Dans l’ombre de nos batteries, la vie des creuseurs congolais

Illustration : Vanya Michel

Le nombre de voi­tures élec­triques en cir­cu­la­tion aug­mente, les télé­phones et ordi­na­teurs sont deve­nus des outils incon­tour­nables de nos quo­ti­diens, les dis­po­si­tifs médi­caux gagnent en per­for­mance. Que ce soit pour répondre aux exi­gences crois­santes d’une socié­té tou­jours plus dépen­dante des tech­no­lo­gies ou pour accom­pa­gner la tran­si­tion éco­lo­gique, la demande de bat­te­ries et de com­po­sants élec­tro­niques ne cesse de croitre. Or, la pro­duc­tion de ces équi­pe­ments repose sur l’exploitation de res­sources miné­rales essen­tielles, telles que le cobalt, le cuivre ou le lithium, sou­vent extraits dans des pays du Sud glo­bal, dans des condi­tions de tra­vail indé­centes. Et avec un impact néfaste sur l’environnement.

La pro­duc­tion de chaque bat­te­rie de véhi­cule élec­trique, chaque pan­neau solaire, chaque drone mili­taire et chaque data cen­ter repose sur une chaine d’approvisionnement qui débute sous le sol. Cobalt, man­ga­nèse, gra­phite natu­rel, cuivre, nickel, lithium, terres rares1 : ces res­sources sont aujourd’hui au cœur de l’expansion des sec­teurs éner­gé­tique, numé­rique et de la défense.

Les tech­no­lo­gies qui struc­turent nos socié­tés reposent ain­si sur une réa­li­té maté­rielle sou­vent oubliée. Selon l’ADEME (Agence de la tran­si­tion éco­lo­gique en France), la fabri­ca­tion d’un seul smart­phone néces­site l’extraction d’environ 200 kg de matières pre­mières. Les métaux qui le com­posent étant pré­sents en très faibles concen­tra­tions dans les roches, l’obtention de quelques grammes de matière uti­li­sable implique l’extraction et le trai­te­ment de volumes consi­dé­rables de mine­rai. Cet objet du quo­ti­dien révèle ain­si l’empreinte maté­rielle sou­vent mécon­nue de nos modes de consommation.

Dans le contexte des trans­for­ma­tions géo­po­li­tiques, géoé­co­no­miques, éner­gé­tiques et numé­riques actuelles du monde, la demande pour cer­tains miné­raux, qua­li­fiés de « cri­tiques » ou « stra­té­giques » par les États qui en dépendent, connait une forte crois­sance. L’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie estime que la demande de lithium pour­rait être mul­ti­pliée par cinq d’ici 2040, tan­dis que celle de cobalt aug­men­te­rait de 50 – 60 % et celle de cuivre d’environ 30 %. Der­rière la pro­messe d’une tran­si­tion éner­gé­tique décar­bo­née et la numé­ri­sa­tion du monde, se des­sine en réa­li­té une inten­si­fi­ca­tion sans pré­cé­dent de l’extraction minière : la mine reste ain­si un élé­ment incon­tour­nable du capi­ta­lisme contem­po­rain. Cette ruée extrac­ti­viste a des consé­quences d’autant plus délé­tères qu’elle se paye par un prix humain, social et éco­lo­gique éle­vé dans les pays où elle se déroule.

L’extraction des mine­rais stra­té­giques est contrô­lée par un nombre limi­té d’acteurs pri­vés et se concentre dans une poi­gnée d’États : Répu­blique démo­cra­tique du Congo, Chi­li, Chine, Rus­sie, Bré­sil et Afrique du Sud. De leur côté, les pays indus­tria­li­sés for­te­ment dépen­dants de ces res­sources, mais dis­po­sant de capa­ci­tés limi­tées pour les pro­duire, cherchent à sécu­ri­ser leurs appro­vi­sion­ne­ments en diver­si­fiant leurs sources d’importation.

Si ces stra­té­gies répondent à des impé­ra­tifs de sécu­ri­té éco­no­mique pour les États for­te­ment indus­tria­li­sés, elles tendent à occul­ter les dés­équi­libres qui carac­té­risent les chaines d’approvisionnement en matières pre­mières : les pays expor­ta­teurs assument les coûts sociaux et envi­ron­ne­men­taux de l’extraction, tan­dis qu’ils ne béné­fi­cient que mar­gi­na­le­ment de la valeur ajou­tée créée par la trans­for­ma­tion et la com­mer­cia­li­sa­tion de ces ressources.

