[interview réalisée le vendredi 10 juillet 2026]
Pourquoi avez-vous décidé de retourner en Iran alors que c’était une période un peu tendue ?
Depuis le début de la guerre, j’avais du mal à supporter l’espèce de vie quotidienne parallèle pour une Iranienne vivant en Belgique, où si peu de gens se souciait de ce qui arrivait à la population iranienne bombardée. Seuls semblaient compter le prix de l’essence à la pompe ou de savoir si les avions pourraient emmener les vacanciers cette année… Être en sécurité physiquement pendant que les gens là-bas étaient sous les bombes était aussi un sentiment difficile à supporter. J’avais besoin de voir ce qu’il se passait autrement que sur un écran, de voir les effets de la guerre sur mon pays, les bâtiments de mon enfance en ruine… Et puis, de voir mes proches aussi, tout simplement. Et sans doute de pouvoir avancer dans différents deuils qui se superposent lorsqu’on vient d’Iran : guerre des douze jours de juin 2025, massacres de janvier 2026, guerre en cours depuis fin février 2026…
En Europe, les discours d’opposition au régime islamique dans les médias ont été monopolisés par une seule partie de l’opposition : les monarchistes, c’est-à-dire les nostalgiques du régime dictatorial du Shah qui a précédé la théocratie actuelle. Ils semblent avoir réussi à embarquer une partie des Iranien·nes, désespéré·es par un régime sanguinaire. Qu’en est-il sur le terrain ? Dans la diaspora en Europe et en Iran ?
En Europe, les monarchistes, c’est-à-dire la droite conservatrice — voire l’extrême droite — font régner au sein de la diaspora iranienne, une sorte de terreur sur les réseaux ou dans les manifs pour imposer le récit du fils du Shah, Reza Pahlavi. Il serait la seule figure capable de renverser et de succéder à la République islamique. Et pour ce faire, une intervention armée israélienne et américaine volant au secours du peuple iranien serait un mal nécessaire. Ce faux espoir, vendu à des Iraniens désespérés, sert à masquer des intentions coloniales d’Israël et des Etats-Unis pour justifier leurs attaques sur l’Iran, son économie, ses infrastructures et faire main basse sur le pays. Et le programme de Pahlavi, assez réactionnaire, faisait par exemple peu de cas des minorités ethniques d’Iran au profit des Persans, comme à l’époque de son père. Ce qui n’augurait rien de bon.
En allant en Iran, j’ai découvert que les choses étaient bien plus contrastées que ce que veulent faire croire les royalistes exilés, bien loin du quotidien des Iraniens. J’ignore comment c’était exactement pendant la guerre, mais quand j’y étais, en juin (c’est-a-dire quelques semaines après le cessez-le-feu), je me suis aperçue que la nécessité de cette guerre pour renverser le régime n’était pas un avis très partagé en Iran.
Après quarante jours de guerre, d’importantes destructions et de nombreux morts de civils, la plupart de ceux qui ont cru au discours des monarchistes déchantent aujourd’hui. Il souhaitent à présent l’aboutissement des négociations. Être à la fois contre ce régime dictatorial et contre les bombardements israélo-états-uniens est un avis minoritaire au sein de la diaspora iranienne en Europe. En revanche, il est majoritaire en Iran. L’état d’esprit général, face aux galères du quotidien, y est plutôt d’attendre de voir ce qu’il va se passer. Et cela s’accompagne de la certitude que le changement viendra d’Iran, des Iraniens eux-mêmes et non pas de l’étranger ou de la diaspora.
Pourquoi une telle différence entre l’opinion de la diaspora persane en Europe et celles des Iraniens d’Iran ?
Cette vision d’une guerre éclair qui allait soi-disant les sauver a surtout été construite par la droite monarchiste, notamment au travers d’un de leur média, la chaine de télévision Iran International, au discours ouvertement pro Reza Pahlavi mais aussi de BBC Persia qui s’est petit à petit positionnée en sa faveur. Ce sont deux chaines très consultées par la diaspora. Depuis le début de la guerre, il y a d’ailleurs une sorte de curieux jeu de miroir en faveur de la guerre entre les chaines d’État iraniennes — qui relaient les appels des jusqu’au boutistes du régime à continuer la guerre, faisant peu de cas des vies civiles — et la chaine d’opposition Iran international – qui justifie les attaques et reprend actuellement les appels israéliens à « finir le boulot ».
