Après avoir dénoncé la place et la responsabilité du lobby de l’armement dans Shadow Wars, le documentariste belge Johan Grimonprez s’est attaqué avec Soundtrack to a coup d’Etat à la difficile décolonisation du Congo, à l’assassinat de Patrice Lumumba mais aussi à l’implication de musiciens de jazz dans cet épisode historique. Ce film hybride mêle musique, images d’archives et extraits de documents officiels. Il explore notamment la manière dont Louis Armstrong et d’autres grandes figures de jazz ont été utilisées, à leur insu, comme outil de propagande par les Etats-Unis. Ces derniers étant les instigateurs, avec le soutien actif de la Belgique, du coup d’Etat renversant le gouvernement progressiste de Patrice Lumumba le 5 septembre 1960. Rencontre avec son réalisateur Johan Grimonprez pour évoquer la manière dont le documentaire peut permettre d’interroger ce point nodal des relations belgo-congolaises, de la colonisation jusqu’à nos jours.
Petit rappel historique : Patrice Lumumba, qui s’est battu sans relâche pour l’émancipation du Congo de l’oppression colonial belge, arrive au pouvoir le 30 juin 1960, date de la proclamation de l’indépendance du Congo. Lumumba est destitué le 5 septembre puis assigné à résidence après un coup d’Etat mené par Joseph-Désiré Mobutu. Une opération fomentée par les Etats-Unis avec le large soutien de la Belgique qui laissera l’ONU indifférente. Celui qui est devenu le premier Premier ministre de la république démocratique du Congo sera assassiné par un gendarme belge le 17 janvier 1961. C’est cette histoire que raconte Soundtrack to a coup d’Etat en pointant notamment le rôle complexe que des musiciens de jazz ont pu y jouer et l’influence de Lumumba sur de grandes figures révolutionnaires comme Fidel Castro ou Malcom X. Le film expose les motivations de ceux qui ont initié le coup. Notamment, le fait que Lumumba souhaitait mettre en place une Union des pays d’Afrique qui aurait mis en péril l’hégémonie des grandes puissances coloniales. Et aussi parce qu’il voulait que les richesses du sol de son pays bénéficient à son peuple en nationalisant les exploitations minières, mettant en péril les profits réalisés par les entreprises belges. La forte instabilité politique qui suit le putsch aboutira finalement en 1965 à la prise de pouvoir par Joseph-Désiré Mobutu. Celui-ci régnera sur le pays de manière dictatoriale pendant 35 ans.
Pourquoi avoir choisi ce sujet ? Quel est votre rapport à l’histoire de la colonisation du Congo ?
Le Congo était, et reste, « l’empire du silence ». Les Belges n’étaient pas au courant de ce qui se passait là-bas. À l’époque, on ne pouvait rien publier dessus. Je suis né Belge et pendant ma scolarité je n’ai jamais entendu parler du Congo autrement que par le fait que Patrice Lumumba était communiste. Et c’est bien pour cela que j’ouvre le film sur ces paroles : « Ils disent que Patrice Lumumba est communiste ; Patrice Lumumba est Africain ». Voilà un homme qui a voulu que la richesse de son pays bénéficie d’abord à sa propre population et non à celle du pays des colons. C’est cela qui a fait de lui une cible. Le documentaire raconte comment l’Union minière du Sud du Congo est privatisée trois jours avant l’indépendance par la Belgique alors qu’elle représente 70 % de la richesse du pays. Rappelons que toute l’histoire et la fondation de la Belgique sont liées au Congo : l’architecture, les statues, les rues, les infrastructures… Tout cela a été construit grâce à de l’argent de sang provenant des colonies exploitées par Léopold II. À l’école, Léopold II était présenté comme celui qui avait sauvé les Congolais de l’esclavagisme mené par les Arabes, mais tout cela n’était que de la propagande.
Je voulais aussi montrer dans mon film que l’accusation de communisme de Lumumba par les grandes puissances impérialistes relevait bien plus de la peur de ce que l’on pourrait appeler le « commoning » c’est-à-dire un partage des ressources basé sur le dialogue et le vivre ensemble. Et donc, une idée qui s’oppose à la privatisation des terres voulues par les grandes puissances impérialistes.