Un exemple emblé­ma­tique de ce dés­équi­libre est la Répu­blique Démo­cra­tique du Congo (RDC), où le manque d’infrastructures, l’absence de trans­fert de tech­no­lo­gies, la fai­blesse de la gou­ver­nance interne et la cap­ta­tion des rentes par une élite poli­ti­co-éco­no­mique limitent le déve­lop­pe­ment d’activités de trans­for­ma­tion locale et enferment le pays dans un rôle de four­nis­seur de matières pre­mières peu transformées.

Une mine à Kolwezi (Lualaba) - Photo de Ley Uwera prise en 2025 pour Solsoc

Une mine à Kol­we­zi (Lua­la­ba) — Pho­to : Ley Uwe­ra / Sol­soc, 2025

Une pauvreté persistante malgré une richesse minière exceptionnelle

La RDC est un pays stra­té­gique en rai­son de la richesse de son sous-sol, exploi­té pour de nom­breux mine­rais, par­mi les­quels le cuivre, le cobalt, l’étain, le tan­tale, le tungs­tène, l’or et le dia­mant. Ce pays repré­sente un acteur incon­tour­nable de la tran­si­tion éner­gé­tique à l’échelle mon­diale puisque la RDC pro­duit près de 74 % du cobalt au niveau mon­dial, entre 20 et 30 % du col­tan et elle est le second pro­duc­teur de cuivre au monde. Le cuivre et le cobalt sont prin­ci­pa­le­ment concen­trés dans le sud-est du pays, notam­ment dans les pro­vinces du Lua­la­ba et du Katan­ga. Quant à l’or et aux mine­rais dits « 3T » (étain, tungs­tène, tan­tale), aus­si qua­li­fiés de « mine­rais de conflits », ils sont majo­ri­tai­re­ment exploi­tés dans les pro­vinces de l’Est, comme le Kivu et le Maniema.

Le Lua­la­ba, ancien­ne­ment inté­gré au Katan­ga, consti­tue le cœur his­to­rique de l’activité minière congo­laise. Dès la période colo­niale belge, le cuivre y était extrait à grande échelle afin d’alimenter les indus­tries de la métro­pole et les mar­chés inter­na­tio­naux. Soixante-six ans après l’indépendance, la pro­vince demeure lar­ge­ment inté­grée à l’économie mon­diale selon cette même logique extrac­tive : les mine­rais quittent le ter­ri­toire sous une forme peu trans­for­mée, tan­dis que les acti­vi­tés les plus rému­né­ra­trices de la chaine de valeur res­tent concen­trées ailleurs. Ain­si, une part impor­tante des mine­rais est d’a­bord ache­mi­née vers la Chine pour y être raf­fi­née et trans­for­mée en pro­duits semi-finis. Ils sont ensuite inté­grés dans des pro­duits finis à plus forte valeur ajou­tée, fabri­qués dans de nom­breux États (Union euro­péenne, Aus­tra­lie, Cana­da, États-Unis, pays des BRICS+, etc.).

Aujourd’hui, la pro­vince est deve­nue la capi­tale mon­diale du cobalt. Elle repré­sente par ailleurs 73 % des rede­vances minières2 per­çues au niveau natio­nal, illus­trant son poids cen­tral dans l’économie congo­laise. À ce titre, le Lua­la­ba est emblé­ma­tique aujourd’hui des prin­ci­paux enjeux liés à l’approvisionnement en mine­rais critiques.

La pro­vince se trouve en effet au cœur des inté­rêts des grandes puis­sances, des inves­tis­se­ments inter­na­tio­naux et des chaines d’approvisionnement mon­diales. Cette dyna­mique se tra­duit par une inten­si­fi­ca­tion de l’exploitation minière, mar­quée par la coexis­tence, sou­vent conflic­tuelle, entre exploi­ta­tions indus­trielles à grande échelle et exploi­ta­tions arti­sa­nales, dans un contexte carac­té­ri­sé par de fortes asy­mé­tries de pou­voir et une régu­la­tion limi­tée du secteur.

