« Il y a de plus en plus de gens inutiles au monde… »

Propos recueillis par Denis Dargent

 

Hommes de terrain, David Praile et Denis Uvier, respectivement coordinateur et animateur de Solidarités nouvelles, posent un regard lucide mais glaçant sur l’état de la grande précarité. Et si Charleroi, épicentre de leurs actions, accumule aujourd’hui les problèmes, le constat vaut aussi pour l’ensemble de la Wallonie. Il est grand temps, estiment-ils, de réinventer la collaboration avec des instances publiques tentées par des politiques de plus en plus sélectives… Paroles croisées.

 


[Une version plus courte de cette interview a été publiée dans dans le N°29 de AGIR PAR LA CULTURE - Printemps 2012]

 

David, tu peux nous rappeler l’objet de l’asbl Solidarités nouvelles ?


David Praile : C’est une association d’éducation permanente centrée sur la question du logement. Elle existe depuis une trentaine d’années, elle s’est organisée autour de la mobilisation des habitants dans une logique de défense des droits des locataires. On peut se définir comme un syndicat de locataires, on intervient avec les habitants des logements sociaux, du logement privé, avec les personnes mal logées dans le privé mais aussi les habitants des campings et des parcs résidentiels, et puis les habitants de la rue ici à Charleroi. Notre objectif c’est d’abord que les habitants eux-mêmes aient une meilleure maîtrise de leur situation, qu’ils puissent faire valoir leur droit et, a travers ça, qu’ils puissent devenir des acteurs de changement social, être des interlocuteurs par rapport aux responsables politiques ou sociaux et essayer de transformer pour le meilleur - enfin pour un mieux en tout cas -, l’environnement dans lequel ils évoluent.


Denis, tu es animateur de rue pour Solidarités nouvelles mais tu es aussi à l’origine du projet communautaire et bénévole « Pose ton sac. » Tu peux nous en dire plus ?


Denis Uvier : C’est tout nouveau, ça date de juillet 2011, c’est le résultat de l’action des tentes à Charleroi… J’ai toujours dit « donnez-moi un bâtiment et je vous montrerai qu’on peut faire du social autrement. » On cloisonne trop le social aujourd’hui. On est dans un système de statistiques et de réussite. Faire de la réussite, c’est comme faire une équipe de football : on prend les meilleurs, les autres on les jette ! Dans le social à l’heure actuelle, on crée de l’exclusion… Alors, si je ne peux pas faire avec le social, je me démerde, c’est ça « Pose ton sac. » Ça ne veut pas dire que j’emmerde le social, ça veut dire ouvrir des perspectives d’actions différentes, c’est un peu ce qu’on fait au « château » (une maison à couillet que j’appelle le château) : tu poses ton sac et on voit ce qu’on peut faire avec toi. Je n’ai pas de solutions toutes faites, je fais un parcours en essayant de trouver des solutions, en essayant de retirer les obstacles. Il faut lier les deux façons de faire, je ne me bats pas contre mon propre « social », je dis faisons du social autrement, essayons de nous entendre là-dessus. On a des solutions collectives à apporter.

DP : Denis est pionnier là-dessus au sein de Solidarités nouvelles. C’est un projet différent mais bien à la croisée des chemins de l’éducation permanente et d’une forme de travail social davantage axée sur le collectif : essayer de mettre des solutions en place mais en ouvrant des portes plus qu’en en fermant. Aujourd’hui, dans le fonctionnement des institutions sociales, il y a une tentation de travailler pour le plus grand nombre, pour ceux qui peuvent se conformer, les autres n’ont qu’à s’adapter… Autrement dit, puisqu’il y a de moins en moins à partager, partageons avec les plus méritants, ceux qui se conforment le plus. Là on rajoute trois couches à ce qui est prévu dans la loi. Le paternalisme n’est pas loin… Or il y a de plus en plus de gens qui ne se retrouvent pas dans les mécanismes d’aides qui sont proposés, qui n’ont pas envie ou qui n’ont pas de raisons de s’adapter. Est-ce qu’il faut vraiment s’adapter à notre environnement ? C’est si souhaitable que ça ? N’est-ce pas notre environnement qu’on doit modifier afin qu’il soit plus adapté à nos aspirations, à nos souhaits ? Par la force des choses, on fait aussi une forme de travail social, on ne peut pas prétendre créer des conditions pour que les personnes s’émancipent elles-mêmes si on ne pose avec elles les jalons pour lever les obstacles, les difficultés administratives,  juridiques, le pétrin dans lequel elles sont. Le cœur de notre métier ça reste l’éducation permanente. Même des mecs à la ramasse, si tu leur fais un peu confiance, si tu vas à leur rencontre, si tu travailles à leur rythme, ils ont des chances. On peut créer des conditions pour qu’ils se prouvent à eux-mêmes qu’ils sont capables de s’en sortir. On chemine avec eux, et nous aussi on évolue, on se questionne, on continue à prendre des risques, et le danger c’est que demain de moins en moins d’institutions soient prêtes à prendre des risques…


A travers votre critique des institutions sociales, c’est aussi le fonctionnement des CPAS qui est visé ?


