Témoignage

« En Iran, les gens désobéissent encore plus qu’avant aux règles »

 Photo : Aban S. - Un concert de rue à Téhéran, Iran, en juin 2026.

La situa­tion reste incer­taine en Iran. Les luttes internes des dif­fé­rentes fac­tions qui com­posent le régime dic­ta­to­rial se décuplent. Une crise éco­no­mique pro­fonde s’installe. Et à l’heure d’écrire ces ligne, la guerre semble reprendre de plus belle. Mais, paral­lè­le­ment, cer­tains chan­ge­ments sociaux se pro­duisent rapi­de­ment, abou­tis­se­ment de décen­nies de luttes. En témoignent les des­crip­tions d’Aban [le pré­nom a été modi­fié], une artiste ira­nienne de 39 ans, rési­dant à Bruxelles depuis 10 ans. Elle vient de pas­ser trois semaines à Téhé­ran et raconte les quelques liber­tés que les Iranien·nes ont pu prendre ces der­niers temps au niveau ves­ti­men­taire ou dans cer­taines pra­tiques fes­tives. Un témoi­gnage puis­sant, à contre-cou­rant sou­vent de l’image qu’on peut se faire de ce pays com­plexe et qui montre que la résis­tance col­lec­tive paye. 

[interview réalisée le vendredi 10 juillet 2026]

Pourquoi avez-vous décidé de retourner en Iran alors que c’était une période un peu tendue ?

Depuis le début de la guerre, j’avais du mal à sup­por­ter l’espèce de vie quo­ti­dienne paral­lèle pour une Ira­nienne vivant en Bel­gique, où si peu de gens se sou­ciait de ce qui arri­vait à la popu­la­tion ira­nienne bom­bar­dée. Seuls sem­blaient comp­ter le prix de l’essence à la pompe ou de savoir si les avions pour­raient emme­ner les vacan­ciers cette année… Être en sécu­ri­té phy­si­que­ment pen­dant que les gens là-bas étaient sous les bombes était aus­si un sen­ti­ment dif­fi­cile à sup­por­ter. J’avais besoin de voir ce qu’il se pas­sait autre­ment que sur un écran, de voir les effets de la guerre sur mon pays, les bâti­ments de mon enfance en ruine… Et puis, de voir mes proches aus­si, tout sim­ple­ment. Et sans doute de pou­voir avan­cer dans dif­fé­rents deuils qui se super­posent lorsqu’on vient d’Iran : guerre des douze jours de juin 2025, mas­sacres de jan­vier 2026, guerre en cours depuis fin février 2026…

En Europe, les discours d’opposition au régime islamique dans les médias ont été monopolisés par une seule partie de l’opposition : les monarchistes, c’est-à-dire les nostalgiques du régime dictatorial du Shah qui a précédé la théocratie actuelle. Ils semblent avoir réussi à embarquer une partie des Iranien·nes, désespéré·es par un régime sanguinaire. Qu’en est-il sur le terrain ? Dans la diaspora en Europe et en Iran ?

En Europe, les monar­chistes, c’est-à-dire la droite conser­va­trice — voire l’extrême droite — font régner au sein de la dia­spo­ra ira­nienne, une sorte de ter­reur sur les réseaux ou dans les manifs pour impo­ser le récit du fils du Shah, Reza Pah­la­vi. Il serait la seule figure capable de ren­ver­ser et de suc­cé­der à la Répu­blique isla­mique. Et pour ce faire, une inter­ven­tion armée israé­lienne et amé­ri­caine volant au secours du peuple ira­nien serait un mal néces­saire. Ce faux espoir, ven­du à des Ira­niens déses­pé­rés, sert à mas­quer des inten­tions colo­niales d’Israël et des Etats-Unis pour jus­ti­fier leurs attaques sur l’Iran, son éco­no­mie, ses infra­struc­tures et faire main basse sur le pays. Et le pro­gramme de Pah­la­vi, assez réac­tion­naire, fai­sait par exemple peu de cas des mino­ri­tés eth­niques d’Iran au pro­fit des Per­sans, comme à l’époque de son père. Ce qui n’augurait rien de bon.