Ain­si, mal­gré son rôle cen­tral dans l’approvisionnement mon­dial en mine­rais cri­tiques et sa contri­bu­tion majeure aux reve­nus miniers natio­naux, le Lua­la­ba demeure mar­qué par un déca­lage per­sis­tant entre la richesse pro­duite sur son ter­ri­toire et les béné­fices effec­ti­ve­ment cap­tés par sa population.

Des creuseurs d'une mine à Kolwezi (Lualaba) - Photo :de Ley Uwera pour Solsoc, prise en 2025

Des creu­seurs d’une mine à Kol­we­zi (Lua­la­ba) — Pho­to : Ley Uwe­ra / Sol­soc, 2025

Les creuseurs artisanaux, entre précarité et dépendance

Au Lua­la­ba, des cen­taines de mil­liers de creu­seurs miniers arti­sa­naux tra­vaillent dans des condi­tions pré­caires, sans pro­tec­tion sociale, au péril de leur san­té et dans un cadre sou­vent infor­mel, voire illé­gal. Le phé­no­mène s’est for­te­ment accen­tué dans les années 2010 : l’explosion de la demande mon­diale de cobalt a pro­vo­qué une impor­tante migra­tion vers les zones minières de la région. Près de 450 000 creu­seurs arti­sa­naux y seraient aujourd’hui actifs.

L’un des prin­ci­paux défis aux­quels font face les creu­seurs est l’absence de cadres d’exploitation arti­sa­nale légaux et sécu­ri­sés. Les mineurs arti­sa­naux n’ont dès lors géné­ra­le­ment accès qu’à trois formes d’organisation de l’activité minière, toutes mar­quées par une forte précarité.

La pre­mière est de péné­trer illé­ga­le­ment sur des conces­sions indus­trielles, actives ou non, y com­pris dans des zones pré­sen­tant des risques impor­tants liés à l’instabilité des sols. Dans ces espaces, la pré­sence des forces de sécu­ri­té char­gées de pro­té­ger les conces­sions minières entraine des affron­te­ments régu­liers : chaque année, tirs, bar­be­lés, mor­sures de chiens et effon­dre­ments causent morts et blessés.

La seconde est de tra­vailler sur un site minier « tolé­ré », géné­ra­le­ment contrô­lé par une élite locale. Ces sites sont sou­mis à de mul­tiples pré­lè­ve­ments (taxes de sor­tie du site, taxes de trans­port, etc.). Pour finan­cer leur acti­vi­té, les creu­seurs doivent donc recou­rir à un « spon­sor », c’est-à-dire un acteur dis­po­sant de capi­tal, sou­vent un com­mer­çant ou un inter­mé­diaire, qui four­nit les équi­pe­ments néces­saires à l’exploitation (pelles, géné­ra­teurs, pompes, etc.). Sans jamais des­cendre dans le puits, ce « spon­sor » récu­père d’abord l’intégralité de son inves­tis­se­ment, puis pré­lève 50 % des béné­fices, l’autre moi­tié étant répar­tie entre la dizaine de per­sonnes qui com­posent géné­ra­le­ment l’é­quipe de creuseurs.

Enfin, la der­nière pos­si­bi­li­té est de creu­ser direc­te­ment sur sa par­celle, dans son vil­lage ou en pleine nature. Cette pra­tique demeure éga­le­ment inter­dite, mais reste tolé­rée faute d’alternative.

Si ces trois formes d’organisation de l’activité minière dif­fèrent dans leurs moda­li­tés, elles ont en com­mun d’exposer les creu­seurs à des risques impor­tants. Par­mi ceux-ci, les ébou­le­ments consti­tuent l’une des prin­ci­pales causes d’accidents mor­tels. L’absence de super­vi­sion tech­nique, le manque d’équipements adap­tés et l’exploitation de gale­ries instables entrainent régu­liè­re­ment des effon­dre­ments meurtriers.