DP : Attention, tout le monde doit balayer devant sa porte, personne n’est à l’abri, que ce soit les institutions publiques ou les associations. C’est important de rappeler qu’il y a des personnes, des travailleurs d’institutions qui font un boulot remarquable et heureusement qu’ils sont là. Sans ça la situation serait bien plus dramatique. A Charleroi en particulier où les institutions publiques comme le CPAS sont en pointe sur des tas de projets novateurs. Il n’empêche que ce n’est pas toujours à la hauteur des enjeux et des réalités de terrain. La difficulté pour certaines personnes en décrochage c’est de rentrer dans le moule. C’est l’évolution sociale ça, des gens qui sont de plus en plus jeunes et qui sont à la rue, qui n’ont pas eu de parcours scolaire ou d’insertion socioprofessionnelle, etc. Et qui sont d’autant plus rétifs à se conformer, à se plier à une série de contraintes dont ils ne voient pas le sens. Comment tout cela devient une partie du problème plutôt qu’une partie de la solution. C’est une manière simple de le dire mais souvent c’est ça qu’on entend et qu’on vit dans le travail avec les habitants. Les procédures administratives inextricables, l’empilement des réglementations où plus personne ne s’y retrouve même les plus pointus des techniciens et des juristes. Ceux qui doivent en subir les effets c’est encore autre chose ! Parfois le remède est pire que le mal. Exemple, parmi d’autres : les fermetures de bâtiments insalubres ; on ne parvient pas toujours à comprendre le sens de cette mesure tant qu’il n’y a pas des mesures de relogement garanties effectives et efficaces. Les gens sont deux fois victimes de leur situation. Comment peut-on produire l’inverse de ce qu’on veut. Avec cette dimension structurelle : on est dans une situation de gestion de la pénurie, il y a énormément de demandes et très peu d’offres. On n’arrive pas à suivre. C’est très facile de se cantonner dans un quant à soi comme travailleur et d’être de plus en plus sélectif, exigeant et de dire aux gens vous n’avez qu’à vous conformez, si vous êtes dans cette situation-là c’est parce que vous le voulez bien, vous ne faites pas tous les efforts, etc. On responsabilise à outrance les gens pour rechercher un emploi, on sait qu’ils ne vont pas en trouver mais il faut qu’ils en cherchent un. Le parallèle est de plus en plus évident par rapport au logement : trouver un bon logement c’est comme trouver un bon emploi, c’est chercher un truc qui n’existe pas… Il y a une tendance à être de plus en plus exigeant : puisqu’on ne sait pas satisfaire tout le monde, on va satisfaire ceux avec qui on peut travailler, c’est très interpellant. Surtout avec une situation sociale qui ne s’améliore pas.

DU : Je suis d’accord. Des institutions comme le CPAS par exemple, à Charleroi, elles ont un monopole, le monopole de la pensée. On travaille donc dans ce monopole. Finalement je me bats contre mon propre « social. » On a une liberté de dire mais on est cloisonné par des structures qu’on s’est battu pour mettre en place. Je voudrais que la hiérarchie de ces structures écoute plus les travailleurs, qu’on accompagne plus les mecs qui vont dans les squats pour voir les gens dans quel état ils sont. On essaye de travailler autrement mais ce n’est pas la seule solution, il faut de nouvelles formes de collaborations, mais parfois j’ai l’impression que dans notre secteur les travailleurs aussi se contentent de ce qu’ils ont. Même si j’ai de la gueule et que je dis ce que je pense, je finis moi aussi par être fatigué de le dire. Je me dis qu’après tout la solution c’est de faire sa journée et de rentrer chez soi et de ne plus penser à rien, mais est-ce qu’on peut le faire quand on travaille dans un truc d’éducation permanente, je dis bien permanente ? Est-ce que parce qu’un gars m’a volé que je vais lui fermer toutes les portes ?


Vos avis sur la situation à Charleroi aujourd’hui ?

 

DU : Charleroi se casse la gueule depuis des années. Depuis l’installation du service des Finances à la ville-basse, on a laissé pourrir le quartier (le quartier situé face à la gare du sud, NDLR). La volonté des politiques de l’époque c’était de raser le ville-basse et de faire des bureaux. Et le logement là-dedans ? En tant que travailleur de rue j’ai vu les premières agressions commises par des gens qui venaient de Bruxelles, quand j’en parlais on me traitait de fabulateur. Surtout ne pas faire peur aux gens ! Je suis aussi vice-président des Restos du cœur, j’y ai vu des gens attraper la tuberculose. On m’a dit de ne pas ameuter… Déontologie de faux-cul.

