La production de chaque batterie de véhicule électrique, chaque panneau solaire, chaque drone militaire et chaque data center repose sur une chaine d’approvisionnement qui débute sous le sol. Cobalt, manganèse, graphite naturel, cuivre, nickel, lithium, terres rares1 : ces ressources sont aujourd’hui au cœur de l’expansion des secteurs énergétique, numérique et de la défense.
Les technologies qui structurent nos sociétés reposent ainsi sur une réalité matérielle souvent oubliée. Selon l’ADEME (Agence de la transition écologique en France), la fabrication d’un seul smartphone nécessite l’extraction d’environ 200 kg de matières premières. Les métaux qui le composent étant présents en très faibles concentrations dans les roches, l’obtention de quelques grammes de matière utilisable implique l’extraction et le traitement de volumes considérables de minerai. Cet objet du quotidien révèle ainsi l’empreinte matérielle souvent méconnue de nos modes de consommation.
Dans le contexte des transformations géopolitiques, géoéconomiques, énergétiques et numériques actuelles du monde, la demande pour certains minéraux, qualifiés de « critiques » ou « stratégiques » par les États qui en dépendent, connait une forte croissance. L’Agence internationale de l’énergie estime que la demande de lithium pourrait être multipliée par cinq d’ici 2040, tandis que celle de cobalt augmenterait de 50 – 60 % et celle de cuivre d’environ 30 %. Derrière la promesse d’une transition énergétique décarbonée et la numérisation du monde, se dessine en réalité une intensification sans précédent de l’extraction minière : la mine reste ainsi un élément incontournable du capitalisme contemporain. Cette ruée extractiviste a des conséquences d’autant plus délétères qu’elle se paye par un prix humain, social et écologique élevé dans les pays où elle se déroule.
L’extraction des minerais stratégiques est contrôlée par un nombre limité d’acteurs privés et se concentre dans une poignée d’États : République démocratique du Congo, Chili, Chine, Russie, Brésil et Afrique du Sud. De leur côté, les pays industrialisés fortement dépendants de ces ressources, mais disposant de capacités limitées pour les produire, cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en diversifiant leurs sources d’importation.
Si ces stratégies répondent à des impératifs de sécurité économique pour les États fortement industrialisés, elles tendent à occulter les déséquilibres qui caractérisent les chaines d’approvisionnement en matières premières : les pays exportateurs assument les coûts sociaux et environnementaux de l’extraction, tandis qu’ils ne bénéficient que marginalement de la valeur ajoutée créée par la transformation et la commercialisation de ces ressources.
Un exemple emblématique de ce déséquilibre est la République Démocratique du Congo (RDC), où le manque d’infrastructures, l’absence de transfert de technologies, la faiblesse de la gouvernance interne et la captation des rentes par une élite politico-économique limitent le développement d’activités de transformation locale et enferment le pays dans un rôle de fournisseur de matières premières peu transformées.

Une mine à Kolwezi (Lualaba) — Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025
Une pauvreté persistante malgré une richesse minière exceptionnelle
La RDC est un pays stratégique en raison de la richesse de son sous-sol, exploité pour de nombreux minerais, parmi lesquels le cuivre, le cobalt, l’étain, le tantale, le tungstène, l’or et le diamant. Ce pays représente un acteur incontournable de la transition énergétique à l’échelle mondiale puisque la RDC produit près de 74 % du cobalt au niveau mondial, entre 20 et 30 % du coltan et elle est le second producteur de cuivre au monde. Le cuivre et le cobalt sont principalement concentrés dans le sud-est du pays, notamment dans les provinces du Lualaba et du Katanga. Quant à l’or et aux minerais dits « 3T » (étain, tungstène, tantale), aussi qualifiés de « minerais de conflits », ils sont majoritairement exploités dans les provinces de l’Est, comme le Kivu et le Maniema.
Le Lualaba, anciennement intégré au Katanga, constitue le cœur historique de l’activité minière congolaise. Dès la période coloniale belge, le cuivre y était extrait à grande échelle afin d’alimenter les industries de la métropole et les marchés internationaux. Soixante-six ans après l’indépendance, la province demeure largement intégrée à l’économie mondiale selon cette même logique extractive : les minerais quittent le territoire sous une forme peu transformée, tandis que les activités les plus rémunératrices de la chaine de valeur restent concentrées ailleurs. Ainsi, une part importante des minerais est d’abord acheminée vers la Chine pour y être raffinée et transformée en produits semi-finis. Ils sont ensuite intégrés dans des produits finis à plus forte valeur ajoutée, fabriqués dans de nombreux États (Union européenne, Australie, Canada, États-Unis, pays des BRICS+, etc.).
