INGRID
Ingrid a 34 ans et quand nous la rencontrons, ça fait déjà 6 mois qu’elle est à la rue. Après avoir perdu en quelques jours son logement, une place de stagiaire rémunérée à Tournai et des perspectives d’emploi en cuisine, elle a décidé de revenir à Mons, sa ville natale.
Elle passe par des squats, des centres de nuit, dort là où elle peut. Quand nous la rencontrons, elle campe avec son compagnon à la périphérie de Mons sur un terrain alloué par la Ville avec d’autres SDF, quelque peu livrés à eux-mêmes.
Elle nous fait le récit sans fard d’un quotidien dans la rue.

Ça, c’est au camp, c’est la vue que j’ai tous les matins en me levant. Depuis la tente dans laquelle on a passé quatre mois. C’est là-dedans qu’on vit à deux. C’était très propre au début et maintenant c’est complètement en bordel !
On a amassé des choses et des choses. Donc, c’est une petite tente, il y a un petit auvent, dans lequel on met nos affaires. Mais c’est en train de pourrir, c’est un peu la catastrophe. On est en train de faire une cabane juste de l’autre côté pour avoir un truc en dur
et surtout pour avoir un truc chaud pour l’hiver. Parce que là, c’est une tente d’été, elle commence à prendre l’eau. Donc, le matin, ce n’est pas toujours agréable quand on se réveille avec les couvertures complètement humides.
Et puis surtout, on sent que le froid arrive...


Ça, c’est une vue d’ensemble du Centre de jour [pour sans-abris] qui est à 15 minutes à pied du terrain. On voit Claude, celui qui travaille tout le temps, les Restos du cœur, l’Escale, le magasin de seconde main de l’autre côté, les douches...
Avant de découvrir l’Escale, je ne savais pas du tout que ça existait. C’est quelqu’un que j’ai rencontré sur la place de Mons, quand j’étais complètement paumée, qui m’a amené jusque-là, parce que sinon, je ne savais pas du tout comment j’allais faire, ni où j’allais, ni rien du tout.
On m’a aussi conseillé d’aller à l’abri de nuit, mais c’était un peu hard. J’ai fait une nuit là, et je me suis dit : « plus jamais ».


C’est L’Escale. Derrière, il y a une petite boutique de vêtements de seconde main, vraiment pas cher, dans laquelle on peut trouver des trucs pour femmes qui coûtent rien et qui sont très corrects. C’est là que j’ai refait ma garde-robe quand je suis arrivée à Mons.
Parce que je n’avais quasi rien en arrivant. Avec 4 euros on a un jeans, avec 3,50 euros on a une paire de baskets. C’est quand même vachement pratique quand on n’a plus grand-chose, qu’on est à la rue et qu’on débute.
En plus, la dame qui tient ça est super sympathique, c’est une belle petite découverte. Je crois que même quand je serai installée, j’irai là-bas de temps en temps.


Ça, c’est Ricko et Rocky. C’est des chiens de SDF. À la base, Ricko (à droite) s’appelait Rocky, et lui (à gauche) s’appelait aussi Rocky.
Donc, on a dû faire un choix. On a donc inversé les deux lettres de Rocky en Ricko. Donc, ça c’est le mien et ça c’est celui de Véronique, une autre dame de l’Escale : c’est une rencontre des chiens et de leurs parents !
C’était le chien de Tintin, un SDF qui est décédé et c’est devenu mon bébé, quoi, c’est le bébé de sa maman ! Tintin. Il n’était pas au camp. C’est bien avant le camp. Peut-être 1 mois 1/2 avant le camp. Avant le B13 même, en fait.
Je l’ai rencontré une fois quand il faisait la manche, et comme j’adore les Jack Russel, forcément, on a sympathisé.