 

DP : On a fait des choses, les réseaux de travail social sont beaucoup mieux organisés, plus ouverts, prospectifs et, osons le terme, plus performants qu’il y a dix ans. Chapeau au boulot accompli, mais il n’empêche que ce n’est pas à la hauteur de la situation. Je rejoins Denis. Avant il y avait la loi du silence, on ne parlait pas de ce qui se passait. Maintenant on est dans une autre loi du silence, Charleroi va mal, Charleroi est une ville presque violentée dans l’inconscient collectif, tu sens qu’il y a un malaise et dès lors, il ne faut plus dire du mal de Charleroi… Ok mais il suffit de faire le tour du centre-ville pour voir le nombre de logements et d’immeubles abandonnés ou inoccupés, c’est invraisemblable et ça va en augmentant ! La mise en place des aménagements urbains, on sait que ce sont des processus lourds et qui prennent du temps, mais on voit bien aussi qu’on a du mal à reprendre la maîtrise de la ville, à mettre sur pied un vrai projet de ville. Où les personnes les plus précarisées aient aussi une place ! La ville s’appauvrit de plus de plus et le réflexe c’est de dire : faisons venir des classes moyennes… Personne ne va revendiquer le fait qu’il faut se débarrasser des plus pauvres mais ça arrange bien tout le monde s’ils disparaissent de la circulation. C’est compliqué à dire, parce que que tout le monde fait du bon boulot, tout le monde se démène et du coup on ne peut plus être critique… Le travail qui est fait est bon mais il n’est pas à la hauteur des enjeux, je le répète. Dans les permanences, les collègues disent que c’est de plus en plus compliqué face aux situations inextricables de gens pour qui, de fait, il n’y a plus rien à faire…

 

DU : Les squats à Charleroi, ce n’est pas uniquement des maisons, il y aussi des tentes dans les bois, le long du canal, des tentes dans des maisons squattées, des caves, des souterrains… Aujourd’hui, et je ne voyais pas ça avant, des gens vont squatter des maisons à vendre. Des belles baraques ! S’ils savent rentrer dans une armoire pour dormir ils le font ! On ne se rend pas compte de tout ça et on s’étonne que les gens se détournent du social, moins de gens vont dans les centres.

 


Connaît-on les chiffres exacts de la grande pauvreté à Charleroi ? En Wallonie ?

 

DU : Non, mais c’est de l’hypocrisie déontologique. Pour les SDF notamment, les seuls qui sont reconnus comme tels sont ceux qui ont une adresse de référence au CPAS. Mais il y a un quota à ne pas dépasser… Sans oublier qu’il y a beaucoup de gens avec un logement qui sont très malheureux, parfois il vaut mieux être à la rue que dans un logement où il fait tout le temps froid.

 

Est-ce qu’on sous-évalue les problèmes ?

 

DP : Il y a une forme de déni de la réalité. En partie compréhensible : à une époque où on dit que la Wallonie doit se relever, ça fait mal de voir tout ce qui ne va pas. Dans notre secteur, ce n’est pas simple d’avoir des données objectives, fiables. Ce qu’on sait, c’est qu’il y a 32.000 demandes de logement social sur la Wallonie, sans compter tous ceux qui ne demandent plus ; 10 ou 12.000 personnes qui logent dans des caravanes ou dans des chalets à l’extérieur des centres urbains (là aussi les données ne sont pas très fiables), et puis on sait que d’après des études de 2006 de la Région, un locataire sur cinq habite dans un logement considéré comme en mauvais ou très mauvais état. L’autre difficulté, c’est la tendance à tout globaliser. En matière de lutte contre l’insalubrité, globalement la politique menée est bonne et donne de bons résultats. Le problème c’est à la marge, avec les personnes dans les situations les plus difficiles. C’est difficile à dire, on nous reproche de cracher dans la soupe, cela concerne une petite minorité, c’est vrai, mais c’est elle qui est le plus fragilisée. A nouveau on perçoit une tendance à nier la réalité, un manque de confiance dans les personnes. En général, on vient sanctionner la débrouille. Exemple : la cohabitation. Tout le monde sait que c’est plus facile de s’en sortir en logeant ensemble, et bien non ça ne va pas ! Ce n’est pas l’objectif de la réglementation ! Les solutions que les gens bricolent dans les campings, ce sont les gens qui n’arrivent pas à s’en sortir et qui trouvent des solutions à leur mesure qui leur permettent de vivre pas trop mal. Et puis on leur dit ce n’est pas comme ça qu’il faut faire. Mais il n’y a pas de solution à côté.

 

On voit donc grossir une masse de gens… hors cadre ?

 

DU : Oui, si on ne s’occupe que des gens avec qui ont sait qu’on va réussir tout en laissant de côté les autres… Du jour au lendemain, on te demande d’être parfait alors que tu viens d’un monde où tu es un laissé pour compte, où tu te rattaches tant bien que mal à ce qui existe. Résultat : tu es sanctionné et tu dis allez vous faire foutre ! On est en train de grossir les rangs des exclus. Combien de squatteurs aujourd’hui sont des gens qui ont été expulsés de leur logement !

 


Si je comprends bien, dès que les gens tentent de s’organiser autrement, on leur coupe l’herbe sous le pied ?