Aujourd’hui, la province est devenue la capitale mondiale du cobalt. Elle représente par ailleurs 73 % des redevances minières2 perçues au niveau national, illustrant son poids central dans l’économie congolaise. À ce titre, le Lualaba est emblématique aujourd’hui des principaux enjeux liés à l’approvisionnement en minerais critiques.
La province se trouve en effet au cœur des intérêts des grandes puissances, des investissements internationaux et des chaines d’approvisionnement mondiales. Cette dynamique se traduit par une intensification de l’exploitation minière, marquée par la coexistence, souvent conflictuelle, entre exploitations industrielles à grande échelle et exploitations artisanales, dans un contexte caractérisé par de fortes asymétries de pouvoir et une régulation limitée du secteur.
Ainsi, malgré son rôle central dans l’approvisionnement mondial en minerais critiques et sa contribution majeure aux revenus miniers nationaux, le Lualaba demeure marqué par un décalage persistant entre la richesse produite sur son territoire et les bénéfices effectivement captés par sa population.

Des creuseurs d’une mine à Kolwezi (Lualaba) — Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025
Les creuseurs artisanaux, entre précarité et dépendance
Au Lualaba, des centaines de milliers de creuseurs miniers artisanaux travaillent dans des conditions précaires, sans protection sociale, au péril de leur santé et dans un cadre souvent informel, voire illégal. Le phénomène s’est fortement accentué dans les années 2010 : l’explosion de la demande mondiale de cobalt a provoqué une importante migration vers les zones minières de la région. Près de 450 000 creuseurs artisanaux y seraient aujourd’hui actifs.
L’un des principaux défis auxquels font face les creuseurs est l’absence de cadres d’exploitation artisanale légaux et sécurisés. Les mineurs artisanaux n’ont dès lors généralement accès qu’à trois formes d’organisation de l’activité minière, toutes marquées par une forte précarité.
La première est de pénétrer illégalement sur des concessions industrielles, actives ou non, y compris dans des zones présentant des risques importants liés à l’instabilité des sols. Dans ces espaces, la présence des forces de sécurité chargées de protéger les concessions minières entraine des affrontements réguliers : chaque année, tirs, barbelés, morsures de chiens et effondrements causent morts et blessés.
La seconde est de travailler sur un site minier « toléré », généralement contrôlé par une élite locale. Ces sites sont soumis à de multiples prélèvements (taxes de sortie du site, taxes de transport, etc.). Pour financer leur activité, les creuseurs doivent donc recourir à un « sponsor », c’est-à-dire un acteur disposant de capital, souvent un commerçant ou un intermédiaire, qui fournit les équipements nécessaires à l’exploitation (pelles, générateurs, pompes, etc.). Sans jamais descendre dans le puits, ce « sponsor » récupère d’abord l’intégralité de son investissement, puis prélève 50 % des bénéfices, l’autre moitié étant répartie entre la dizaine de personnes qui composent généralement l’équipe de creuseurs.
Enfin, la dernière possibilité est de creuser directement sur sa parcelle, dans son village ou en pleine nature. Cette pratique demeure également interdite, mais reste tolérée faute d’alternative.
Si ces trois formes d’organisation de l’activité minière diffèrent dans leurs modalités, elles ont en commun d’exposer les creuseurs à des risques importants. Parmi ceux-ci, les éboulements constituent l’une des principales causes d’accidents mortels. L’absence de supervision technique, le manque d’équipements adaptés et l’exploitation de galeries instables entrainent régulièrement des effondrements meurtriers.
Par exemple, au Lualaba, en novembre 2025, au moins 32 creuseurs artisanaux d’une mine de cobalt située à Kolwezi meurent après qu’un pont de fortune surplombant une tranchée a cédé sous le poids de nombreux mineurs. Fin janvier 2026, entre 200 et 400 personnes (dont 70 enfants) périssent dans un glissement de terrain qui a englouti des galeries d’une mine instable de coltan, sur le site de Luwowo à Rubaya (Nord Kivu). À peine un mois plus tard, environ 200 creuseurs meurent dans un effondrement similaire, toujours à Rubaya, sur le site de Kasasa.