Ricko, c’était le premier chien qui était au terrain, donc maintenant il fait son péteux : dès qu’il y a un nouveau chien qui arrive, il fait le dur. Alors, tu imagines, un petit chien comme ça, par rapport aux molosses qui passent ! C’est déjà ma troisième fois à la rue.
La première fois, c’est le stress. C’est une catastrophe, une honte. Et finalement, tu vois que tu te débrouilles pas mal et que t’as pas vraiment de grands besoins.
À partir du moment où tes besoins vitaux et nécessaires sont remplis, un toit, de quoi manger, où se laver, tu t’aperçois que t’as pas besoin de grand-chose de plus. Être à la rue, c’est une certaine liberté. Y’a pas besoin de se demander comment faire le lendemain.
La bouffe, ça se trouve partout. On paye pas de caution, de loyer... Y’a pas de patron, de pressions. Aucune contrainte ! C’est la liberté totale. Je ne m’attendais pas à être aussi bien à la rue ! J’ai même pris du poids depuis que j’y suis !
Parce que tout le monde m’amène des burgers, des pizzas. Vaut mieux filer à manger que de l’argent d’ailleurs ! Mais posez quand même la question de savoir s’il n’a pas déjà mangé cela dit. Sinon, ça va se retrouver à la poubelle ton truc.
Parfois, on n’a pas l’appétit pour 2 durums, 3 frites et 5 sandwichs !


C’est la vue qu’on a de l’Escale depuis le banc qui est en face. C’est ce que je vois tous les jours quand je vais prendre ma douche. Je n’ai pas le choix si je veux me laver. Sauf les samedis/dimanches pour l’instant car c’est fermé le week-end.
Ce qui n’est pas pratique. En été, on peut encore aller à la piscine ou se doucher à l’eau froide. Mais, l’hiver ? Mais, bon, bientôt l’Escale sera aussi ouverte les samedis/dimanches, ce sera déjà plus facile.
Au camp, il y a une arrivée d’eau et c’est tout. Des toilettes sèches installées plus récemment, mais c’est vite devenu une horreur sur laquelle tu veux pas poser ton cul ! Parce que personne n’y met du sien.
C’est toujours les mêmes qui font tout ! Quand c’est 3 personnes qui ramassent pour 30, c’est bon quoi, marre ! Personne ne s’occupe des poubelles, tout est jeté par terre...
Après, on s’étonne qu’on ait des gros rats sous les palettes. On sent que ça bouge là-dessous, on n’est pas à l’aise…


Je crois que c’est l’abri de nuit, mais c’est fort sombre… Pour moi, les abris de nuit et les centres, ce n’est franchement pas l’idéal. Le camp, non plus, attention. C’est le fait justement qu’on nous mette avec tout le monde.
Il y des gens que j’apprécie, et des gens que j’apprécie moins, on est obligés de vivre avec. Déjà dans une famille, ceux qui ne s’apprécient pas se tapent dessus, ben là, c’est à peu près la même chose. On n’a pas envie de se voir mais on est obligés de se voir.
C’est parfois franchement lourd. Mais, bon à l’Escale, ça va encore, si on n’a pas envie d’être là, on n’y est pas. [Tu préfères le camp à l’abri de nuit ?] Un centre de nuit, c’est bien pour ceux qui supportent les règles, moi, j’ai l’impression d’être en prison alors que bon, on n’a rien fait !
Il faut rentrer à telle heure, fumer sa cigarette à telle heure, se coucher à telle heure... C’est un peu trop strict pour la plupart des gens, dont moi.
Maintenant le camp, ce qui est bien, c’est qu’on est libre. Mais le problème, c’est que tout le monde est libre ! Et tout le monde fait ce qu’il a envie. S’il a envie de ne rien foutre, il ne foutra rien, s’il a envie de chier devant ta tente, il chiera devant ta tente...
Il n’y a rien pour garantir quoi que ce soit : ni sécurité, ni propreté, ni hygiène. D’ailleurs, ce serait bien qu’il y ait quelque chose. »


C’est le chemin pour aller du terrain à l’Escale. Le matin comme le soir, c’est l’endroit le plus calme. Il n’y a pas un bruit, il n’y a personne qui vient te faire chier. C’est le seul endroit au calme en fait, où personne ne nous parle ou nous regarde.
Il y a parfois des étudiants qui font la fête, mais ils sont encore plus crapus que nous. C’est génial, avec leur tenue, machin, tu rigoles ! Nous on passe à côté, on fait les fiers !
Il n’y a personne qui nous fait chier dans ce parc. C’est vrai qu’on passe souvent par là, c’est calme, et c’est propre. C’est quelques minutes où on ne voit personne, on est pépère.