 

DP : Tout à fait. Mais attention, on n’est pas contre la fermeture des logements insalubres, mais les gens se débrouillent avec les moyens qu’ils ont ! Une travailleuse sociale me disait récemment : notre seul recours c’est les marchands de sommeil, il n’y a que chez eux qu’on peut envoyer les gens… C’est interpellant. On n’est pas contre la fermeture, le problème ce sont les conséquences pour les habitants dans la mesure où ils ne sont pas relogés. Et forcément que les gens se débrouillent là où ils sont, avec les moyens qu’ils ont. Ils voudraient bien quelque chose de mieux mais ils n’y ont pas accès. On les renvoie à l’Agence immobilière sociale qui a déjà du mal à absorber les demandes… Donc, de marchand de sommeil en marchand de sommeil, c’est la fabrique des sans abris, la machine continue. Effarant. Ce sont des questions d’organisation collective. A Charleroi par exemple, il y a assez de logements inoccupés pour qu’un jour des personnes aient le courage d’aller les occuper et qu’on les soutienne dans cette démarche.

 

Pour revenir aux « hors cadre » comme tu les appelais, il y a de plus en plus de gens inutiles au monde, c’est évident, mais le danger ce n’est pas le nombre de gens hors cadre c’est le cadre lui-même qui se rétrécit. On gère la pénurie, j’en reviens à ça. Quand on n’a pas les moyens de sa politique, on devient de plus en plus sélectif. Ce sont les conséquences de l’état social actif : une tentation plus forte de conditionner les droits ; aujourd’hui on demande à un sans abri d’avoir un projet de vie pour bénéficier du revenu d’intégration… C’est quoi un projet de vie ? Plus les gens sont dans la merde et plus on met des conditions sur leur tête, c’est épouvantable, la vie est déjà super compliquée, tu dois te trimbaler des démarches à n’en plus finir, courir toute la journée entre l’Onem, le Forem, le CPAS…. On bourre les journées des gens pour les occuper, l’oisiveté est la mère de tous les vices, non ? T’as pas de perspectives mais tu te bouges, comme ça, pendant ce temps-là, tu ne fais pas de bêtises. Et on passe à la vitesse supérieure avec les retombées de la crise… Les mesures d’austérités, les plans de rigueur, etc. Il n’y a pas d’alternative. Ce qui se prépare est encore plus effrayant. Je pense que les mesures à venir auront des effets plus dévastateurs.

 


Le froid qui est tombé soudainement en février à refocalisé l’attention des médias sur les sans abris. On a pu voir des formes de solidarité spontanée, citoyenne, se mettre en place ? C’est une tendance ou un effet passager selon vous ?

 

DU : Un effet médiatique. Mais depuis des années, à Charleroi, j’ai toujours eu des aides extérieures. Ce sont d’ailleurs des citoyens privés qui ont payé la maison qu’on occupe avec « Pose ton sac », on n’a pas de loyer à payer. Sauf l’électricité où on fait une quote-part. Ça va durer le temps que ça durera mais des gens s’activent c’est vrai. La nouveauté par rapport aux autres années, c’est les gens qui mettent une pièce libre ou un hangar à disposition. C’est bien mais qui les surveille ? Parfois, les gens ne se rendent pas compte du danger. Avant la mentalité de la rue c’était : je te rends au centuple ce que tu m’as donné, aujourd’hui ce serait plutôt je te prends au centuple… On te menace facilement.

 

DP : Il faut être au clair là-dessus. La violence sociale se traduit par l’exaspération quand tu n’as plus aucune perspective, que tu ne vois pas ce que tu fais dans ce système où tu n’as pas ta place, quand tu n’as pas des repères forts, d’ancrage familiale ou quelque chose qui te raccroche aux règles et contraintes de la société… Les gens ne sont pas plus cons ou crapuleux qu’avant mais c’est une lame de fond qui produit des comportements violents. Deux ou trois générations de chômages, la désertification économique, le décrochage scolaire, etc.

 

Pour en revenir à la question des solidarités, mon avis est plus nuancé. On a pris l’habitude de vivre dans des sociétés avec des systèmes de solidarité institutionnalisés, c’est la solidarité froide : la sécu, l’aide sociale, etc. Et on a un peu perdu les réflexes de solidarité de proximité, familiale, interpersonnelle, des solidarités plus chaudes, plus vivantes. C’est ce que montrent des opérations comme celles de la RTBF par exemple, il suffit de lancer un appel et que les gens soient touchés dans ce qu’ils vivent pour qu’ils soient prêts à partager. C’est génial ! Evidemment, on risque de simplifier à outrance le problème. Au call center, j’ai entendu des gens dire : il y a l’offre et la demande, faut faire « matcher » les deux… C’est de la gestion de stocks, on a déjà pas mal de dérives avec les services sociaux ! On est face à des situations devenues très complexes où il ne suffit pas de dire « y a qu’à. » En même temps, ces mobilisations sont nécessaires, même avec le côté énervant du charity business. On pourrait imaginer demain un reality show avec des sans abri tant qu’on y est ! Plus fondamentalement, il ne faut pas que ça efface le besoin d’avoir des mécanismes structurels de redistribution des richesses et de partage. C’est très bien d’avoir envie de partager mais ce n’est pas ça qui va réduire les inégalités sociales et qui va combler la fracture sociale de plus en plus importante. Ce qui me frappe à Charleroi, c’est presque autant la richesse que la pauvreté. Tant mieux pour ceux qui ont du fric mais le fossé qui sépare ces deux mondes qui cohabitent à 250 mètres de distances est énorme ! La dualisation de la société, le grand écart, ce n’est pas la bonne volonté citoyenne qui va la résoudre, ce sont les politiques structurelles.


