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Fabrice Murgia : « Le détricotage de tout un projet à visée émancipatrice »

[La culture attaquée 1]

Illustration : Vanya Michel

Depuis la prise de pou­voir des droites à dif­fé­rents niveaux de gou­ver­ne­ment, les attaques contre le sec­teur cultu­rel se sont mul­ti­pliées. Non seule­ment par des mesures d’austérité mais aus­si par des remises en cause du rôle social et poli­tique de la Culture. Le sec­teur s’est d’ailleurs mobi­li­sé à plu­sieurs reprises lors des appels à grève du front syn­di­cal de ces der­niers mois. Nous avons ren­con­tré Fabrice Mur­gia, met­teur en scène et direc­teur du futur Théâtre des Varié­tés qui ambi­tionne d’être un labo­ra­toire artis­tique et citoyen. Pour lui, on assiste à une attaque sur l’éducation per­ma­nente dans son sens le plus large et à l’échelle de la société.

Qu’est-ce qui se joue actuellement pour le secteur culturel ?

On est habi­tué à ce que la culture soit mena­cée. Déjà, pré­existe une atti­tude d’au­to­dé­fense par rap­port à des pres­sions venues de gou­ver­ne­ments avec des poli­tiques tou­jours plus à droite. Et for­cé­ment de moins en moins sou­cieuses du soin et du vivre ensemble, au pro­fit d’une forme de culture qui irait dans le sens du pro­fit. On ne fait que vivre le détri­co­tage de tout un pro­jet à visée éman­ci­pa­trice concer­nant la culture comme la créa­tion des centres cultu­rels et le finan­ce­ment de l’éducation per­ma­nente. Heu­reu­se­ment, face à cela, on a de longue date dans notre sec­teur une culture du mili­tan­tisme qui nous per­met une mobi­li­sa­tion rapide.

Mais aujourd’­hui, les choses sont plus inquié­tantes. Il ne s’a­git en effet plus, pour le gou­ver­ne­ment, de sim­ple­ment cou­per dans les bud­gets par mesure d’austérité, mais de les cou­per en rai­son de sus­pi­cion quant à l’u­ti­li­té fan­tas­mée ou le sens même de la culture. On peut ain­si par exemple s’alarmer de décla­ra­tions de George-Louis Bou­chez rela­tives à la sup­pres­sion du minis­tère de la Culture (c’est le sens de la carte blanche que j’ai publié avec Rachel Bra­hy). Ou encore de cette idée « qu’avec une camé­ra Go Pro, on peut faire Roset­ta ». Parce qu’elles relèvent d’un cer­tain popu­lisme et émanent d’un par­ti au pou­voir qui était, à notre connais­sance, un par­ti jusqu’ici res­pec­table, sérieux, huma­niste, libé­ral au sens pre­mier du terme.

En termes de consi­dé­ra­tion de la culture et de com­pré­hen­sion de ce que c’est, de son rôle, les méthodes, pro­pos et actes de quel­qu’un comme George-Louis Bou­chez s’ins­pirent de l’extrême droite glo­bale mon­tante. Même Bart de Wever, aus­si natio­na­liste soit-il, est à sa gauche. C’est dire ! Il est même plu­tôt sou­te­nant pour la culture, même si bien sûr, il s’agit d’une cer­taine culture qu’il ins­tru­men­ta­lise pour ali­men­ter un sen­ti­ment régio­na­liste et faire rayon­ner la culture fla­mande dans le monde dans l’optique d’un soft power. Bou­chez n’a même pas cette ambi­tion de se l’approprier.

On a aujourd’­hui un indi­vi­du, George-Louis Bou­chez, qui peut tirer à bou­lets rouges sur des valeurs qui ont du mal à per­co­ler au sein de la popu­la­tion, des valeurs d’é­du­ca­tion per­ma­nente qui n’a d’ailleurs jamais aus­si bien por­té son nom qu’aujourd’hui. C’est-à-dire des valeurs qui nous indiquent qu’il faut une vision, un pro­jet de socié­té qui dépasse les cli­vages élec­to­raux, c’est ce qu’on fait avec pro­fit depuis 80 ans dans ce pays. Il faut noter que ces attaques, qui relèvent d’une logique très trum­pienne, ne concernent pas seule­ment les artistes, mais aus­si la presse, l’université, le monde scientifique…

Et, alors même que le sec­teur cultu­rel est mis au défi des pla­te­formes type Net­flix, George-Louis Bou­chez en vient à se deman­der pour­quoi les artistes belges ne créent pas des séries comme Game of Thrones… C’est-à-dire qu’il veut faire per­co­ler l’idée au sein de la popu­la­tion qu’on aurait un inté­rêt de faire ça, alors que ce n’est pas du tout le pro­jet de poli­tique cultu­relle en Bel­gique. Et quand Bou­chez prend les États-Unis comme un modèle où la culture « marche très bien sans minis­tère », ça indique en creux le type de culture qu’il sou­haite. Car le pro­blème dans sa décla­ra­tion, ce n’est pas « sans minis­tère », c’est de dire que la culture « marche très bien aux États-Unis ». S’il sou­haite ce type de culture com­mer­ciale, il a rai­son. Mais est-ce qu’on la veut, nous ?