L’Iran est un pays meurtri par 47 ans de dictature islamique (précédée par la dictature du Shah), par la répression féroce du soulèvement de janvier 2026 et ses milliers de morts ou encore par deux guerres avec les Etats-Unis et Israël. Néanmoins, certains changements sociaux semblent se produire de manière spectaculaire ces derniers mois. Pouvez-vous les décrire ?
Je vais partir de l’exemple d’une soirée que j’ai passée au centre de Téhéran, à Sanayi, un quartier branché, où se retrouvent intellectuels et artistes, dans des cafés qu’on dirait « bobo » ici. Beaucoup de femmes portent des débardeurs, parfois même des haut « crop top » ! Elles sont évidemment sans voile, comme c’est le cas déjà depuis plusieurs mois. Certaines roulent à moto, d’autres sont accompagnées de leur chien… Or, toutes ces choses sont (officiellement) interdites en Iran ! Les jeudi et vendredi [le week-end en Iran. NDLR], des concerts ont lieu dans quelques rues. J’en ai vu plusieurs. L’un d’eux réunissaient une centaine de personnes autour d’un groupe dont les paroles, reprises par le public, étaient critiques du régime. À côté de ça, les concerts de groupes de rock ou de rap dans des lieux semi-officiels se multiplient depuis deux ans. J’ai pu assister à celui de Pallett, un groupe pop qui s’est produit dans un centre culturel devant au moins 300 personnes. Une marque de changement puisque les concerts de ce groupe en Iran étaient jusqu’il y a un ou deux ans encore clandestins.
Au deuxième étage de certains cafés branchés, des DJ passent de la musique, hommes et femmes viennent y danser. Ce qui se faisait en cachette il y a encore quelques années, se fait maintenant de plus en plus à découvert ou semi-découvert. Cette prise de liberté a été une agréable surprise pour moi. Je n’aurais jamais pu imaginer quelque chose de pareil possible en Iran alors qu’une dizaine d’année en arrière, on me refoulait d’un concert de musique classique car je n’avais pas une tenue « correcte », c’est-à-dire parce que quelques mèches dépassaient de mon voile.
C’est surtout dans ce quartier de Téhéran ?
Même si c’est plus avancé dans ce quartier de la capitale, des changements vestimentaires s’observent partout à Téhéran et aussi dans d’autres villes et villages d’Iran. S’apprêter et s’habiller sans hijab [voile] ni manto [chemise ample recouvrant les formes] est devenu très normal depuis environ un an. Les femmes religieuses continuent de porter un tchador ou un voile, ce qui donne des scènes de rues comme on peut les voir en Turquie où ces mondes cohabitent. Il n’est ainsi plus rare de croiser dans la rue une femme voilée tenant la main de son amie en débardeur. Ça normalise la possibilité de plusieurs modes de vie. Ça laisse entrevoir une société où coexisterait tous ces Iraniens, les croyants comme les non-croyants.
Et ça ne concerne pas que les jeunes ! Ma mère qui a 65 ans, doit par exemple constamment adapter ses vêtement à la nouvelle façon de les porter, raccourcissant chaque semaines un peu plus les manches de ses manto.
Il faut néanmoins rappeler que les lois n’ont pas changé et que les autorités peuvent sévir à tout moment : les risques demeurent donc pour ces femmes très courageuses qui ont su imposer collectivement ce changement vestimentaire.
Si je comprends bien, beaucoup de ces choses-là existaient déjà auparavant, mais elles se faisaient clandestinement ou à la maison alors qu’aujourd’hui, c’est dans l’espace public, c’est ça ?