En allant en Iran, j’ai décou­vert que les choses étaient bien plus contras­tées que ce que veulent faire croire les roya­listes exi­lés, bien loin du quo­ti­dien des Ira­niens. J’ignore com­ment c’était exac­te­ment pen­dant la guerre, mais quand j’y étais, en juin (c’est-a-dire quelques semaines après le ces­sez-le-feu), je me suis aper­çue que la néces­si­té de cette guerre pour ren­ver­ser le régime n’était pas un avis très par­ta­gé en Iran.

Après qua­rante jours de guerre, d’importantes des­truc­tions et de nom­breux morts de civils, la plu­part de ceux qui ont cru au dis­cours des monar­chistes déchantent aujourd’hui. Il sou­haitent à pré­sent l’aboutissement des négo­cia­tions. Être à la fois contre ce régime dic­ta­to­rial et contre les bom­bar­de­ments israé­lo-états-uniens est un avis mino­ri­taire au sein de la dia­spo­ra ira­nienne en Europe. En revanche, il est majo­ri­taire en Iran. L’état d’esprit géné­ral, face aux galères du quo­ti­dien, y est plu­tôt d’attendre de voir ce qu’il va se pas­ser. Et cela s’accompagne de la cer­ti­tude que le chan­ge­ment vien­dra d’Iran, des Ira­niens eux-mêmes et non pas de l’étranger ou de la diaspora.

Pourquoi une telle différence entre l’opinion de la diaspora persane en Europe et celles des Iraniens d’Iran ?

Cette vision d’une guerre éclair qui allait soi-disant les sau­ver a sur­tout été construite par la droite monar­chiste, notam­ment au tra­vers d’un de leur média, la chaine de télé­vi­sion Iran Inter­na­tio­nal, au dis­cours ouver­te­ment pro Reza Pah­la­vi mais aus­si de BBC Per­sia qui s’est petit à petit posi­tion­née en sa faveur. Ce sont deux chaines très consul­tées par la dia­spo­ra. Depuis le début de la guerre, il y a d’ailleurs une sorte de curieux jeu de miroir en faveur de la guerre entre les chaines d’État ira­niennes — qui relaient les appels des jusqu’au bou­tistes du régime à conti­nuer la guerre, fai­sant peu de cas des vies civiles — et la chaine d’opposition Iran inter­na­tio­nal – qui jus­ti­fie les attaques et reprend actuel­le­ment les appels israé­liens à « finir le boulot ».

L’Iran est un pays meurtri par 47 ans de dictature islamique (précédée par la dictature du Shah), par la répression féroce du soulèvement de janvier 2026 et ses milliers de morts ou encore par deux guerres avec les Etats-Unis et Israël. Néanmoins, certains changements sociaux semblent se produire de manière spectaculaire ces derniers mois. Pouvez-vous les décrire ?

Je vais par­tir de l’exemple d’une soi­rée que j’ai pas­sée au centre de Téhé­ran, à Sanayi, un quar­tier bran­ché, où se retrouvent intel­lec­tuels et artistes, dans des cafés qu’on dirait « bobo » ici. Beau­coup de femmes portent des débar­deurs, par­fois même des haut « crop top » ! Elles sont évi­dem­ment sans voile, comme c’est le cas déjà depuis plu­sieurs mois. Cer­taines roulent à moto, d’autres sont accom­pa­gnées de leur chien… Or, toutes ces choses sont (offi­ciel­le­ment) inter­dites en Iran ! Les jeu­di et ven­dre­di [le week-end en Iran. NDLR], des concerts ont lieu dans quelques rues. J’en ai vu plu­sieurs. L’un d’eux réunis­saient une cen­taine de per­sonnes autour d’un groupe dont les paroles, reprises par le public, étaient cri­tiques du régime. À côté de ça, les concerts de groupes de rock ou de rap dans des lieux semi-offi­ciels se mul­ti­plient depuis deux ans. J’ai pu assis­ter à celui de Pal­lett, un groupe pop qui s’est pro­duit dans un centre cultu­rel devant au moins 300 per­sonnes. Une marque de chan­ge­ment puisque les concerts de ce groupe en Iran étaient jusqu’il y a un ou deux ans encore clandestins.