Loin de relever de la fatalité, ces drames reflètent les conditions dangereuses dans lesquelles une grande partie de l’activité minière artisanale est contrainte de s’exercer.

Un creuseur d’une mine à Kolwezi (Lualaba) tient des minerai dans sa main — Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025
Des revenus dictés par les intermédiaires
La précarité des travailleurs se prolonge au moment de la vente du minerai. Quand les creuseurs opèrent sur des concessions industrielles, leur présence est tolérée à condition de revendre leur production au détenteur du site, qui en fixe les prix. Dans les zones d’exploitation artisanale, les creuseurs sont soumis à l’autorité de coopératives qui encadrent l’activité. En pratique, ils sont souvent tenus de revendre leur production au chef de coopérative, ce qui limite leur capacité de négociation. En dehors de ces situations, les creuseurs dépendent principalement de comptoirs d’achat, c’est-à-dire des acheteurs intermédiaires, souvent chinois, qui collectent le minerai avant de le revendre aux acteurs industriels.
Ces intermédiaires fixent les prix de manière unilatérale, imposent un taux du dollar inférieur à celui du marché local, manipulent les balances ou sous-évaluent la teneur en minerai contenu dans les échantillons examinés. D’ailleurs, seule la teneur en cuivre ou en cobalt est généralement prise en compte lors de la vente, alors même que d’autres minerais (comme l’or, le zinc ou le manganèse) peuvent être présents dans les roches extraites. Les creuseurs doivent ainsi arbitrer entre le cuivre et le cobalt en fonction des cours du marché, tandis que les acheteurs profitent ensuite de l’ensemble des ressources contenues dans le minerai.
Ces intermédiaires contrôlent aussi des segments entiers de l’économie locale : bars, casinos, supermarchés ou petits commerces. Ainsi, les revenus issus de l’exploitation minière circulent en grande partie au sein de ces mêmes réseaux, renforçant un système économique fermé dans lequel les creuseurs restent durablement en situation de dépendance.

Des creuseur d’une mine à Kolwezi (Lualaba) — Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025
Et les femmes ?
Les femmes ne participent généralement pas directement à l’extraction, notamment en raison de croyances locales selon lesquelles elles porteraient malheur sur la teneur en minerai des puits qu’elles approcheraient. Elles se voient dès lors cantonnées à des activités périphériques, mais néanmoins essentielles au fonctionnement de la chaine de production. Elles interviennent ainsi comme laveuses, transporteuses ou concasseuses de minerais. Les laveuses passent de longues heures debout dans des eaux souvent polluées pour nettoyer et trier les pierres, tandis que les transporteuses déplacent des sacs pouvant atteindre plusieurs dizaines de kilos. Les concasseuses broient ensuite les roches à la main.
Rémunérées à la quantité traitée, elles sont contraintes à des journées de travail longues et harassantes, qui les exposent à des risques accrus pour la santé : infections urogénitales, maladies de la peau ou mycoses liées à l’exposition prolongée à l’eau contaminée, ainsi que des maladies respiratoires et liées à la radioactivité des minéraux, qui affectent également les creuseurs. L’exposition à des substances toxiques impacte aussi leur santé reproductive, avec des taux anormalement élevés de fausses couches et de malformations congénitales rapportés dans ces contextes.
Les mines ont aussi recours au travail des enfants, certains âgés de moins de dix ans, impliqués dans des tâches de tri, de transport ou de lavage du minerai, dans des conditions dangereuses et au détriment de leur santé et de leur scolarisation.
D’ailleurs les impacts des mines ne touchent pas que les travailleur·euses, mais aussi les communautés locales autour des sites miniers, qui subissent directement la dégradation de leur environnement : déforestation, eaux polluées et rivières où le poisson est devenu impropre à la consommation. Car faute d’alternative, les habitant·es continuent d’utiliser l’eau des rivières pour différentes tâches quotidiennes (nettoyage des vêtements, irrigation des champs…). Enfin, l’expansion des sites miniers s’accompagne aussi de déplacements de populations, avec des compensations inadéquates, voire inexistantes.

Une mine à Kolwezi (Lualaba) — Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025
Quand la transition mondiale reproduit les logiques de domination
Le modèle extractif actuel révèle les profondes contradictions de la transition écologique et numérique mondiale qui, derrière le discours d’une « économie verte », masque l’exploitation intensive des ressources naturelles et la précarisation de la population des pays concernés.