Photo : Fabienne Denoncin
Exposition « Regard au-delà de l'horizon »

Normal 0 21 false false false FR-BE X-NONE X-NONE

APC : David, tu peux nous rappeler l’objet de l’asbl Solidarités nouvelles ?

David Praile : C’est une association d’éducation permanente centrée sur la question du logement. Elle existe depuis une trentaine d’années, elle s’est organisée autour de la mobilisation des habitants dans une logique de défense des droits des locataires. On peut se définir comme un syndicat de locataires, on intervient avec les habitants des logements sociaux, du logement privé, avec les personnes mal logées dans le privé mais aussi les habitants des campings et des parcs résidentiels, et puis les habitants de la rue ici à Charleroi. Notre objectif c’est d’abord que les habitants eux-mêmes aient une meilleure maîtrise de leur situation, qu’ils puissent faire valoir leur droit et, a travers ça, qu’ils puissent devenir des acteurs de changement social, être des interlocuteurs par rapport aux responsables politiques ou sociaux et essayer de transformer pour le meilleur - enfin pour un mieux en tout cas -, l’environnement dans lequel ils évoluent.

APC : Denis, tu es animateur de rue pour Solidarités nouvelles mais tu es aussi à l’origine du projet communautaire et bénévole « Pose ton sac. » Tu peux nous en dire plus ?

Denis Uvier : C’est tout nouveau, ça date de juillet 2011, c’est le résultat de l’action des tentes à Charleroi… J’ai toujours dit « donnez-moi un bâtiment et je vous montrerai qu’on peut faire du social autrement. » On cloisonne trop le social aujourd’hui. On est dans un système de statistiques et de réussite. Faire de la réussite, c’est comme faire une équipe de football : on prend les meilleurs, les autres on les jette ! Dans le social à l’heure actuelle, on crée de l’exclusion… Alors, si je ne peux pas faire avec le social, je me démerde, c’est ça « Pose ton sac. » Ça ne veut pas dire que j’emmerde le social, ça veut dire ouvrir des perspectives d’actions différentes, c’est un peu ce qu’on fait au « château » (une maison à couillet que j’appelle le château) : tu poses ton sac et on voit ce qu’on peut faire avec toi. Je n’ai pas de solutions toutes faites, je fais un parcours en essayant de trouver des solutions, en essayant de retirer les obstacles. Il faut lier les deux façons de faire, je ne me bats pas contre mon propre « social », je dis faisons du social autrement, essayons de nous entendre là-dessus. On a des solutions collectives à apporter.

DP : Denis est pionnier là-dessus au sein de Solidarités nouvelles. C’est un projet différent mais bien à la croisée des chemins de l’éducation permanente et d’une forme de travail social davantage axée sur le collectif : essayer de mettre des solutions en place mais en ouvrant des portes plus qu’en en fermant. Aujourd’hui, dans le fonctionnement des institutions sociales, il y a une tentation de travailler pour le plus grand nombre, pour ceux qui peuvent se conformer, les autres n’ont qu’à s’adapter… Autrement dit, puisqu’il y a de moins en moins à partager, partageons avec les plus méritants, ceux qui se conforment le plus. Là on rajoute trois couches à ce qui est prévu dans la loi. Le paternalisme n’est pas loin… Or il y a de plus en plus de gens qui ne se retrouvent pas dans les mécanismes d’aides qui sont proposés, qui n’ont pas envie ou qui n’ont pas de raisons de s’adapter. Est-ce qu’il faut vraiment s’adapter à notre environnement ? C’est si souhaitable que ça ? N’est-ce pas notre environnement qu’on doit modifier afin qu’il soit plus adapté à nos aspirations, à nos souhaits ? Par la force des choses, on fait aussi une forme de travail social, on ne peut pas prétendre créer des conditions pour que les personnes s’émancipent elles-mêmes si on ne pose avec elles les jalons pour lever les obstacles, les difficultés administratives,  juridiques, le pétrin dans lequel elles sont. Le cœur de notre métier ça reste l’éducation permanente. Même des mecs à la ramasse, si tu leur fais un peu confiance, si tu vas à leur rencontre, si tu travailles à leur rythme, ils ont des chances. On peut créer des conditions pour qu’ils se prouvent à eux-mêmes qu’ils sont capables de s’en sortir. On chemine avec eux, et nous aussi on évolue, on se questionne, on continue à prendre des risques, et le danger c’est que demain de moins en moins d’institutions soient prêtes à prendre des risques…

A travers votre critique des institutions sociales, c’est aussi le fonctionnement des CPAS qui est visé ?