Par exemple, au Lua­la­ba, en novembre 2025, au moins 32 creu­seurs arti­sa­naux d’une mine de cobalt située à Kol­we­zi meurent après qu’un pont de for­tune sur­plom­bant une tran­chée a cédé sous le poids de nom­breux mineurs. Fin jan­vier 2026, entre 200 et 400 per­sonnes (dont 70 enfants) péris­sent dans un glis­se­ment de ter­rain qui a englou­ti des gale­ries d’une mine instable de col­tan, sur le site de Luwo­wo à Rubaya (Nord Kivu). À peine un mois plus tard, envi­ron 200 creu­seurs meurent dans un effon­dre­ment simi­laire, tou­jours à Rubaya, sur le site de Kasa­sa.

Loin de rele­ver de la fata­li­té, ces drames reflètent les condi­tions dan­ge­reuses dans les­quelles une grande par­tie de l’activité minière arti­sa­nale est contrainte de s’exercer.

Un creuseur d'une mine à Kolwezi (Lualaba) tient des minerai dans sa main - Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025

Un creu­seur d’une mine à Kol­we­zi (Lua­la­ba) tient des mine­rai dans sa main — Pho­to : Ley Uwe­ra / Sol­soc, 2025

Des revenus dictés par les intermédiaires

La pré­ca­ri­té des tra­vailleurs se pro­longe au moment de la vente du mine­rai. Quand les creu­seurs opèrent sur des conces­sions indus­trielles, leur pré­sence est tolé­rée à condi­tion de revendre leur pro­duc­tion au déten­teur du site, qui en fixe les prix. Dans les zones d’exploitation arti­sa­nale, les creu­seurs sont sou­mis à l’autorité de coopé­ra­tives qui encadrent l’activité. En pra­tique, ils sont sou­vent tenus de revendre leur pro­duc­tion au chef de coopé­ra­tive, ce qui limite leur capa­ci­té de négo­cia­tion. En dehors de ces situa­tions, les creu­seurs dépendent prin­ci­pa­le­ment de comp­toirs d’achat, c’est-à-dire des ache­teurs inter­mé­diaires, sou­vent chi­nois, qui col­lectent le mine­rai avant de le revendre aux acteurs industriels.

Ces inter­mé­diaires fixent les prix de manière uni­la­té­rale, imposent un taux du dol­lar infé­rieur à celui du mar­ché local, mani­pulent les balances ou sous-éva­luent la teneur en mine­rai conte­nu dans les échan­tillons exa­mi­nés. D’ailleurs, seule la teneur en cuivre ou en cobalt est géné­ra­le­ment prise en compte lors de la vente, alors même que d’autres mine­rais (comme l’or, le zinc ou le man­ga­nèse) peuvent être pré­sents dans les roches extraites. Les creu­seurs doivent ain­si arbi­trer entre le cuivre et le cobalt en fonc­tion des cours du mar­ché, tan­dis que les ache­teurs pro­fitent ensuite de l’ensemble des res­sources conte­nues dans le minerai.

Ces inter­mé­diaires contrôlent aus­si des seg­ments entiers de l’économie locale : bars, casi­nos, super­mar­chés ou petits com­merces. Ain­si, les reve­nus issus de l’exploitation minière cir­culent en grande par­tie au sein de ces mêmes réseaux, ren­for­çant un sys­tème éco­no­mique fer­mé dans lequel les creu­seurs res­tent dura­ble­ment en situa­tion de dépendance.

Des creuseur d'une mine à Kolwezi (Lualaba) - Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025

Des creu­seur d’une mine à Kol­we­zi (Lua­la­ba) — Pho­to : Ley Uwe­ra / Sol­soc, 2025

Et les femmes ?

Les femmes ne par­ti­cipent géné­ra­le­ment pas direc­te­ment à l’extraction, notam­ment en rai­son de croyances locales selon les­quelles elles por­te­raient mal­heur sur la teneur en mine­rai des puits qu’elles appro­che­raient. Elles se voient dès lors can­ton­nées à des acti­vi­tés péri­phé­riques, mais néan­moins essen­tielles au fonc­tion­ne­ment de la chaine de pro­duc­tion. Elles inter­viennent ain­si comme laveuses, trans­por­teuses ou concas­seuses de mine­rais. Les laveuses passent de longues heures debout dans des eaux sou­vent pol­luées pour net­toyer et trier les pierres, tan­dis que les trans­por­teuses déplacent des sacs pou­vant atteindre plu­sieurs dizaines de kilos. Les concas­seuses broient ensuite les roches à la main.