Globalement oui, le peuple est en train d’ouvrir la voie, de changer la situation et l’ambiance, par lui-même. Les free party, où on consomme des drogues sur des sons électroniques (comme en Europe), fonctionnent encore par bouche-à-oreille et en toute discrétion. Ainsi, les teufeurs qui veulent y participer doivent arriver à une certaine heure, les portes ferment et personnes ne sort avant la fin de la fête pour éviter des allers et venues suspectes qui pourraient attirer la police ! Mais pour le reste, concert, dancing, c’est là, même si ça se fait petit à petit et dans la plus grande prudence. Je parlais des cafés, c’est bien au deuxième étage que se situe le dancefloor, pas au premier ni au rez-de-chaussée. Mais peut-être que dans trois mois ce sera le cas…
En Iran, si l’alcool est prohibé depuis 1979, on s’en procure depuis toujours via le marché noir et on le boit à la maison, dans des fêtes, en montagne… Mais à présent, on peut apparemment commander des boissons alcoolisées dans certains bars. Je ne l’ai pas vu moi-même mais ça m’a été rapporté par plusieurs proches. En tous cas, plus personne n’est là pour vérifier et il semble loin le temps où les agents en civil d’Etalat, la police secrète iranienne, surveillaient la « moralité » des bars et cafés de la capitale en y restant toute la journée.

Photo : Aban S. — Des Iraniennes attablées à un café de Téhéran en juin 2026
Pourquoi les autorités ferment les yeux face à cette désobéissance générale ?
Personne ne le sait ! Les Iraniens sont les premiers surpris par l’ampleur de cette prise de liberté. Il faut rappeler que ce genre de lutte date des premiers jours qui ont suivi la révolution de 1979 avec des manifestations durement réprimées pour protester contre le voile obligatoire. Les luttes ouvertes ou discrètes contre ce genre de limitations en Iran ont continué au fil des décennies et constituent une véritable résistance politique vu la centralité du hijab dans le discours patriarchale de la République islamique. Le mouvement Femme, Vie, Liberté a accéléré les choses. Il a permis de dire que c’était terminé d’imposer aux femmes comment se vêtir et agir en société. Et bien que réprimée durement, cette révolution culturelle a percolé dans les familles et les esprits. J’imagine que le régime a peur du peuple. Ou bien qu’ils ont déjà assez à faire avec les luttes entre factions, la guerre, la crise économique… Il semble en effet assez risqué de venir dire aujourd’hui à tous ces gens qui ont goûté à une certaine liberté de revenir en arrière.
Je pense que les autorités sont aussi surprises que nous de la manière dont la population a déjoué leur contraintes et a ignoré leurs tentatives de restaurer l’obligation. Par exemple, en 2023 et 2024, ils ont envoyés des SMS de menace ou des amendes aux femmes ne portant pas de voile dans leur voiture au moyen d’un système automatique de reconnaissance. Ce système a été abandonné depuis car il n’empêchait pas les femmes de faire ce qu’elles voulaient. La coercition à ce niveau-là, ne marche tout simplement plus.
Mais il n’y a donc plus aucune réaction de leur part ?
Ce qui est drôle c’est que les autorités ne restent pas les bras croisés… mais pas comme on le penserait ! Au sein du régime, il y a des factions différentes qui se battent pour déterminer la direction que doivent prendre les choses. Les « modérés » et les extrémistes. Ceux qui veulent négocier et ceux qui veulent continuer la guerre. Si le peuple a conquis les rues, les jusqu’au-boutistes établissent des checkpoints pour maintenir une impression de contrôle du régime. Dans la même logique, ils se sont aussi appropriés les ronds-points de Téhéran ou encore les ruines de bâtiments bombardés par la coalition israélo-états-unienne. Ils y installent des petits campements et des drapeaux iraniens, offrent du thé aux passants. Le soir, ils y jouent même une sorte de techno sur laquelle se déploient des slogans religieux et pro-régimes chantant les louanges de Khamenei père et fils, de l’imam Hussein, l’imam Ali [deux figures de l’islam chiite, religion d’Etat en Iran. NDLR] ! Il s’agit en quelque sorte pour eux d’essayer de faire autant de bruit que ceux qui font la fête. Ils tentent de copier l’effervescence qui se déroule à quelques rues de là !
Parfois même, ces deux univers radicalement différents se croisent. J’ai le souvenir de scènes totalement surréalistes où des caravanes de voitures bardées de drapeaux iraniens, avec des femmes en tchador noir assises sur les fenêtres, des haut-parleurs hurlant cette techno made in République Islamique circulaient dans les rues, alors que sur les trottoirs et les terrasses des cafés, la jeunesse téhéranaise s’amusait, piercings et tatouages apparents, maquillée pour faire la fête et apprêtée de manière aussi branchée qu’à Paris, New York ou Londres. Deux mondes s’observent, interloqués et pestant l’un sur l’autre.