Vous utilisez plusieurs registres dans le film en agençant images d’archives, musique, jam sessions, gros titres de journaux…. Comment définir Soundtrack to a Coup d’Etat ?
En effet, il y a plusieurs formats. Je plaisante souvent en disant que c’est un « PDF académique » déguisé en clip musical… Je joue avec tous les codes. Un documentaire de parole où se succèdent des têtes interviewées aurait été bien plus simple mais aussi une manière plus restreinte de raconter l’histoire.
Dans chacun de mes films, je recherche ce que l’histoire veut me dire, et j’écoute. J’ai compris que pour le Congo, la musique était un agent historique et politique. Je ne pouvais pas me limiter à faire de la musique un simple protagoniste. La musique est littéralement sur la scène politique. D’où le titre : ce n’est pas juste une bande son d’un film, mais celle d’un coup d’État. Et c’est en ce sens que je l’ai placée en toile de fond. Je voulais aussi montrer comment Louis Armstrong, avec sa musique, a été manipulé et utilisé par le président états-unien Eisenhower comme outil de propagande au Congo. La musique est tellement forte et importante dans la mesure où elle permet de créer un écho fort que les gens reconnaissent et ressentent. La musique fait de la politique dans le sens où elle rassemble là où d’autres tentent de séparer.
Dans le documentaire, il faut questionner les codes. C’est pourquoi je définirais Soundtrack to a Coup d’Etat comme un essai cinématographique qui mélange différents thèmes, dans le sillage du cinéaste Chris Marker. Par exemple son film Sans soleil est bien un documentaire, mais toute la narration est basée sur des lettres qu’il envoie à son amoureuse à Paris et traite du temps, de l’histoire, de la mémoire. Ce ne sont donc pas les codes classiques du documentaires. Et parfois, mélanger les formes est une tactique qu’on utilise aussi dans la politique avec la mascarade [où l’on masque une critique politique sous différent registre. NDLR]. On assemble, on déguise, on joue pour créer une histoire. Raconter la réalité c’est toujours, et aussi, y mêler de la fiction.
Les personnages du film (Andrée Blouin, Malcolm X, Nikita Khrouchtchev, Patrice Lumumba…) jouent pour ainsi dire leur propre rôle, sans voix off imposant un fil conducteur. Est-ce que cela rend la narration du documentaire plus neutre ?
Je voulais donner la parole aux acteurs et actrices historiques dans le cadre d’un dialogue qui émerge par la juxtaposition kaléidoscopique, et aussi parfois par l’étonnement. A un moment, je glisse par exemple des publicités pour Tesla et pour Apple car ces entreprises sont directement impliquées dans le trafic des richesses minières du Congo aujourd’hui. Puis les statistiques fournies par le Dr Denis Mukwege [chirurgien gynécologue congolais, fondateur de l’hôpital Panzi au Kivu et connu pour son travail de réparation des femmes victimes de violences sexuelles dans les zones de conflit. NDLR] montrant le nombre de femmes violées dans la guerre du Kivu et son impact humain monstrueux sur les populations civiles. Ces témoignages de première ligne ne rendent pas la narration neutre, mais au contraire la rende authentique. Car comment rester neutre face aux génocides, qu’ils se déroulent au Congo ou en Palestine ?
La juxtaposition entre le politique qui ressort des images et des témoignages avec la musique ouvre une autre dimension, un troisième espace, qu’on pourrait appeler cinématographique. Ce n’est pas un professeur qui parle à ses étudiant·es mais l’expérience historique, avec ses silences et ses sons, qui marquent les esprits.
Les journalistes n’ont plus accès aux zones de crimes que ce soit au Kivu ou à Gaza. Or, les images et les sons, c’est la vérité. On entend par exemple dans Soundtrack to a coup d’Etat des mercenaires parler froidement de leurs crimes : il n’y a rien de plus réel, de plus glaçant. Et lorsque le PDG de l’Union minière affirme qu’il ne s’occupe pas de politique alors qu’il privatise les richesses du Congo et fournit les bombes pour détruire les villages (et même le salpêtre qui détruira le corps de Lumumba), l’absurde ressort. La juxtaposition de son interview avec les unes de journaux permet cet effet.