DP : Attention, tout le monde doit balayer devant sa porte, personne n’est à l’abri, que ce soit les institutions publiques ou les associations. C’est important de rappeler qu’il y a des personnes, des travailleurs d’institutions qui font un boulot remarquable et heureusement qu’ils sont là. Sans ça la situation serait bien plus dramatique. A Charleroi en particulier où les institutions publiques comme le CPAS sont en pointe sur des tas de projets novateurs. Il n’empêche que ce n’est pas toujours à la hauteur des enjeux et des réalités de terrain. La difficulté pour certaines personnes en décrochage c’est de rentrer dans le moule. C’est l’évolution sociale ça, des gens qui sont de plus en plus jeunes et qui sont à la rue, qui n’ont pas eu de parcours scolaire ou d’insertion socioprofessionnelle, etc. Et qui sont d’autant plus rétifs à se conformer, à se plier à une série de contraintes dont ils ne voient pas le sens. Comment tout cela devient une partie du problème plutôt qu’une partie de la solution. C’est une manière simple de le dire mais souvent c’est ça qu’on entend et qu’on vit dans le travail avec les habitants. Les procédures administratives inextricables, l’empilement des réglementations où plus personne ne s’y retrouve même les plus pointus des techniciens et des juristes. Ceux qui doivent en subir les effets c’est encore autre chose ! Parfois le remède est pire que le mal. Exemple, parmi d’autres : les fermetures de bâtiments insalubres ; on ne parvient pas toujours à comprendre le sens de cette mesure tant qu’il n’y a pas des mesures de relogement garanties effectives et efficaces. Les gens sont deux fois victimes de leur situation. Comment peut-on produire l’inverse de ce qu’on veut. Avec cette dimension structurelle : on est dans une situation de gestion de la pénurie, il y a énormément de demandes et très peu d’offres. On n’arrive pas à suivre. C’est très facile de se cantonner dans un quant à soi comme travailleur et d’être de plus en plus sélectif, exigeant et de dire aux gens vous n’avez qu’à vous conformez, si vous êtes dans cette situation-là c’est parce que vous le voulez bien, vous ne faites pas tous les efforts, etc. On responsabilise à outrance les gens pour rechercher un emploi, on sait qu’ils ne vont pas en trouver mais il faut qu’ils en cherchent un. Le parallèle est de plus en plus évident par rapport au logement : trouver un bon logement c’est comme trouver un bon emploi, c’est chercher un truc qui n’existe pas… Il y a une tendance à être de plus en plus exigeant : puisqu’on ne sait pas satisfaire tout le monde, on va satisfaire ceux avec qui on peut travailler, c’est très interpellant. Surtout avec une situation sociale qui ne s’améliore pas.

DU : Je suis d’accord. Des institutions comme le CPAS par exemple, à Charleroi, elles ont un monopole, le monopole de la pensée. On travaille donc dans ce monopole. Finalement je me bats contre mon propre « social. » On a une liberté de dire mais on est cloisonné par des structures qu’on s’est battu pour mettre en place. Je voudrais que la hiérarchie de ces structures écoute plus les travailleurs, qu’on accompagne plus les mecs qui vont dans les squats pour voir les gens dans quel état ils sont. On essaye de travailler autrement mais ce n’est pas la seule solution, il faut de nouvelles formes de collaborations, mais parfois j’ai l’impression que dans notre secteur les travailleurs aussi se contentent de ce qu’ils ont. Même si j’ai de la gueule et que je dis ce que je pense, je finis moi aussi par être fatigué de le dire. Je me dis qu’après tout la solution c’est de faire sa journée et de rentrer chez soi et de ne plus penser à rien, mais est-ce qu’on peut le faire quand on travaille dans un truc d’éducation permanente, je dis bien permanente ? Est-ce que parce qu’un gars m’a volé que je vais lui fermer toutes les portes ?


Vos avis sur la situation à Charleroi aujourd’hui ?

DU : Charleroi se casse la gueule depuis des années. Depuis l’installation du service des Finances à la ville-basse, on a laissé pourrir le quartier (le quartier situé face à la gare du sud, NDLR). La volonté des politiques de l’époque c’était de raser le ville-basse et de faire des bureaux. Et le logement là-dedans ? En tant que travailleur de rue j’ai vu les premières agressions commises par des gens qui venaient de Bruxelles, quand j’en parlais on me traitait de fabulateur. Surtout ne pas faire peur aux gens ! Je suis aussi vice-président des Restos du cœur, j’y ai vu des gens attraper la tuberculose. On m’a dit de ne pas ameuter… Déontologie de faux-cul.

DP : On a fait des choses, les réseaux de travail social sont beaucoup mieux organisés, plus ouverts, prospectifs et, osons le terme, plus performants qu’il y a dix ans. Chapeau au boulot accompli, mais il n’empêche que ce n’est pas à la hauteur de la situation. Je rejoins Denis. Avant il y avait la loi du silence, on ne parlait pas de ce qui se passait. Maintenant on est dans une autre loi du silence, Charleroi va mal, Charleroi est une ville presque violentée dans l’inconscient collectif, tu sens qu’il y a un malaise et dès lors, il ne faut plus dire du mal de Charleroi… Ok mais il suffit de faire le tour du centre-ville pour voir le nombre de logements et d’immeubles abandonnés ou inoccupés, c’est invraisemblable et ça va en augmentant ! La mise en place des aménagements urbains, on sait que ce sont des processus lourds et qui prennent du temps, mais on voit bien aussi qu’on a du mal à reprendre la maîtrise de la ville, à mettre sur pied un vrai projet de ville. Où les personnes les plus précarisées aient aussi une place ! La ville s’appauvrit de plus de plus et le réflexe c’est de dire : faisons venir des classes moyennes… Personne ne va revendiquer le fait qu’il faut se débarrasser des plus pauvres mais ça arrange bien tout le monde s’ils disparaissent de la circulation. C’est compliqué à dire, parce que que tout le monde fait du bon boulot, tout le monde se démène et du coup on ne peut plus être critique… Le travail qui est fait est bon mais il n’est pas à la hauteur des enjeux, je le répète. Dans les permanences, les collègues disent que c’est de plus en plus compliqué face aux situations inextricables de gens pour qui, de fait, il n’y a plus rien à faire…