Donc, dans l’espace public actuellement, c’est comme si on avait deux Iran en même temps, l’Iran conservatrice et l’Iran qui essaie de conquérir sa liberté ?
Auparavant, les extrémistes se rendait visibles à la télévision — qu’ils contrôlent – et dans certains lieux et moments, typiquement les vendredis dans les lieux de prières. Mais on ne se croisait pas. Aujourd’hui, grâce à des moyens financiers issus de leur contrôle d’une partie de l’économie, ils peuvent se déployer, tenir les ronds-points ou se rendre visibles dans les villes par ces convois de propagande.
Ces évolutions sont difficiles à penser pour les Européens. Quand je raconte ces scènes en Belgique, on me répond souvent que ce n’est pas possible, que je me trompe quand je dis qu’il n’y a plus, de fait, de hijab obligatoire en Iran et que les femmes s’habillent de plus en plus comme elles le souhaitent… L’Iran change et déjoue tous ces clichés circulant en Occident. Des stéréotypes d’ailleurs parfois entretenus par des monarchistes avides de s’approprier les évolutions dans les mœurs. Ils ont du mal à supporter le fait que les Iraniens et Iraniennes se libèrent sans eux ! Si la dictature est bien présente, si la situation politique est catastrophique, si l’économie s’effondre, en même temps, sur certains points, des choses avancent dans le bon sens. Et si cette tendance se poursuit, que le pouvoir des extrémistes diminuent, et que celui du peuple augmente, cela donne quelques pistes pour pouvoir aider les Iraniens à vivre mieux ensemble à l’avenir.
Cependant, c’est dur de prévoir ce qui se passera une fois la guerre réellement terminée. Quelle faction dominera le pouvoir ? Est-ce que le régime voudra reprendre la main et réimposer un contrôle des femmes et plus généralement de la population ? Est-ce qu’il lâche la bride car ils n’ont plus le pouvoir d’imposer ces choses-là ou est-ce par stratégie, pour conserver le pouvoir, en s’accommodant de ces changement sociétaux ? Et dans ce dernier cas, est-ce qu’ils accepteront vraiment d’intégrer dans la République islamique cette importante population non-religieuse comme semblent le vouloir les « modérés » du régime ? Ce serait sans doute limité par le fait que leur désir de faire évoluer la société rentre en contradiction avec leur idéologie : jusqu’où ce lâchage de lest peut-il aller dans le cadre d’une république islamique ? A priori, le régime ne peut pas non plus lâcher sur tout s’il veut rester un tant soit peu fidèle à sa nature.
Certains politologues disent que la « guerre des quarante jours » n’a pas provoqué le regime change un temps espéré par les États-Unis et Israël mais « some changes in the regime ». La nature du régime a‑t-elle évolué à cause de la guerre ?
Oui mais c’est impossible de dire dans quelle direction. Disons qu’on est dans une période d’incertitude et d’ambiguïtés très fortes. Ali Khameinei est mort, son fils Mojtaba est le nouveau « guide suprême » mais personne ne sait où il se trouve ni dans quel état. Leurs deux visages sont partout mais ce ne sont plus que des images, des symboles vides. C’est comme si en choisissant le fils comme successeur, il s’agissait pour les « modérés » de donner des gages aux extrémistes qui, semble-t-il, ont perdu beaucoup de pouvoir, en faisant croire qu’un Khamenei continue de guider, tout en gouvernant de manière pragmatique.
Il est important pour moi d’insister sur le fait que ce n’est pas la guerre qui a amené les changements spectaculaires que j’évoquais, même si ça a pu en accélérer certains du fait de l’impossibilité de maintenir un contrôle du peuple durant le conflit. C’est bien le fruit de luttes de long terme et de résistances quotidiennes de l’ensemble de la population. Je pense que cela serait arrivé même sans la guerre.
Il y a donc une détente concernant les mœurs de la population, dans la possibilité de faire la fête, de s’habiller comme on veut. Mais au niveau des libertés civiles plus générales (liberté d’expression, de la presse, de mouvement…), comment cela évolue-t-il ?
Je pense qu’à cause de la guerre des douze jours, il y a eu une sorte de pause dans les activités sociales et militantes même si les résistances culturelles et artistiques n’ont jamais cessé. Je pense que les activités des ONG, des collectifs de citoyen·nes vont reprendre et on pourra voir à ce moment-là si des choses ont évolué. Et si cela se détend un peu, par exemple concernant les luttes de défense de l’environnement durement réprimées jusqu’ici.