Est-ce que la nouvelle génération est plus familière avec l’histoire coloniale ?
J’enseigne dans plusieurs écoles et je constate que depuis plusieurs années, la colonisation n’est plus un sujet tabou. Il y a un changement d’articulation, surtout chez la jeune génération. On redécouvre ce sujet et surtout la place essentielle des femmes dans les processus révolutionnaires. Récemment d’ailleurs, lors d’une projection de mon film, j’ai vu beaucoup de membres d’organisations décoloniales arriver avec le livre d’Andrée Blouin [militante socialiste et féministe qui s’est battu pour l’indépendance des colonies africaines et fut membre de l’éphémère gouvernement Lumumba — NDLR] sous le bras. Or, elle avait été rayée de l’histoire bien qu’elle ait été le bras droit de Lumumba. À part les qualificatifs de « prostituée » ou « communiste » qui leur sont accolés, le rôle des femmes dans les révolutions est généralement tu. C’est le cas pour leur participation à l’indépendance du Congo. J’ai pu contacter sa fille, Ève Blouin, pour accéder aux mémoires de sa mère, on les voit toutes les deux dans le film. Elle était ravie du femmage rendue à sa mère.
Dans le film j’essaye de montrer que la culture commune du Congo post indépendance s’est construite autour de la figure de Lumumba, ce qui a fait peur aux puissances coloniales siégeant à l’ONU qui se sont senties menacées par un potentiel États-Unis d’Afrique. Toutes les stratégies mises en place par elles ont été pensées pour détruire Lumumba et son héritage afin de déstabiliser le pays et permettre de continuer d’exploiter ses richesses.
Lumumba fut assassiné par un gendarme belge, Gérard de Soete, qui a ensuite dissous son corps dans de l’acide, gardant uniquement deux dents comme trophée de guerre. Pourquoi ne pas avoir montré l’interview où il se vante de son assassinat cruel ?
Un ami me racontait comment Gérard de Soete était invité il y a encore quelques années dans les écoles pour exposer les dents de Lumumba comme un trophée de guerre. Ce n’est plus possible maintenant [La dent de Lumumba a été rendue à la famille par la Belgique le 20 juin 2022. NDLR].
En tant que Belge, il y a toujours ce danger de l’appropriation de la parole et du point de vue des Congolais·es. Je pense aussi au poète palestinien Mahmoud Darwish à qui il a souvent été demandé pourquoi il parle d’amour et pas de politique. Et précisément, c’est pour ne pas basculer dans la victimisation et pour renverser le stigmate de l’oppresseur. Car donner la voix à un criminel renforce son emprise et enlève aux Congolais·es la force qui les caractérise. Darwish dit qu’un pays ne peut pas exister sans poètes. Je préfère leur donner la parole à eux plutôt qu’aux tortionnaires. Et se lamenter sur le passé empêche d’avancer vers une émancipation future. La musique permet cela et le cri à la fin du film est un cri de colère, donc d’espoir. Continuer de parler de Léopold II, des agresseurs et des victimes, empêche quelquefois de dénoncer ce qui se passe actuellement au Congo. Notamment, l’implication directe de l’Union européenne dans la vente d’armes dans ce pays où se déroule une guerre (tout comme elle en vend à Israël en vue du nettoyage ethnique de la Palestine). Mettre en avant la population avec sa culture, sa force et sa richesse me parait essentiel pour lui redonner pleinement sa dignité.
Est-ce que les rapports de domination ont disparu à l’indépendance du Congo ?
Pas du tout. Et c’est ce que le documentaire montre. Plusieurs semaines avant l’indépendance, tout a été fait pour que rien ne change, pour que l’évènement soit tué dans l’œuf. Ainsi, l’Union minière reste belge malgré l’indépendance, ce qui est à l’origine de tensions et de la sécession de régions du pays comme le Katanga. Le soutien de la Belgique à Mobutu a par la suite maintenu un climat de guerre et d’oppression au Congo, tout en lui permettant d’entretenir des relations économiques et culturelles privilégiées avec son ancienne colonie… Et aujourd’hui, notre consommation des nouvelles technologies et le besoin massif du cobalt et du coltan congolais dans la production d’appareil électroniques, alimentent les tensions sur place et font perdurer la guerre.