C’est le mur du fond de la cabane. Ça fait environ 6 semaines que c’est comme ça. On n’a pas beaucoup avancé dessus, car on ne savait pas si on allait rester ou partir à cause de l’entourage qui fait qu’on a envie des fois de les envoyer tous chier...
En attendant de trouver un logement, on n’a pas le choix. Donc, on a trouvé une visseuse qu’on est en train de charger à l’Escale, c’est aussi là qu’on charge les GSM. Ce week-end, on va commencer les châssis.

Ce camp, c’est simplement pour nous éloigner du centre ville. On fait tache. Donc, on nous éloigne du centre-ville, on nous fait aller vers le terrain pour que le centre de Mons soit « plus joli ». Une fois, durant la grève de ramassage des poubelles.
Je me trouvais près d’un tas d’immondices énorme dans le centre de Mons. Les flics de la cellule anti-SDF m’ont interpellée et m’ont demandé de dégager. Les poubelles pouvaient rester là, ça ne les dérangeait pas, mais moi, je dérangeais.
Récemment, je me suis fait jeter de la banque alors que je voulais retirer de l’argent avec ma carte.
Alors que je suis cliente ! OK, j’ai un parcours de vie qui fait que je me suis retrouvée dans la merde, mais, je suis quelqu’un de tout à fait normal, j’ai quand même le droit d’avoir une carte de banque et d’aller retirer tranquillement mes sous à la banque !


C’est la partie du camp « Banlieue 13 » en souvenir du B13. On était huit du B13 à venir dans le camp, on est plus que cinq aujourd’hui. Au début, c’était propre et tout ça. Maintenant, c’est devenu n’importe quoi, carnage…. On avait tout bien fait.
Maintenant, c’est le foutoir. C’est plus un grenier de stockage qu’un endroit où il fait bon vivre… On a dû prendre tout le matériel pour faire notre cabane. On a récupéré tout un tas de trucs, planches, châssis, tapis, des invendus, des stores, des rideaux de douche, etc.
Il faut les stocker. Y’a blindé de trucs qu’on récupère des poubelles et qui marchent plus ou moins ; une lampe, il fallait juste changer les piles. On prend les caddys au Aldi, on met tout dedans, les tapis, les palettes, et puis on va le rapporter. C’est comme ça qu’on fait, vraiment à la Zézette... C’est ce qui nous permettra logiquement de tenir l’hiver au chaud, si on n’a pas l’appartement.


On ne voit pas très bien mais c’est la clairière, avec tout le matériel qu’on a ramené pour faire la cabane. C’est uniquement de la récup. Parce que de toute façon, la cabane, plus elle va être belle, et moins on aura de chance de la garder !
Parce qu’il y a la jalousie, les autres du camp vont y foutre le feu, ils vont la déglinguer. Ou des gens extérieurs au camp. Il y a déjà eu quelqu’un qui avait fait une cabane, tout en bois, pas trop loin : elle a été incendiée. Les gens ne supportent pas les SDF.
Et même entre SDF, ils ne supportent pas si quelqu’un a plus qu’eux.
Ils ont bien vu qu’on a tout ramené sur notre dos, mais en fait pour eux : « ça ne va pas, ils ont plus que nous ». Quand on se casse le cul pour eux, là ça va. Mais, dans l’autre sens, ce qu’on prend pour nous, ça ne va pas !
Bref, d’une manière ou d’une autre, cette cabane ne fera pas un an. Ça faut se le dire. Ça ne sert à rien d’acheter quelque chose, ils vont quand même la faire cramer.
Donc, c’est que de la palette, de la récupération, de la bâche, et encore pour l’isolation extérieure une espèce de panneau qu’on a récupéré et qu’on va agrafer dessus. Point barre, tout simplement. Je ne vais pas investir alors que je dois mettre de côté pour ma caution.


C’était l’espace commun avant. C’est donc la petite vue du petit coin à nous qu’on s’est fait avec Alain, avec une petite barrière entrelacée, c’est le foutoir qu’on voit tous les jours. L’Escale dit que le camp c’est un truc « autogéré ».
Moi, je veux bien, c’est un endroit, où on met tous les gens qui ne savent pas gérer en même temps et on espère d’eux qu’ils se gèrent eux-mêmes. Chercher la logique… Comment on peut demander de l’autogestion à des gens qui ne savent pas se gérer ?!
On les met tous ensemble et on leur dit : démerdez-vous !