DU : Les squats à Charleroi, ce n’est pas uniquement des maisons, il y aussi des tentes dans les bois, le long du canal, des tentes dans des maisons squattées, des caves, des souterrains… Aujourd’hui, et je ne voyais pas ça avant, des gens vont squatter des maisons à vendre. Des belles baraques ! S’ils savent rentrer dans une armoire pour dormir ils le font ! On ne se rend pas compte de tout ça et on s’étonne que les gens se détournent du social, moins de gens vont dans les centres.

Connaît-on les chiffres exacts de la grande pauvreté à Charleroi ? En Wallonie ?

DU : Non, mais c’est de l’hypocrisie déontologique. Pour les SDF notamment, les seuls qui sont reconnus comme tels sont ceux qui ont une adresse de référence au CPAS. Mais il y a un quota à ne pas dépasser… Sans oublier qu’il y a beaucoup de gens avec un logement qui sont très malheureux, parfois il vaut mieux être à la rue que dans un logement où il fait tout le temps froid.

Est-ce qu’on sous-évalue les problèmes ?

DP : Il y a une forme de déni de la réalité. En partie compréhensible : à une époque où on dit que la Wallonie doit se relever, ça fait mal de voir tout ce qui ne va pas. Dans notre secteur, ce n’est pas simple d’avoir des données objectives, fiables. Ce qu’on sait, c’est qu’il y a 32.000 demandes de logement social sur la Wallonie, sans compter tous ceux qui ne demandent plus ; 10 ou 12.000 personnes qui logent dans des caravanes ou dans des chalets à l’extérieur des centres urbains (là aussi les données ne sont pas très fiables), et puis on sait que d’après des études de 2006 de la Région, un locataire sur cinq habite dans un logement considéré comme en mauvais ou très mauvais état. L’autre difficulté, c’est la tendance à tout globaliser. En matière de lutte contre l’insalubrité, globalement la politique menée est bonne et donne de bons résultats. Le problème c’est à la marge, avec les personnes dans les situations les plus difficiles. C’est difficile à dire, on nous reproche de cracher dans la soupe, cela concerne une petite minorité, c’est vrai, mais c’est elle qui est le plus fragilisée. A nouveau on perçoit une tendance à nier la réalité, un manque de confiance dans les personnes. En général, on vient sanctionner la débrouille. Exemple : la cohabitation. Tout le monde sait que c’est plus facile de s’en sortir en logeant ensemble, et bien non ça ne va pas ! Ce n’est pas l’objectif de la réglementation ! Les solutions que les gens bricolent dans les campings, ce sont les gens qui n’arrivent pas à s’en sortir et qui trouvent des solutions à leur mesure qui leur permettent de vivre pas trop mal. Et puis on leur dit ce n’est pas comme ça qu’il faut faire. Mais il n’y a pas de solution à côté.

On voit donc grossir une masse de gens… hors cadre ?

DU : Oui, si on ne s’occupe que des gens avec qui ont sait qu’on va réussir tout en laissant de côté les autres… Du jour au lendemain, on te demande d’être parfait alors que tu viens d’un monde où tu es un laissé pour compte, où tu te rattaches tant bien que mal à ce qui existe. Résultat : tu es sanctionné et tu dis allez vous faire foutre ! On est en train de grossir les rangs des exclus. Combien de squatteurs aujourd’hui sont des gens qui ont été expulsés de leur logement !

Si je comprends bien, dès que les gens tentent de s’organiser autrement, on leur coupe l’herbe sous le pied ?

DP : Tout à fait. Mais attention, on n’est pas contre la fermeture des logements insalubres, mais les gens se débrouillent avec les moyens qu’ils ont ! Une travailleuse sociale me disait récemment : notre seul recours c’est les marchands de sommeil, il n’y a que chez eux qu’on peut envoyer les gens… C’est interpellant. On n’est pas contre la fermeture, le problème ce sont les conséquences pour les habitants dans la mesure où ils ne sont pas relogés. Et forcément que les gens se débrouillent là où ils sont, avec les moyens qu’ils ont. Ils voudraient bien quelque chose de mieux mais ils n’y ont pas accès. On les renvoie à l’Agence immobilière sociale qui a déjà du mal à absorber les demandes… Donc, de marchand de sommeil en marchand de sommeil, c’est la fabrique des sans abris, la machine continue. Effarant. Ce sont des questions d’organisation collective. A Charleroi par exemple, il y a assez de logements inoccupés pour qu’un jour des personnes aient le courage d’aller les occuper et qu’on les soutienne dans cette démarche.