Au deuxième étage de cer­tains cafés bran­chés, des DJ passent de la musique, hommes et femmes viennent y dan­ser. Ce qui se fai­sait en cachette il y a encore quelques années, se fait main­te­nant de plus en plus à décou­vert ou semi-décou­vert. Cette prise de liber­té a été une agréable sur­prise pour moi. Je n’aurais jamais pu ima­gi­ner quelque chose de pareil pos­sible en Iran alors qu’une dizaine d’année en arrière, on me refou­lait d’un concert de musique clas­sique car je n’avais pas une tenue « cor­recte », c’est-à-dire parce que quelques mèches dépas­saient de mon voile.

C’est surtout dans ce quartier de Téhéran ?

Même si c’est plus avan­cé dans ce quar­tier de la capi­tale, des chan­ge­ments ves­ti­men­taires s’observent par­tout à Téhé­ran et aus­si dans d’autres villes et vil­lages d’Iran. S’apprêter et s’habiller sans hijab [voile] ni man­to [che­mise ample recou­vrant les formes] est deve­nu très nor­mal depuis envi­ron un an. Les femmes reli­gieuses conti­nuent de por­ter un tcha­dor ou un voile, ce qui donne des scènes de rues comme on peut les voir en Tur­quie où ces mondes coha­bitent. Il n’est ain­si plus rare de croi­ser dans la rue une femme voi­lée tenant la main de son amie en débar­deur. Ça nor­ma­lise la pos­si­bi­li­té de plu­sieurs modes de vie. Ça laisse entre­voir une socié­té où coexis­te­rait tous ces Ira­niens, les croyants comme les non-croyants.

Et ça ne concerne pas que les jeunes ! Ma mère qui a 65 ans, doit par exemple constam­ment adap­ter ses vête­ment à la nou­velle façon de les por­ter, rac­cour­cis­sant chaque semaines un peu plus les manches de ses man­to.

Il faut néan­moins rap­pe­ler que les lois n’ont pas chan­gé et que les auto­ri­tés peuvent sévir à tout moment : les risques demeurent donc pour ces femmes très cou­ra­geuses qui ont su impo­ser col­lec­ti­ve­ment ce chan­ge­ment vestimentaire.

Si je com­prends bien, beau­coup de ces choses-là exis­taient déjà aupa­ra­vant, mais elles se fai­saient clan­des­ti­ne­ment ou à la mai­son alors qu’aujourd’hui, c’est dans l’espace public, c’est ça ?

Glo­ba­le­ment oui, le peuple est en train d’ouvrir la voie, de chan­ger la situa­tion et l’am­biance, par lui-même. Les free par­ty, où on consomme des drogues sur des sons élec­tro­niques (comme en Europe), fonc­tionnent encore par bouche-à-oreille et en toute dis­cré­tion. Ain­si, les teu­feurs qui veulent y par­ti­ci­per doivent arri­ver à une cer­taine heure, les portes ferment et per­sonnes ne sort avant la fin de la fête pour évi­ter des allers et venues sus­pectes qui pour­raient atti­rer la police ! Mais pour le reste, concert, dan­cing, c’est là, même si ça se fait petit à petit et dans la plus grande pru­dence. Je par­lais des cafés, c’est bien au deuxième étage que se situe le dan­ce­floor, pas au pre­mier ni au rez-de-chaus­sée. Mais peut-être que dans trois mois ce sera le cas…