Rému­né­rées à la quan­ti­té trai­tée, elles sont contraintes à des jour­nées de tra­vail longues et haras­santes, qui les exposent à des risques accrus pour la san­té : infec­tions uro­gé­ni­tales, mala­dies de la peau ou mycoses liées à l’exposition pro­lon­gée à l’eau conta­mi­née, ain­si que des mala­dies res­pi­ra­toires et liées à la radio­ac­ti­vi­té des miné­raux, qui affectent éga­le­ment les creu­seurs. L’exposition à des sub­stances toxiques impacte aus­si leur san­té repro­duc­tive, avec des taux anor­ma­le­ment éle­vés de fausses couches et de mal­for­ma­tions congé­ni­tales rap­por­tés dans ces contextes.

Les mines ont aus­si recours au tra­vail des enfants, cer­tains âgés de moins de dix ans, impli­qués dans des tâches de tri, de trans­port ou de lavage du mine­rai, dans des condi­tions dan­ge­reuses et au détri­ment de leur san­té et de leur scolarisation.

D’ailleurs les impacts des mines ne touchent pas que les travailleur·euses, mais aus­si les com­mu­nau­tés locales autour des sites miniers, qui subissent direc­te­ment la dégra­da­tion de leur envi­ron­ne­ment : défo­res­ta­tion, eaux pol­luées et rivières où le pois­son est deve­nu impropre à la consom­ma­tion. Car faute d’alternative, les habitant·es conti­nuent d’utiliser l’eau des rivières pour dif­fé­rentes tâches quo­ti­diennes (net­toyage des vête­ments, irri­ga­tion des champs…). Enfin, l’expansion des sites miniers s’accompagne aus­si de dépla­ce­ments de popu­la­tions, avec des com­pen­sa­tions inadé­quates, voire inexis­tantes.

Une mine à Kolwezi (Lualaba) - Photo : Ley Uwera / Solsoc, 2025

Une mine à Kol­we­zi (Lua­la­ba) — Pho­to : Ley Uwe­ra / Sol­soc, 2025

Quand la transition mondiale reproduit les logiques de domination

Le modèle extrac­tif actuel révèle les pro­fondes contra­dic­tions de la tran­si­tion éco­lo­gique et numé­rique mon­diale qui, der­rière le dis­cours d’une « éco­no­mie verte », masque l’ex­ploi­ta­tion inten­sive des res­sources natu­relles et la pré­ca­ri­sa­tion de la popu­la­tion des pays concernés.

Si des pays comme la RDC ne sont plus des colo­nies, les logiques de domi­na­tion qui ont mar­qué leur his­toire demeurent lar­ge­ment visibles. Les anciennes puis­sances colo­niales ont lais­sé place à des mul­ti­na­tio­nales et à des acteurs éco­no­miques trans­na­tio­naux qui contrôlent les chaines d’approvisionnement, captent l’essentiel de la valeur créée et per­pé­tuent une rela­tion de dépen­dance struc­tu­relle, tout en fer­mant les yeux sur le prix payé par les travailleur·euses.

Les luttes cli­ma­tiques, sociales et déco­lo­niales sont indis­so­ciables. Arti­cu­ler ces luttes entre l’Europe et le Sud glo­bal, c’est défendre une tran­si­tion éco­lo­gique juste, qui ne déplace pas les coûts sociaux et envi­ron­ne­men­taux vers les popu­la­tions les plus vul­né­rables. Cela implique notam­ment d’exiger une res­pon­sa­bi­li­té accrue des mul­ti­na­tio­nales tout au long de leurs chaînes de valeur.

Cette exi­gence s’ins­crit dans une dyna­mique inter­na­tio­nale por­tée notam­ment par les Prin­cipes direc­teurs des Nations unies rela­tifs aux entre­prises et aux droits humains. L’U­nion euro­péenne s’é­tait elle-même posi­tion­née comme un acteur de pre­mier plan avec l’a­dop­tion en 2024 de la direc­tive sur le devoir de vigi­lance, qui visait à mieux pré­ve­nir les atteintes aux droits humains et à l’en­vi­ron­ne­ment dans les chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment mondialisées.