Pour revenir aux « hors cadre » comme tu les appelais, il y a de plus en plus de gens inutiles au monde, c’est évident, mais le danger ce n’est pas le nombre de gens hors cadre c’est le cadre lui-même qui se rétrécit. On gère la pénurie, j’en reviens à ça. Quand on n’a pas les moyens de sa politique, on devient de plus en plus sélectif. Ce sont les conséquences de l’état social actif : une tentation plus forte de conditionner les droits ; aujourd’hui on demande à un sans abri d’avoir un projet de vie pour bénéficier du revenu d’intégration… C’est quoi un projet de vie ? Plus les gens sont dans la merde et plus on met des conditions sur leur tête, c’est épouvantable, la vie est déjà super compliquée, tu dois te trimbaler des démarches à n’en plus finir, courir toute la journée entre l’Onem, le Forem, le CPAS…. On bourre les journées des gens pour les occuper, l’oisiveté est la mère de tous les vices, non ? T’as pas de perspectives mais tu te bouges, comme ça, pendant ce temps-là, tu ne fais pas de bêtises. Et on passe à la vitesse supérieure avec les retombées de la crise… Les mesures d’austérités, les plans de rigueur, etc. Il n’y a pas d’alternative. Ce qui se prépare est encore plus effrayant. Je pense que les mesures à venir auront des effets plus dévastateurs.

Le froid qui est tombé soudainement en février à refocalisé l’attention des médias sur les sans abris. On a pu voir des formes de solidarité spontanée, citoyenne, se mettre en place ? C’est une tendance ou un effet passager selon vous ?

DU : Un effet médiatique. Mais depuis des années, à Charleroi, j’ai toujours eu des aides extérieures. Ce sont d’ailleurs des citoyens privés qui ont payé la maison qu’on occupe avec « Pose ton sac », on n’a pas de loyer à payer. Sauf l’électricité où on fait une quote-part. Ça va durer le temps que ça durera mais des gens s’activent c’est vrai. La nouveauté par rapport aux autres années, c’est les gens qui mettent une pièce libre ou un hangar à disposition. C’est bien mais qui les surveille ? Parfois, les gens ne se rendent pas compte du danger. Avant la mentalité de la rue c’était : je te rends au centuple ce que tu m’as donné, aujourd’hui ce serait plutôt je te prends au centuple… On te menace facilement.

DP : Il faut être au clair là-dessus. La violence sociale se traduit par l’exaspération quand tu n’as plus aucune perspective, que tu ne vois pas ce que tu fais dans ce système où tu n’as pas ta place, quand tu n’as pas des repères forts, d’ancrage familiale ou quelque chose qui te raccroche aux règles et contraintes de la société… Les gens ne sont pas plus cons ou crapuleux qu’avant mais c’est une lame de fond qui produit des comportements violents. Deux ou trois générations de chômages, la désertification économique, le décrochage scolaire, etc.

Pour en revenir à la question des solidarités, mon avis est plus nuancé. On a pris l’habitude de vivre dans des sociétés avec des systèmes de solidarité institutionnalisés, c’est la solidarité froide : la sécu, l’aide sociale, etc. Et on a un peu perdu les réflexes de solidarité de proximité, familiale, interpersonnelle, des solidarités plus chaudes, plus vivantes. C’est ce que montrent des opérations comme celles de la RTBF par exemple, il suffit de lancer un appel et que les gens soient touchés dans ce qu’ils vivent pour qu’ils soient prêts à partager. C’est génial ! Evidemment, on risque de simplifier à outrance le problème. Au call center, j’ai entendu des gens dire : il y a l’offre et la demande, faut faire « matcher » les deux… C’est de la gestion de stocks, on a déjà pas mal de dérives avec les services sociaux ! On est face à des situations devenues très complexes où il ne suffit pas de dire « y a qu’à. » En même temps, ces mobilisations sont nécessaires, même avec le côté énervant du charity business. On pourrait imaginer demain un reality show avec des sans abri tant qu’on y est ! Plus fondamentalement, il ne faut pas que ça efface le besoin d’avoir des mécanismes structurels de redistribution des richesses et de partage. C’est très bien d’avoir envie de partager mais ce n’est pas ça qui va réduire les inégalités sociales et qui va combler la fracture sociale de plus en plus importante. Ce qui me frappe à Charleroi, c’est presque autant la richesse que la pauvreté. Tant mieux pour ceux qui ont du fric mais le fossé qui sépare ces deux mondes qui cohabitent à 250 mètres de distances est énorme ! La dualisation de la société, le grand écart, ce n’est pas la bonne volonté citoyenne qui va la résoudre, ce sont les politiques structurelles.

Commentaires   

 
#1 uvier 30-07-2012 04:11
merci de cette échanges qui nous permet de rassembler nos pensée et merci a toi et bien sur bravo a fabienne pour ses photos,amitié
Citer
 

Ajouter un Commentaire

Test


Code de sécurité
Rafraîchir

Site propulsé par Joomla!, logiciel libre sous licence GNU/GPL.
Réalisation : Présence et Action Culturelles.