C’est notre petit coin pour avoir une petite intimité. Et ça, c’est les jolis mollets d’Alain ! C’était le premier jour. On s’est installés dans la clairière à côté. On a mis deux petites tentes et une bâche pour dire « c’est officiel, on est là ».
C’est notre coin avec Alain. Avec certains, on a des bons rapports de voisinage. Mais avec d’autres… Bon, certains, on peut leur faire confiance, mais d’autres non. Y’en a qui piquent les CPAS des uns ou des autres. On s’est fait voler 150 euros il y a pas longtemps.


C’est notre petit coin, depuis l’extérieur de la tente. Il y a énormément de gens qui se retrouvent à la rue mais qui n’ont rien à faire dans la rue et qui devraient en fait être dans un hôpital psychiatrique.
À certains, on leur donne 800 euros, car ils sont handicapés. Mais comment voulez-vous qu’il gère un budget s’ils ne savent déjà pas se gérer eux-mêmes ? Il faut des places en institutions. Les gens capables s’en sortent.
Mais sinon, y’en a plein qui pourront jamais parce qu’ils ont des problèmes d’alcool, de came, de dépressions mal soignées...
Y’a plein de cas différents, il faudrait énormément de spécialistes, de bénévoles. Il faudrait leur donner peut-être moins d’argent mais plus d’accompagnement. Les alcoolos et les dépressifs, on peut arriver à les sortir du truc.
D’autres, qui sont plus fous, il faut les mettre en institutions spécialisées.
Il y en a des très gentils, c’est pas ça, mais ils ne savent pas se débrouiller, ils sont comme des gamins de 8 ans : on ne peut pas laisser des gens comme ça dehors. Idem pour des personnes âgées.
Je pense à Plop, 68 ans ou à Jean-Paul qui est décédé. Je l’ai connu à l’abri de nuit, je l’ai pris au parking et au B13. Il est mort, trop vieux, il a pas supporté, son cœur a lâché. J’ai encore son sac à dos. Sa famille n’a pas voulu le récupérer.
Moi, je le garde. Ou des gars de 19 ans comme Alain. 19 ans ! 19 ans à la rue ?! Comment il commence la vie ? C’est encore un gamin ! Il devrait être en pré-autonomie, avec des éducateurs qui lui apprennent à gérer ses économies.
Un autre qui tourne à la came à 5 grammes 5 fois par jour. Y’a moyen qu’ils s’en sortent mais si personne ne les aident, ils ne le feront pas, ils ne s’en sortiront pas.


C’est le barbecue... Ils ont fait venir un « expert du feu » ! C’était super marrant, un type qui a vécu dans les bois envoyé par une asbl d’aide au SDF. Il nous a fait un « point feu » que personne n’utilise.
Les briques éclatent au feu, et la planche en contreplaqué en dessous dégage des vapeurs toxiques quand elle chauffe ! On a déjà eu un expert en montage de palettes qui a monté nos trois palettes, super... Et puis, on les a démontées...
C’est de l’aide très ponctuelle qui ne sert pas à grand-chose. Pour réellement aider les SDF, il faudrait plus d’accompagnement psychologique et social. Ça coûte plus cher que donner le CPAS mais à long terme, c’est sans doute beaucoup plus rentable.
Car la plupart sont détruits. Par l’alcool notamment. Il faut quelqu’un qui vienne les chercher, leur donne la main et les amène faire les démarches avec eux, les prenne avec pour faire ses machines, pour qu’ils se douchent, sinon ils ne le feront pas.
Il faut un accompagnement personnalisé. Même si ça coûte plus cher que de filer simplement de l’argent, ce serait plus utile. [Et si on leur donnait un logement d’abord ?] C’est une bonne idée.
Mais là encore, il faut que le logement aille avec un accompagnement, la désintoxication etc. Sinon, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Ils vont chier dans leurs tiroirs.
Ils boivent tellement parfois qu’ils se pissent ou se chient dessus, ou parlent à un arbre. Il faut un administrateur de biens qui les accompagne pendant un ou deux ans, qui va faire des courses avec eux.
Il doit y avoir plus de bénévoles qui les aident dans les actions sociales et psychologiques à long terme. Ceux qui viennent au camp viennent une fois et puis c’est tout, y’a pas de suivi.


