Le dollar vaudra toujours plus que l’euro

Prenez un billet de un dollar et un billet de cinq euros. Comparez-les.

 

Versant monnaie européenne : un arc de triomphe antique et un aqueduc, le drapeau européen, le sigle de la banque centrale et un numéro. Pas de portrait ni de visage, ni de date, ni de lieu, ni de devise. «  Visuel d’ordinateur, pictogramme passe-partout, marketing et design auxquels personne ne peut s’identifier » écrit Régis Debray[1].

Versant outre-Atlantique, le dollar, soit la symbolique de deux siècles d’histoire : Georges Washington en portrait, aigle, pyramide, « In God We Trust », devise latine, treize colonies fondatrices, puissance de l’État… Densité du billet vert face à notre billet de Monopoly qui ne raconte rien et symbolise si peu. Malgré les variations du taux de change, un dollar sera toujours plus puissant qu’un euro. Se limiter à l’économie du grand marché sans âme explique, pour une part, la désaffection de tant de peuples à l’égard du projet européen. Une grande surface, aussi vaste soit-elle, peine à enflammer les cœurs et à peser dans la géopolitique. Les USA possèdent toutes les suprématies, économique, financière, technologique, culturelle, juridique et symbolique. Un simple coup d’œil comparatif sur deux petits bouts de papier nous le rappelle cruellement.

Et ce, même si la Cour d’appel de Californie vient de rejeter la demande de droits d’auteur au profit du singe macaque Naruto par une association de protection des animaux. Naruto, qui vit dans une réserve animalière en Indonésie, avait en effet subtilisé l’appareil photo d’un reporter et s’était pris en selfie sur fond de jungle. Et il s’est tout naturellement retrouvé à la une des réseaux sociaux, et dans le livre du photographe consacré aux grands singes. D’où la demande de copyright puisque l’auteur du cliché était bien Naruto lui-même et non le photoreporter. La Cour a estimé que seuls des humains avaient la capacité de porter plainte et que, dans ce cas précis, la photo n’appartenait à personne. Victoire donc de l’humain. Narcisse ne vit que chez nos semblables. Être attaqué en justice par un singe se termine, pour le moment, bien pour l’humain.

Pourtant, raconte Vinciane Despret, un jugement de 1713 au Brésil, a condamné les moines d’un monastère à offrir chaque année un tas de bois aux termites qui rongeaient les fondations de leur établissement, car elles sont aussi des créatures de Dieu et elles ont donc le droit de se nourrir. Face à la plainte des moines suite à l’effondrement d’une partie du monastère, l’avocat des termites plaida le droit de s’alimenter et la négligence des moines. Convaincus par les arguments, les juges ordonnèrent quand même aux termites de quitter l’établissement et de se limiter aux stères de bois livrés par le personnel ecclésiastique.

Ces deux regards, portés au billet et à l’animal, pourraient traduire le caractère profondément symbolique de l’humain. Nous ne nous contentons pas de ce qui est. Nous avons l’irrépressible besoin de nous construire, par les valeurs, le rêve et l’imagination, au-delà de notre finitude tragique. En nous transcendant collectivement comme le suggère le dollar par sa profusion de symboles. En projetant individuellement notre humanité au-delà de l’espèce humaine. Comme le selfie de Naruto.

À défaut, nos existences en deviendraient comme rétrécies, arides et appauvries.

 


[1] Régis Debray, Allons aux faits, Gallimard, 2016

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