Si des pays comme la RDC ne sont plus des colonies, les logiques de domination qui ont marqué leur histoire demeurent largement visibles. Les anciennes puissances coloniales ont laissé place à des multinationales et à des acteurs économiques transnationaux qui contrôlent les chaines d’approvisionnement, captent l’essentiel de la valeur créée et perpétuent une relation de dépendance structurelle, tout en fermant les yeux sur le prix payé par les travailleur·euses.
Les luttes climatiques, sociales et décoloniales sont indissociables. Articuler ces luttes entre l’Europe et le Sud global, c’est défendre une transition écologique juste, qui ne déplace pas les coûts sociaux et environnementaux vers les populations les plus vulnérables. Cela implique notamment d’exiger une responsabilité accrue des multinationales tout au long de leurs chaînes de valeur.
Cette exigence s’inscrit dans une dynamique internationale portée notamment par les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits humains. L’Union européenne s’était elle-même positionnée comme un acteur de premier plan avec l’adoption en 2024 de la directive sur le devoir de vigilance, qui visait à mieux prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement dans les chaînes d’approvisionnement mondialisées.
Cependant, ces avancées se sont heurtées à des intérêts économiques puissants. Les États-Unis ont dénoncé ces réglementations comme des mesures protectionnistes, tandis que de nombreuses entreprises européennes les ont présentées comme des charges administratives excessives. Au lendemain des élections européennes de 2024, ces pressions ont trouvé un nouvel écho au sein de la Commission européenne avec la présentation du paquet « Omnibus I », entrée en vigueur en mars 2026. Celui-ci réduit considérablement les obligations imposées aux entreprises en matière de devoir de vigilance et de transparence concernant les impacts environnementaux et sociaux de leurs activités. Cette révision constitue un recul préoccupant par rapport aux ambitions initialement affichées par l’exécutif européen en matière de responsabilité des entreprises et de transition.
À l’heure où l’urgence climatique et les violations des droits humains exigent que les entreprises rendent davantage de compte, cette orientation apparait comme une contradiction majeure. Face à ce recul, les forces progressistes au Nord comme au Sud devront redoubler d’inventivité et de détermination pour défendre une transition écologique qui soit également sociale, démocratique et décoloniale. Elle suppose aussi de s’interroger sur les modèles de production et de consommation qui alimentent la demande croissante en minerais critiques, en particulier sur le bien-fondé d’une numérisation sans limites de nos sociétés.
- Les terres rares regroupent 17 éléments chimiques stratégiques indispensables à de nombreuses technologies de pointe. Bien que relativement abondantes dans la croûte terrestre, leur extraction et leur raffinage sont techniquement complexes et fortement concentrés géographiquement, notamment en Chine.
- La redevance minière est une taxe prélevée sur la valeur du minerai au moment de sa vente ou de son exportation. Elle constitue l’une des principales sources de recettes fiscales issues du secteur minier et représente souvent une part importante des revenus que l’État tire de l’exploitation des ressources minières.
Les auteur·ices
Ilaria Bassetto et Simon Rix travaillent au Service mobilisation citoyenne et politique de Solsoc.
Solsoc est une ONG agréée par la Coopération belge au développement. Elle est l’une des organisations de solidarité internationale du mouvement socialiste. En partenariat avec différentes composantes de celle-ci, Solsoc soutient des mouvements sociaux et des organisations de la société civile en Afrique, en Amérique latine et au Proche-Orient afin de contribuer à un changement social progressiste, laïque et démocratique.
Le jeu de la ficelle décoloniale
Le « Jeu de la ficelle décoloniale » est un outil pédagogique et d'éducation populaire, proposé par PAC, qui interroge la relation entre la Belgique et le Congo en rendant visible l’exploitation des ressources et des populations de ce vaste pays. L’animation prend comme point de départ le téléphone portable et propose aux participant·es de tisser des liens entre cet objet particulier et les filières d’extraction, mais aussi d’exportation, des minerais qui rendent possible sa fabrication depuis le Congo RDC. Au fur et à mesure du jeu, les ficelles s'entrecroisent pour former une grande toile. Celle-ci permet de matérialiser concrètement la complexité de ce système économique postcolonial et les impacts sociaux et environnementaux de nos modes de vie. Pour en savoir plus ou connaitre les prochaines dates d'animation, vous pouvez consulter ce lien.