Ça, c’est le coin de Chantal, juste derrière nous. Je l’avais rencontré à l’Escale. C’est un peu une « ourse des bois », elle voit jamais personne et elle parle pas beaucoup. Quand elle parle, elle râle. Mais je l’adore ! Et elle s’est installée toute seule elle !
On a monté quasiment tout le camp, sauf elle qui est très débrouillarde, clean, courageuse et à peu près indépendante. Nous on partage pas mal. Mais, ce n’est jamais suffisant pour certains. Ici, quand je suis arrivée au camp, je faisais à bouffer pour 10 personnes.
J’arrivais à faire les invendus, aller chercher la nourriture, à cuisiner, à servir tout le monde, à faire la vaisselle pour tout le monde et les autres, ils n’arrivaient même pas à débarrasser leur assiette ! On a acheté exprès des assiettes en carton.
Hé bien, elles restaient là, j’étais obligée de les jeter moi-même ! Il n’y a rien qui est fait !
Mais le pire, c’est que quand j’ai arrêté de le faire, on m’en a voulu, c’était devenu naturel pour eux ! On peut leur donner un plat préparé, on fait du feu, ils ne vont pas avoir l’idée de le mettre sur le feu.
Ils vont le manger froid et en plus dire « c’était pas bon » ! J’ai l’impression d’être éducatrice spécialisée alors que je n’ai pas le cursus pour ! Et alors que j’ai mes propres problèmes !


C’est mon homme qui boude... Il n’aime pas qu’on le prenne en photo mais j’ai réussi ! Je l’ai rencontré au B13, un bâtiment squatté au centre de Mons, un vieux bâtiment pourri qu’on avait commencé à nettoyer avant de se faire éjecter.
Là-bas, il y avait plus d’intimité, chacun avait sa piaule. Il y avait des murs, on ne s’entendait pas. On nous a dit qu’il devait être démoli en septembre. Mais c’était pour nous faire dégager, car il est toujours là. Du coup, on a foutu le camp sinon on serait resté.
Le camp, ça devient vite insupportable pour tout le monde, on devient fou. La promiscuité, le froid, les WC qui sont dégueulasses, les gens qui ne font jamais rien… tout le monde finirait par péter un câble d’être dans des conditions pareilles. Même les plus forts mentalement finissent par devenir dingues.
Y’a vraiment rien de rassurant. Au début, on faisait des gardes de nuit parce qu’il y a déjà eu des gens avec des barres de fer qui sont rentrés pour foutre le bordel ou trouver de l’argent. Des gens qui veulent « casser du SDF ».
Heureusement qu’on est beaucoup. Mais le jour où ils vont vraiment arriver… on ne sait pas quand mais ça va arriver. Juste en face, c’est un petit bois, lieu de rencontre pour les homos.
Donc, des gens fachos ou bourrés qui vont décider de se faire une « expédition punitive », ils ont le choix entre « casser du pédé » ou « casser du SDF » !
Qui va aller porter plainte ? Tout le monde s’en fout des SDF. Du coup, maintenant, on dort avec nos lames, avec nos barres. On n’a pas le choix.


C’est dommage, on ne voit pas bien. C’est mon bébé d’amour, mon doudou. J’en suis tombée amoureuse quand je l’ai vu ! Ça s’est fait naturellement, de rencontre en rencontre, grâce à la rue. C’est comme avec mon homme.
Je suis contente finalement d’être tombée à la rue pour ça. Je n’aurais pas pu les rencontrer autrement. C’est des rencontres comme ça, que je n’oublierai jamais, quoi, que ce soit mon chien ou mon homme.
Comme quoi, chaque chose négative t’apporte quelque chose de positif. Même si faut bien chercher parfois !