On en arrive en effet à un point où il faut défendre des choses qu’on pensait très basiques et acquises, comme l’idée que pour assurer la diversité culturelle, il faut des subventions publiques pour certaines créations qui ne pourraient pas exister dans le marché. En soumettant la culture à l’ordre économique, qu’est-ce qu’on risque de perdre ?

Regar­dez aux États-Unis, ça ne fonc­tionne qu’a­vec des entre­prises, des mécènes et des levées de fonds. C’est le modèle de Bou­chez. Or, nous sommes en Bel­gique où cultu­rel­le­ment, on n’a pas cette approche phi­lan­thro­pique qui se sub­sti­tue­rait à un ser­vice public. La ques­tion éco­no­mique de la culture, ou en tout cas de faire com­merce avec la culture, de construire une indus­trie cultu­relle est impor­tante, mais il faut conser­ver la pos­si­bi­li­té de pou­voir racon­ter des his­toires qui font socié­té. C’est un pro­jet impos­sible que celui de vou­loir rendre la culture seule­ment com­mer­ciale, ça ne mar­che­rait tout sim­ple­ment pas.

Il faut donc par exemple qu’on invite, même si cela les contraint, les pla­te­formes à tra­vailler avec une forme de sou­ve­rai­ne­té artis­tique dans notre pays. C’est-à-dire à pro­duire des films, non seule­ment d’en­ga­ger des acteur·ices belges fran­co­phones, mais aus­si don­ner la pos­si­bi­li­té de racon­ter les his­toires que nos artistes ont besoin de racon­ter ici. Il faut que l’é­co­no­mie, en tout cas que l’in­dus­trie cultu­relle, cor­res­ponde au moins un mini­mum aux enjeux de l’é­du­ca­tion per­ma­nente. Parce que sinon on va avoir, et c’est ce qu’on voit d’ailleurs avec la dif­fé­rence entre l’é­vé­ne­men­tiel et le théâtre, un gap entre le diver­tis­se­ment et l’é­du­ca­tion per­ma­nente. On va consi­dé­rer qu’il y a d’une part une culture qui est là pour se détendre, et une autre qui est une cor­vée d’a­li­men­ta­tion de la culture géné­rale. Alors qu’en fait l’in­té­rêt de la culture c’est jus­te­ment de culti­ver, d’ap­prendre, de par­ta­ger, d’être dans un endroit où l’on se retrouve ensemble comme au théâtre. De se diver­tir tout en s’émancipant.

Cette ques­tion de la pos­si­bi­li­té de racon­ter les his­toires qu’on veut trans­pa­rait aus­si dans la décla­ra­tion de Bou­chez selon laquelle il pour­rait faire le film Roset­ta avec une camé­ra GoPro. Ce n’est pas tant une vio­lence envers les artistes. Parce qu’on sait bien qu’on ne fait pas une œuvre comme Roset­ta avec une GoPro et qu’il en serait bien inca­pable. La vio­lence se situe plu­tôt par rap­port à ce que repré­sente Roset­ta. Car le choix de cibler ce film n’est pas ano­din : Roset­ta est un film réa­liste par­lant d’une jeune femme vivant dans la grande pré­ca­ri­té qui mène une véri­table bataille pour s’in­sé­rer pro­fes­sion­nel­le­ment, refu­sant toute cha­ri­té et pitié, et qui finit par se faire péter dans sa cara­vane avec une bom­bonne de gaz… Il s’at­taque donc en réa­li­té aux pro­pos du film. C’est donc violent par rap­port à la ques­tion du film social qui per­met de don­ner à voir, sen­tir la vie des autres et de caté­go­ries sociales domi­nées. Des his­toires qu’il sou­haite éva­cuer du paysage.

Comment ces politiques, notamment les coupes budgétaires, vont impacter le secteur culturel dans les années qui viennent ?

Par exemple, le fait qu’il n’y aura pas de nou­velles recon­nais­sances pour les centres cultu­rels, pas de nou­veaux contrats-pro­grammes, une dimi­nu­tion des aides occa­sion­nelles, etc., a ceci de dan­ge­reux que tous ceux qui ont, seront contents et fer­me­ront leur gueule. Il y a un côté machia­vé­lique : divi­ser pour mieux régner. Or, si tous ceux qui conti­nuent de tou­cher un sub­side, même maigre, ne se lèvent pas pour se remettre en dan­ger, pour repar­ta­ger un petit peu ces flux, et se mobi­li­ser pour tout le sec­teur alors la culture ira vers une culture qu’on choi­sit et qu’on paye. Et au final, il n’y aura plus du tout de contrats-programmes.

On en est quand même à voir du pro­sé­ly­tisme dans des ins­ti­tu­tions qui sont vrai­ment des pro­jets d’u­ni­fi­ca­tion cultu­relle, comme les Jeu­nesses musi­cales ou les scouts : on sous-entend que c’est « une arme de la gauche ». En fait, on s’at­taque à l’é­du­ca­tion per­ma­nente pro­fonde qui est une valeur clé de notre démo­cra­tie. Donc on s’at­taque à la démocratie.