En Iran, si l’alcool est pro­hi­bé depuis 1979, on s’en pro­cure depuis tou­jours via le mar­ché noir et on le boit à la mai­son, dans des fêtes, en mon­tagne… Mais à pré­sent, on peut appa­rem­ment com­man­der des bois­sons alcoo­li­sées dans cer­tains bars. Je ne l’ai pas vu moi-même mais ça m’a été rap­por­té par plu­sieurs proches. En tous cas, plus per­sonne n’est là pour véri­fier et il semble loin le temps où les agents en civil d’Eta­lat, la police secrète ira­nienne, sur­veillaient la « mora­li­té » des bars et cafés de la capi­tale en y res­tant toute la journée.

Pho­to : Aban S. — Des Ira­niennes atta­blées à un café de Téhé­ran en juin 2026

Pourquoi les autorités ferment les yeux face à cette désobéissance générale ?

Per­sonne ne le sait ! Les Ira­niens sont les pre­miers sur­pris par l’ampleur de cette prise de liber­té. Il faut rap­pe­ler que ce genre de lutte date des pre­miers jours qui ont sui­vi la révo­lu­tion de 1979 avec des mani­fes­ta­tions dure­ment répri­mées pour pro­tes­ter contre le voile obli­ga­toire. Les luttes ouvertes ou dis­crètes contre ce genre de limi­ta­tions en Iran ont conti­nué au fil des décen­nies et consti­tuent une véri­table résis­tance poli­tique vu la cen­tra­li­té du hijab dans le dis­cours patriar­chale de la Répu­blique isla­mique. Le mou­ve­ment Femme, Vie, Liber­té a accé­lé­ré les choses. Il a per­mis de dire que c’était ter­mi­né d’imposer aux femmes com­ment se vêtir et agir en socié­té. Et bien que répri­mée dure­ment, cette révo­lu­tion cultu­relle a per­co­lé dans les familles et les esprits. J’imagine que le régime a peur du peuple. Ou bien qu’ils ont déjà assez à faire avec les luttes entre fac­tions, la guerre, la crise éco­no­mique… Il semble en effet assez ris­qué de venir dire aujourd’hui à tous ces gens qui ont goû­té à une cer­taine liber­té de reve­nir en arrière.

Je pense que les auto­ri­tés sont aus­si sur­prises que nous de la manière dont la popu­la­tion a déjoué leur contraintes et a igno­ré leurs ten­ta­tives de res­tau­rer l’obligation. Par exemple, en 2023 et 2024, ils ont envoyés des SMS de menace ou des amendes aux femmes ne por­tant pas de voile dans leur voi­ture au moyen d’un sys­tème auto­ma­tique de recon­nais­sance. Ce sys­tème a été aban­don­né depuis car il n’empêchait pas les femmes de faire ce qu’elles vou­laient. La coer­ci­tion à ce niveau-là, ne marche tout sim­ple­ment plus.

Mais il n’y a donc plus aucune réaction de leur part ?

Ce qui est drôle c’est que les auto­ri­tés ne res­tent pas les bras croi­sés… mais pas comme on le pen­se­rait ! Au sein du régime, il y a des fac­tions dif­fé­rentes qui se battent pour déter­mi­ner la direc­tion que doivent prendre les choses. Les « modé­rés » et les extré­mistes. Ceux qui veulent négo­cier et ceux qui veulent conti­nuer la guerre. Si le peuple a conquis les rues, les jusqu’au-boutistes éta­blissent des check­points pour main­te­nir une impres­sion de contrôle du régime. Dans la même logique, ils se sont aus­si appro­priés les ronds-points de Téhé­ran ou encore les ruines de bâti­ments bom­bar­dés par la coa­li­tion israé­lo-états-unienne. Ils y ins­tallent des petits cam­pe­ments et des dra­peaux ira­niens, offrent du thé aux pas­sants. Le soir, ils y jouent même une sorte de tech­no sur laquelle se déploient des slo­gans reli­gieux et pro-régimes chan­tant les louanges de Kha­me­nei père et fils, de l’imam Hus­sein, l’imam Ali [deux figures de l’islam chiite, reli­gion d’Etat en Iran. NDLR] ! Il s’agit en quelque sorte pour eux d’essayer de faire autant de bruit que ceux qui font la fête. Ils tentent de copier l’effervescence qui se déroule à quelques rues de là !