Cepen­dant, ces avan­cées se sont heur­tées à des inté­rêts éco­no­miques puis­sants. Les États-Unis ont dénon­cé ces régle­men­ta­tions comme des mesures pro­tec­tion­nistes, tan­dis que de nom­breuses entre­prises euro­péennes les ont pré­sen­tées comme des charges admi­nis­tra­tives exces­sives. Au len­de­main des élec­tions euro­péennes de 2024, ces pres­sions ont trou­vé un nou­vel écho au sein de la Com­mis­sion euro­péenne avec la pré­sen­ta­tion du paquet « Omni­bus I », entrée en vigueur en mars 2026. Celui-ci réduit consi­dé­ra­ble­ment les obli­ga­tions impo­sées aux entre­prises en matière de devoir de vigi­lance et de trans­pa­rence concer­nant les impacts envi­ron­ne­men­taux et sociaux de leurs acti­vi­tés. Cette révi­sion consti­tue un recul pré­oc­cu­pant par rap­port aux ambi­tions ini­tia­le­ment affi­chées par l’exé­cu­tif euro­péen en matière de res­pon­sa­bi­li­té des entre­prises et de transition.

À l’heure où l’ur­gence cli­ma­tique et les vio­la­tions des droits humains exigent que les entre­prises rendent davan­tage de compte, cette orien­ta­tion appa­rait comme une contra­dic­tion majeure. Face à ce recul, les forces pro­gres­sistes au Nord comme au Sud devront redou­bler d’in­ven­ti­vi­té et de déter­mi­na­tion pour défendre une tran­si­tion éco­lo­gique qui soit éga­le­ment sociale, démo­cra­tique et déco­lo­niale. Elle sup­pose aus­si de s’in­ter­ro­ger sur les modèles de pro­duc­tion et de consom­ma­tion qui ali­mentent la demande crois­sante en mine­rais cri­tiques, en par­ti­cu­lier sur le bien-fon­dé d’une numé­ri­sa­tion sans limites de nos sociétés.

  1. Les terres rares regroupent 17 élé­ments chi­miques stra­té­giques indis­pen­sables à de nom­breuses tech­no­lo­gies de pointe. Bien que rela­ti­ve­ment abon­dantes dans la croûte ter­restre, leur extrac­tion et leur raf­fi­nage sont tech­ni­que­ment com­plexes et for­te­ment concen­trés géo­gra­phi­que­ment, notam­ment en Chine.
  2. La rede­vance minière est une taxe pré­le­vée sur la valeur du mine­rai au moment de sa vente ou de son expor­ta­tion. Elle consti­tue l’une des prin­ci­pales sources de recettes fis­cales issues du sec­teur minier et repré­sente sou­vent une part impor­tante des reve­nus que l’É­tat tire de l’ex­ploi­ta­tion des res­sources minières.

Les auteur·ices

Ilaria Bassetto et Simon Rix travaillent au Service mobilisation citoyenne et politique de Solsoc.

Solsoc est une ONG agréée par la Coopération belge au développement. Elle est l’une des organisations de solidarité internationale du mouvement socialiste. En partenariat avec différentes composantes de celle-ci, Solsoc soutient des mouvements sociaux et des organisations de la société civile en Afrique, en Amérique latine et au Proche-Orient afin de contribuer à un changement social progressiste, laïque et démocratique.

Le jeu de la ficelle décoloniale

Le « Jeu de la ficelle décoloniale » est un outil pédagogique et d'éducation populaire, proposé par PAC, qui interroge la relation entre la Belgique et le Congo en rendant visible l’exploitation des ressources et des populations de ce vaste pays. L’animation prend comme point de départ le téléphone portable et propose aux participant·es de tisser des liens entre cet objet particulier et les filières d’extraction, mais aussi d’exportation, des minerais qui rendent possible sa fabrication depuis le Congo RDC. Au fur et à mesure du jeu, les ficelles s'entrecroisent pour former une grande toile. Celle-ci permet de matérialiser concrètement la complexité de ce système économique postcolonial et les impacts sociaux et environnementaux de nos modes de vie.  Pour en savoir plus ou connaitre les prochaines dates d'animation, vous pouvez consulter ce lien.