Même s’il semble qu’on est dans une sorte de transition, il y a encore beaucoup d’activistes politiques qui sont emprisonnés, des exécutions après des parodies de procès. Disons que les règles restent les mêmes, mais que les gens y désobéissent encore plus qu’avant. C’est ça qui fait avancer la société iranienne actuellement. Ça et une sorte d’espoir que quelque chose va vraiment changer à moyen terme.
Et au niveau de la liberté d’expression ou de la liberté de la presse, ça reste similaire ou est-ce qu’il y a des changements aussi ?
Les médias restent globalement contrôlés par différentes factions du régime. Mais oui, il semble qu’il y a quelques journalistes indépendants qui sont plus à l’aise pour faire leur travail. Quelqu’un comme Elaneh Mohammadi est active de nouveau, même si entravée dans son métier (le gouvernement empêche par exemple qu’elle ait un téléphone). C’est elle qui avait interviewé la famille de Masha Amini après que celle-ci a été tuée, et fait éclater l’affaire qui a entrainé le mouvement Femme, Vie, liberté. Elle avait passé deux ans en prison pour ça. A voir si le débat public progresse ou si ça reste très limité.

Photo : Aban S. — Un graffiti politique recouvert près d’un portrait au pochoir d’Ali Khameinei sur un mur de Téhéran, en juin 2026.
Vous avez pris beaucoup de photos des murs à Téhéran lors de votre séjour. En quoi les graffitis reflètent-ils des luttes politiques en cours ?
Les couches de luttes se voient sur les murs. Des messages écrits au pochoir donnent à voir des slogans pro-guerre des jusqu’au- boutistes. Mon hypothèse, c’est que plus ces extrémistes perdent du pouvoir, plus ils se donnent à voir, sur les murs ou dans les ronds-points : ce n’est pas une démonstration de force mais au contraire une preuve de leur faiblesse. L’énergie révolutionnaire est là, le peuple est dans la rue, on les voit partout. Le simple fait d’être là, de tenir la rue dans la tenue de leur choix, c’est déjà une résistance incroyable. Les gens font passer quelque chose du trauma des massacres et aussi des guerres. Bien sûr, tout est en dynamique et très volatile. Je parle de ce que j’ai pu observer sur trois semaines de juin 2026. J’ai pu constater que la critique était partout, et ne s’exprimait plus seulement dans les taxis ou à mots couverts. Et on en voit beaucoup de traces sur les murs, avec les slogans écrits, effacés, récrits, réeffacés…
Votre description de cette prise de liberté par la population et d’un certain esprit de la fête évoque quelque chose de la Movida espagnole, cette période intense qui avait suivi la mort de Franco et libéré une pulsion de vie dans une Espagne sclérosée. Est-ce que vous pensez qu’on peut dresser un parallèle entre les deux périodes ?
Il y a indéniablement une énergie qui fait aujourd’hui sortir beaucoup d’idées et fait faire aux gens des choses inédites mais, en Iran, à la différence de l’Espagne de 1975, la dictature n’est pas encore tombée. Il y a certes plein de vie dans les rues mais les situations politique et économique restent catastrophiques. Et la répression est encore là. Disons que c’est une période intense, de contrastes profonds et de vitesse. Chaque journée contient de multiples évènements, trois fois on peut annoncer la reprise de la guerre pour finalement l’annuler au rythme des errances de Donald Trump, les jeunes tatoués et piercés regardent des groupes qui jouent sous des portrait des Khamenei (l’un mort, l’autre disparu), des bruits bizarres (La DCA ? Des drones ?) et coups de feux ponctuent les nuits pendant lesquelles mieux vaut rester à la maison, mille rumeurs courent et tout le monde débat sans fin. Le régime est encore là même s’il perd du terrain. On ne peut pas encore faire de la prison d’Evin [où sont enfermés les prisonniers politiques. NDLR] un musée de la résistance mais le changement politique devient quelque chose d’envisageable, à l’image du hijab obligatoire qui n’est plus qu’un mauvais souvenir… Et en même temps, le spectre de la guerre est toujours là. Tout est instable, tout est possible. Le pire comme le meilleur.