Par­fois même, ces deux uni­vers radi­ca­le­ment dif­fé­rents se croisent. J’ai le sou­ve­nir de scènes tota­le­ment sur­réa­listes où des cara­vanes de voi­tures bar­dées de dra­peaux ira­niens, avec des femmes en tcha­dor noir assises sur les fenêtres, des haut-par­leurs hur­lant cette tech­no made in Répu­blique Isla­mique cir­cu­laient dans les rues, alors que sur les trot­toirs et les ter­rasses des cafés, la jeu­nesse téhé­ra­naise s’amusait, pier­cings et tatouages appa­rents, maquillée pour faire la fête et apprê­tée de manière aus­si bran­chée qu’à Paris, New York ou Londres. Deux mondes s’observent, inter­lo­qués et pes­tant l’un sur l’autre.

Donc, dans l’espace public actuellement, c’est comme si on avait deux Iran en même temps, l’Iran conservatrice et l’Iran qui essaie de conquérir sa liberté ?

Aupa­ra­vant, les extré­mistes se ren­dait visibles à la télé­vi­sion — qu’ils contrôlent – et dans cer­tains lieux et moments, typi­que­ment les ven­dre­dis dans les lieux de prières. Mais on ne se croi­sait pas. Aujourd’hui, grâce à des moyens finan­ciers issus de leur contrôle d’une par­tie de l’économie, ils peuvent se déployer, tenir les ronds-points ou se rendre visibles dans les villes par ces convois de propagande.

Ces évo­lu­tions sont dif­fi­ciles à pen­ser pour les Euro­péens. Quand je raconte ces scènes en Bel­gique, on me répond sou­vent que ce n’est pas pos­sible, que je me trompe quand je dis qu’il n’y a plus, de fait, de hijab obli­ga­toire en Iran et que les femmes s’habillent de plus en plus comme elles le sou­haitent… L’Iran change et déjoue tous ces cli­chés cir­cu­lant en Occi­dent. Des sté­réo­types d’ailleurs par­fois entre­te­nus par des monar­chistes avides de s’approprier les évo­lu­tions dans les mœurs. Ils ont du mal à sup­por­ter le fait que les Ira­niens et Ira­niennes se libèrent sans eux ! Si la dic­ta­ture est bien pré­sente, si la situa­tion poli­tique est catas­tro­phique, si l’économie s’effondre, en même temps, sur cer­tains points, des choses avancent dans le bon sens. Et si cette ten­dance se pour­suit, que le pou­voir des extré­mistes dimi­nuent, et que celui du peuple aug­mente, cela donne quelques pistes pour pou­voir aider les Ira­niens à vivre mieux ensemble à l’avenir.

Cepen­dant, c’est dur de pré­voir ce qui se pas­se­ra une fois la guerre réel­le­ment ter­mi­née. Quelle fac­tion domi­ne­ra le pou­voir ? Est-ce que le régime vou­dra reprendre la main et réim­po­ser un contrôle des femmes et plus géné­ra­le­ment de la popu­la­tion ? Est-ce qu’il lâche la bride car ils n’ont plus le pou­voir d’imposer ces choses-là ou est-ce par stra­té­gie, pour conser­ver le pou­voir, en s’accommodant de ces chan­ge­ment socié­taux ? Et dans ce der­nier cas, est-ce qu’ils accep­te­ront vrai­ment d’intégrer dans la Répu­blique isla­mique cette impor­tante popu­la­tion non-reli­gieuse comme semblent le vou­loir les « modé­rés » du régime ? Ce serait sans doute limi­té par le fait que leur désir de faire évo­luer la socié­té rentre en contra­dic­tion avec leur idéo­lo­gie : jusqu’où ce lâchage de lest peut-il aller dans le cadre d’une répu­blique isla­mique ? A prio­ri, le régime ne peut pas non plus lâcher sur tout s’il veut res­ter un tant soit peu fidèle à sa nature.

