai écrit et démontré il y a dix ans. Il y a dix ans, des eurodéputés s’étaient mobilisés et Bolkestein alors commissaire avait bloqué leur initiative au nom de la souveraineté luxembourgeoise. Quelle blague ! On voit bien aujourd’hui que tous les pays, toutes les nations sont concernés par les agissements de ces firmes supranationales. Et que cela a des incidences sur les économies des Etats.

 

Peut-on l’imaginer aussi au Parlement belge ou à l’Assemblée nationale ?

Bien sûr même si statutairement c’est plus difficile d’obliger un dirigeant de société dont la firme est basée à Luxembourg de venir répondre à des députés d’un autre pays. En France, Vincent Peillon et Arnaud Montebourg avec leur mission antiblanchiment avaient essayé mais ils n’ont pas réussi à faire venir les dirigeants de Clearstream. On en est resté à la surface des choses. Là, il faudrait un véritable audit indépendant. Ensuite, je suis sûr qu’on se rendra compte qu’il est urgent de mettre sous tutelle  ces sociétés qui jouent un si grand rôle dans l’écrasement de nos économies.

 

Vous expliquez qu’en ce début de siècle la faillite de l’Argentine aurait pu être évitée par des contrôles réguliers et indépendants chez Clearstream. Pourquoi ?

Le plus simple est que je cite mon livre « La boîte noire » paru en 2002. Ce sont les pages 314 et 315 :

«  Le 10 décembre 2001, l’agence Reuters de New York lâchait dans une de ses premières dépêches, à propos de la crise soudaine en Argentine : « Le bruit a couru que l’Argentine n’a pas pu faire face à une échéance de 40 millions d’euros. Mais Clearstream, la société de clearing, a confirmé que cette dette avait été réglée… » Voilà une dimension de Clearstream qui nous avait échappé. Il est quand même extraordinaire que dans les premières lignes des premières dépêches à propos de la crise argentine, on cite Clearstream. La multinationale luxembourgeoise gère quantité de fonds appartenant aux banques et entreprises argentines. Dans ses bureaux, à Luxembourg, on devait forcément savoir que l’Argentine accumulait une dette infernale. Clearstream a laissé spéculer et spéculer encore, les banques et les entreprises argentines ; elle a joué les prêteurs, et les apprentis sorciers. La dette du pays est aujourd’hui équivalente au montant de l’évasion fiscale à l’étranger. Les journalistes du monde entier découvraient une Argentine en dépôt de bilan. Plus de salaires payés, plus rien à manger, des émeutes, une monnaie de singe. Un effondrement.

C’est dire où peut mener l’utilisation, sans limites et sans contrôles extérieurs d’outils comme Clearstream. Si Clearstream a laissé spéculer, c’est parce que ses clients lui avaient donné l’ordre de spéculer. Et que rien, visiblement, ne pouvait empêcher ces ordres. Clearstream est devenue indispensable sur toute la planète. C’est son côté tentaculaire. C’est dire son pouvoir. Son influence. La manière dont elle est utilisée par les banques. Quand on a 10 euros, on spécule sur 100. Les banquiers font l’essentiel de leurs profits sur ce calcul virtuel. Leur activité repose à 90% sur des opérations qui ne sont basées que sur de la spéculation. Ce que l’on cache au Luxembourg dans des comptes non publiés, ce sont des écritures comptables qui n’ont aucune justification économique. Sinon celle de la fuite en avant de ce que les banquiers appellent « les futures ». Voilà ce que j’ai compris. Voilà aussi à quoi sert Clearstream. C’est dire à quoi nous nous attaquons. Si Clearstream n’était plus gérée par des banquiers mais par des instances démocratiques indépendantes, si Clearstream se contentait de faire de la compensation et de surveiller l’état des comptes de ses clients, il aurait été facile de prévenir cette déroute argentine. Là pourrait être la véritable fonction d’une boîte noire de la finance internationale. Il ne faut jamais voir Clearstream comme une entité luxembourgeoise déconnectée de son contexte bancaire. Clearstream est une enveloppe, un nom… Un prête-nom. Derrière, on retrouve des banques. Dois-je les nommer à nouveau? Barclay’s, UBS, BNP-Paribas, Deutsche Bank, Merrill Lynch, Intesa, Chase, BIL… Ces mêmes banques qu’on retrouve d’ailleurs perdant des milliards dans le scandale Enron1. Il en va ainsi de cette planète financière. On creuse des trous financiers. Des sociétés laissent des ardoises prodigieuses. On compense. Et les banquiers continuent. ».

Voilà cet extrait a dix ans et je n’ai rien à retirer. La crise, les crises rendent aujourd’hui ces propos et ces idées encore plus pertinentes. J’étais sûrement arrivé trop tôt…

 

Suite aux crises successives du capitalisme, et en particulier du capitalisme financier, en quoi la régulation et le contrôle des chambres de compensation peuvent-ils être un élément déterminant dans la reprise en main par les états des grands mécanismes économiques et financiers ?

Quand on est un bon informaticien, on est capable de discerner les flux qui entrent et sortent d’un pays, d’une banque, d’une institution. On peut ainsi gérer les flux. Pour lutter contre les accidents de la route, on met des radars. Pour gérer les flux, on met des stations de péage. On contrôle les trafics grâce à des caméras ou des hélicoptères. Il faut faire la même chose avec les autoroutes de la finance. Former des gendarmes, les doter de moyens importants. Je suis sûr d’une chose. C’est un investissement qui peut rapporter des milliards aux contribuables européens.

 

Au-delà de la question de Clearstream, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution et les impasses écologiques, sociales, économiques et culturelles de notre planète ?

Chacun son secteur. Je ne suis pas un spécialiste de l’écologie mais tout me semble lié. Le déterminisme, à mes yeux, est pourtant financier. Le vrai pouvoir est là.

 

Vous êtes aussi un écrivain. La fiction nous éclaire-t-elle plus sur l’histoire que l’investigation journalistique ou les sciences sociales ?

Ça dépend. Hunter Thomson disait que la fiction est le meilleur chemin pour dire le réel. Il a raison. Je me souviens beaucoup plus des grands romans que des essais journalistiques. Truman  Capote a ouvert une voix intermédiaire. C’est lui qui m’a donné envie d’écrire. La lecture de « De sang froid » a été déterminante dans mon parcours. Avec mes livres sur Clearstream, je suis allé au bout d’une confrontation avec le réel. Aujourd’hui, ce qui me fait sourire, c’est que je deviens pour beaucoup un personnage de fiction… Allez comprendre…

Retrouvez Denis Robert dans cette vidéo pédagogique réalisée par CanalCAL (la webTV du Centre d'Action Laïque) expliquant le fonctionnement des chambres de compensation :

 

Au sujet de Denis Robert :

Tout Clearstream, Les Arènes, 2011
Ce livre reprend les trois enquêtes de Denis Robert sur la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream : "Révélation$", "La Boîte noire" et "Clearstream l’enquête".

L’affaire des affaires (avec Laurent Astier), Dargaud
L’affaire Clearstream racontée en bande-dessinée ! En quatre tomes, Tome 4 à paraître en novembre 2011.

Un blog qui compile de nombreuses interventions de Denis Robert : Comité de soutien à Denis Robert

 

Illustration : case extraite de la BD "L'affaire des affaires - CLEARSTREAM", Tome 3 "Manipulation", 2011, page 54 © Dargaud - D.Robert & L.Astier

Ajouter un Commentaire

Test


Code de sécurité
Rafraîchir

Site propulsé par Joomla!, logiciel libre sous licence GNU/GPL.
Réalisation : Présence et Action Culturelles.