J’ai pris en photo la place où je suis resté assise pendant deux jours à l’Escale. Quand je suis partie du camp pendant deux jours. À un moment, j’en pouvais plus du camp, il fallait que je m’isole.
J’ai dormi une fois ici, au Cool, un vieux bâtiment abandonné qu’on peut squatter. Et une fois à l’abri de nuit, même si j’avais dit que je n’y retournerais plus jamais. J’avais besoin de repos et de dormir.
J’ai très mal dormi à l’abri de nuit et j’ai mieux dormi ici, avec kiki. Je suis restée deux jours avec mon chien. Il tient à moi. Il ne se nourrit plus quand je ne suis pas là.
Il doit avoir peur de perdre sa nouvelle maitresse comme il a perdu son premier maitre. C’est pour ça que je ne suis pas restée à l’abri de nuit, parce qu’on ne peut pas le prendre avec.


C’est Michou. Un super pote. Je l’ai rencontré au parking, avant le B13. Quand je suis arrivée, je suis allée au parking [le parking de la Grand Place de Mons], et c’est grâce à lui que j’ai survécu au parking !
Le parking, c’est là où la plupart des SDF de la ville dormait. L’avantage, c’est qu’il n’y a pas de courant d’air, mais il y a les hydrocarbures, tu tousses le matin. Et plein de moustiques géants, j’ai encore des cicatrices, c’est une horreur !
Mais au moins, y’a des caméras de surveillance, on est plus en sécurité là-bas qu’ici, au camp. Michou, j’essaye de faire attention à lui. Il en vaut la peine. C’est celui qui a le plus besoin d’aide dans le camp.
Mais il n’en veut pas d’aide. Il est en train de se foutre en l’air. Parce qu’il est dépressif et a eu une histoire difficile. Il boit beaucoup et mange peu. On vit avec tout un tas de gens qui ont des parcours difficiles. Il faudrait une aide extérieure.

Une fois, quand je dormais au parking, on est venu me tirer sur les cheveux, pour me proposer 50 balles [c’est-à-dire ?] À ton avis ? [Comme à une prostituée ?] Michou dormait. Tout le monde dormait. Un type m’a tiré sur les cheveux et voulait me forcer de venir avec lui.
Il allait me donner 50 balles. Du coup, j’ai sorti ma lame et le type m’a lâché. Une femme à la rue... si tu savais le nombre de douches qu’on m’a proposées...
J’ai jamais plu autant de ma vie ! Tant que j’avais un appartement, personne ne me regardait, j’étais presque transparente. Depuis que je fais la manche, si tu savais le nombre de chevaliers servants que j’avais... tous des vicelards !
Même parmi les bénévoles des asbl parfois... on les voit arriver gros comme une maison. Quand je faisais la manche, je mettais sur un petit carton « Recherche petits jobs honnêtes » avec honnêtes bien souligné 3 fois !
C’est incroyable la cible qu’on peut être quand on est une fille dans la rue. Forcément, qui dit femme à la rue dit qu’elle a besoin de fric. Moi, ça va, j’en ai plein de côté. J’ai peu de besoins, quand c’est non, c’est non. Avec 100 balles, je fais 15 jours.
Je préfère faire la manche. Je ne volerai pas et je ne vendrai pas mon cul !


C’est mon homme qui rentre au camp. Cette tente on va la garder. Quand on aura fait la cabane, on va la replier. Et dans 20 ans, je suis sûre qu’on va la monter au milieu du salon en souvenir de nos débuts ! [rires]
J’ai eu l’occasion de mettre 6 mois de caution de côté. Je vais m’en sortir et finir par me trouver un appart. Mon homme aussi. On a besoin d’intimité de calme, loin de la crasse, des engueulades, des gens...
Tous les jours, ça se gueule dessus, c’est comme Astérix et le village gaulois... Au bout d’un moment, on devient dingue. Si j’ai l’appartement mais que mon homme ne peut pas y être non plus, on fera quelques jours dans la cabane, quelques jours chez moi.
Les jours les plus froids chez moi, et les jours les moins froids dans la cabane.


Toutes les photos ont été prises par Ingrid durant l’automne 2016.
Propos recueillis par Aurélien Berthier et Marie-Noëlle Demoustiez

PAC Mons - Borinage sortira en février 2017
« Murmures de la rue : Autre visage du sans-abrisme »,
un recueil de textes issus d’ateliers d’écriture, auxquels Ingrid a participé,
basé sur les récits de vie d’un groupe de SDF de Mons qui vise à changer le regard sur le monde de la rue.