Les menaces se sont-elles accentuées sur le statut des travailleur·euse des arts ?

À l’ac­cu­sa­tion d’i­nu­ti­li­té des artistes qui existe depuis très long­temps se rajoute aujourd’hui l’idée qu’ils vivent sur le dos de la socié­té. Et on doit redou­bler de dis­cours auto­dé­fen­sif reven­di­quant le fait que même quand nous ne sommes pas sous contrat, nous tra­vaillons, nous écri­vons, nous pré­pa­rons. Je ne connais pas d’ar­tistes qui ne veulent pas tra­vailler ou pra­ti­quer leur art, qui ne cherchent pas des contrats ou qui ne sont pas contents d’en avoir. L’at­ti­tude de Georges Bou­chez à cet égard est tel­le­ment cari­ca­tu­rale que ça nous légi­time très fort. Il va tel­le­ment loin que ça crée un ren­for­ce­ment mili­tant très impor­tant pour l’ins­tant au sein du monde cultu­rel. Ce qu’il risque de faire, c’est rendre la culture radi­ca­le­ment de gauche.

Est-ce qu’il y a une volonté d’essayer, en définançant, en désinvestissant, de dépolitiser le secteur culturel, de tenter de le neutraliser dans son rôle d’outil de débat, de réflexion démocratique ?

La ques­tion, c’est celle de la liber­té d’ex­pres­sion des artistes et celle de la liber­té d’as­so­cia­tion des orga­ni­sa­tions. Pre­nons de très grandes ins­ti­tu­tions comme le Théâtre Natio­nal à Bruxelles ou l’Or­chestre Phil­har­mo­nique de Liège. Elles fonc­tionnent avec un conseil d’ad­mi­nis­tra­tion (CA) sui­vant une clé d’Hondt [La clé d’Hondt est une méthode mathé­ma­tique per­met­tant de répar­tir les man­dats d’ad­mi­nis­tra­teur pro­por­tion­nel­le­ment au nombre de voix obte­nues par les dif­fé­rentes listes poli­tiques lors des élec­tions. NDLR], c’est-à-dire avec des représentant·es de chaque par­ti vain­queur des élec­tions. Le dan­ger, c’est l’infiltration dans CA de per­sonnes mis­sion­nées pour mettre de la pres­sion sur les orien­ta­tions cultu­relles des mai­sons et donc sur les pro­pos des artistes.

L’exemple fla­mand est frap­pant à cet égard. Depuis 2014 (et la pre­mière vic­toire de la NVA aux com­mu­nales), on observe un détri­co­tage impor­tant et de très fortes pres­sions sur les CA de diverses ins­ti­tu­tions cultu­relles fla­mandes. Celles-ci entrainent de nom­breuses ingé­rences sur la pro­gram­ma­tion. Si ce mode de fonc­tion­ne­ment venait à se dif­fu­ser côté fran­co­phone, ça serait grave parce qu’un artiste pré­pa­rant un pro­jet, si iel veut avoir la chance de le voir joué un jour, de pou­voir racon­ter ses his­toires, pour­ra être tenté·e de l’orienter au-delà du ou de la pro­gram­ma­trice du lieu. Car iel doit plaire fina­le­ment et se rendre com­pa­tible en quelque sorte avec ce cli­mat poli­tique. Et ça, c’est orien­ter la mode ; or la mode s’a­vére sou­vent être l’en­ne­mi de l’art.

Comment résister ?

Je crois que pour nous, il ne s’a­git pas tant de se mobi­li­ser pour le sec­teur cultu­rel, que de sau­ver plus glo­ba­le­ment des valeurs d’é­du­ca­tion per­ma­nente. Et c’est vrai­ment avec une conver­gence des luttes reliant tous les corps actuel­le­ment atta­qués (syn­di­cats, mutuelles, l’associatif, le monde cultu­rel, le monde scien­ti­fique, la presse, les uni­ver­si­tés…) qu’on pour­ra y arri­ver. Il faut mili­ter sur la pré­ser­va­tion de nos bas­tions, de nos endroits d’ex­pres­sion et s’ap­pro­prier les outils de communication.

Il faut éga­le­ment se rap­pe­ler que ce moment fini­ra par s’arrêter. Bou­chez ne peut pas conti­nuer comme ça pen­dant dix ans. Ses décla­ra­tions absurdes fini­ront par tom­ber aux oubliettes. Il faut donc tenir bon pour le moment et se dire qu’on ne pour­ra pas des­cendre plus bas dans le mépris que ça. Ne pas « nour­rir le troll » comme on dit sur inter­net et lais­ser mou­rir ses décla­ra­tions incendiaires.

Aux artistes, je dirai qu’il faut être militant·e dans sa pra­tique. Tra­vailler avec d’autres sec­teurs. Mener des ate­liers avec…avec des non-professionnel·les. Inter­ve­nir dans nos bas­tions comme les écoles qu’il faut ali­men­ter. Racon­ter les his­toires qu’on veut et ne pas se sen­tir jugé·e. Et se rap­pe­ler que notre tra­vail est important.