Certains politologues disent que la « guerre des quarante jours » n’a pas provoqué le regime change un temps espéré par les États-Unis et Israël mais « some changes in the regime ». La nature du régime a‑t-elle évolué à cause de la guerre ?

Oui mais c’est impos­sible de dire dans quelle direc­tion. Disons qu’on est dans une période d’incertitude et d’ambiguïtés très fortes. Ali Kha­mei­nei est mort, son fils Moj­ta­ba est le nou­veau « guide suprême » mais per­sonne ne sait où il se trouve ni dans quel état. Leurs deux visages sont par­tout mais ce ne sont plus que des images, des sym­boles vides. C’est comme si en choi­sis­sant le fils comme suc­ces­seur, il s’agissait pour les « modé­rés » de don­ner des gages aux extré­mistes qui, semble-t-il, ont per­du beau­coup de pou­voir, en fai­sant croire qu’un Kha­me­nei conti­nue de gui­der, tout en gou­ver­nant de manière pragmatique.

Il est impor­tant pour moi d’insister sur le fait que ce n’est pas la guerre qui a ame­né les chan­ge­ments spec­ta­cu­laires que j’évoquais, même si ça a pu en accé­lé­rer cer­tains du fait de l’impossibilité de main­te­nir un contrôle du peuple durant le conflit. C’est bien le fruit de luttes de long terme et de résis­tances quo­ti­diennes de l’ensemble de la popu­la­tion. Je pense que cela serait arri­vé même sans la guerre.

Il y a donc une détente concernant les mœurs de la population, dans la possibilité de faire la fête, de s’habiller comme on veut. Mais au niveau des libertés civiles plus générales (liberté d’expression, de la presse, de mouvement…), comment cela évolue-t-il ?

Je pense qu’à cause de la guerre des douze jours, il y a eu une sorte de pause dans les acti­vi­tés sociales et mili­tantes même si les résis­tances cultu­relles et artis­tiques n’ont jamais ces­sé. Je pense que les acti­vi­tés des ONG, des col­lec­tifs de citoyen·nes vont reprendre et on pour­ra voir à ce moment-là si des choses ont évo­lué. Et si cela se détend un peu, par exemple concer­nant les luttes de défense de l’environnement dure­ment répri­mées jusqu’ici.

Même s’il semble qu’on est dans une sorte de tran­si­tion, il y a encore beau­coup d’ac­ti­vistes poli­tiques qui sont empri­son­nés, des exé­cu­tions après des paro­dies de pro­cès. Disons que les règles res­tent les mêmes, mais que les gens y déso­béissent encore plus qu’a­vant. C’est ça qui fait avan­cer la socié­té ira­nienne actuel­le­ment. Ça et une sorte d’espoir que quelque chose va vrai­ment chan­ger à moyen terme.

Et au niveau de la liberté d’expression ou de la liberté de la presse, ça reste similaire ou est-ce qu’il y a des changements aussi ?

Les médias res­tent glo­ba­le­ment contrô­lés par dif­fé­rentes fac­tions du régime. Mais oui, il semble qu’il y a quelques jour­na­listes indé­pen­dants qui sont plus à l’aise pour faire leur tra­vail. Quelqu’un comme Ela­neh Moham­ma­di est active de nou­veau, même si entra­vée dans son métier (le gou­ver­ne­ment empêche par exemple qu’elle ait un télé­phone). C’est elle qui avait inter­viewé la famille de Masha Ami­ni après que celle-ci a été tuée, et fait écla­ter l’affaire qui a entrai­né le mou­ve­ment Femme, Vie, liber­té. Elle avait pas­sé deux ans en pri­son pour ça. A voir si le débat public pro­gresse ou si ça reste très limité.

Pho­to : Aban S. — Un graf­fi­ti poli­tique recou­vert près d’un por­trait au pochoir d’A­li Kha­mei­nei sur un mur de Téhé­ran, en juin 2026.

Vous avez pris beaucoup de photos des murs à Téhéran lors de votre séjour. En quoi les graffitis reflètent-ils des luttes politiques en cours ?

Les couches de luttes se voient sur les murs. Des mes­sages écrits au pochoir donnent à voir des slo­gans pro-guerre des jusqu’au- bou­tistes. Mon hypo­thèse, c’est que plus ces extré­mistes perdent du pou­voir, plus ils se donnent à voir, sur les murs ou dans les ronds-points : ce n’est pas une démons­tra­tion de force mais au contraire une preuve de leur fai­blesse. L’éner­gie révo­lu­tion­naire est là, le peuple est dans la rue, on les voit par­tout. Le simple fait d’être là, de tenir la rue dans la tenue de leur choix, c’est déjà une résis­tance incroyable. Les gens font pas­ser quelque chose du trau­ma des mas­sacres et aus­si des guerres. Bien sûr, tout est en dyna­mique et très vola­tile. Je parle de ce que j’ai pu obser­ver sur trois semaines de juin 2026. J’ai pu consta­ter que la cri­tique était par­tout, et ne s’exprimait plus seule­ment dans les taxis ou à mots cou­verts. Et on en voit beau­coup de traces sur les murs, avec les slo­gans écrits, effa­cés, récrits, réeffacés…

Votre description de cette prise de liberté par la population et d’un certain esprit de la fête évoque quelque chose de la Movida espagnole, cette période intense qui avait suivi la mort de Franco et libéré une pulsion de vie dans une Espagne sclérosée. Est-ce que vous pensez qu’on peut dresser un parallèle entre les deux périodes ?

Il y a indé­nia­ble­ment une éner­gie qui fait aujourd’hui sor­tir beau­coup d’idées et fait faire aux gens des choses inédites mais, en Iran, à la dif­fé­rence de l’Espagne de 1975, la dic­ta­ture n’est pas encore tom­bée. Il y a certes plein de vie dans les rues mais les situa­tions poli­tique et éco­no­mique res­tent catas­tro­phiques. Et la répres­sion est encore là. Disons que c’est une période intense, de contrastes pro­fonds et de vitesse. Chaque jour­née contient de mul­tiples évè­ne­ments, trois fois on peut annon­cer la reprise de la guerre pour fina­le­ment l’annuler au rythme des errances de Donald Trump, les jeunes tatoués et pier­cés regardent des groupes qui jouent sous des por­trait des Kha­me­nei (l’un mort, l’autre dis­pa­ru), des bruits bizarres (La DCA ? Des drones ?) et coups de feux ponc­tuent les nuits pen­dant les­quelles mieux vaut res­ter à la mai­son, mille rumeurs courent et tout le monde débat sans fin. Le régime est encore là même s’il perd du ter­rain. On ne peut pas encore faire de la pri­son d’Evin [où sont enfer­més les pri­son­niers poli­tiques. NDLR] un musée de la résis­tance mais le chan­ge­ment poli­tique devient quelque chose d’envisageable, à l’image du hijab obli­ga­toire qui n’est plus qu’un mau­vais sou­ve­nir… Et en même temps, le spectre de la guerre est tou­jours là. Tout est instable, tout est pos­sible. Le pire comme le meilleur.