Qu’est-ce qui se joue actuellement pour le secteur culturel ?
Les coupes budgétaires touchent tous les secteurs. Au niveau du secteur de la Création artistique, pour lequel le Théâtre-Action est reconnu, nos subventions ne seront pas indexées à partir de cette année 2026. Ce qui réduit les budgets qui nous permettent de mener à bien nos actions. Mais le CTA travaille également en partenariat avec de nombreuses structures culturelles pour valoriser les compagnies de Théâtre-Action comme les centres culturels ou des associations d’éducation permanente. Or, ceux-ci sont également touchés, par des moratoires sur les contrats-programmes. Leurs budgets sont gelés.
Par ailleurs, on coupe les subventions et on annonce la fin des contrats APE [Aides à la Promotion de l’Emploi, dispositif wallon d’aides publiques pour soutenir l’emploi dans le secteur non marchand. NDLR] ou en tous cas une réforme qui en réduit fortement l’étendue.
En outre, il faut savoir que les compagnies de Théâtre-Action travaillent essentiellement avec des personnes qui sont socialement et culturellement éloignées de la société, un public dit « fragilisé ». Nous sommes donc amenés à collaborer fréquemment avec les CPAS. Or, en raison de la réforme du chômage et donc de la nécessité pour les CPAS d’accueillir un fort afflux d’exclu·es du chômage, ces collaborations sur des projets culturels et sociaux risquent bien d’être remises en question.
Toutes ces coupes sombres dans le milieu culturel entrainent chaque institution à se replier sur elle-même. La politique actuelle terrorise et dans cette période d’incertitudes, on est tous en train de s’assurer de la viabilité de sa propre structure et on a du mal à réfléchir collectivement. En même temps, il y a quand même un fort mouvement de protestation collective s’exprimant dans la rue. Parce qu’on veut défendre nos structures pour pouvoir avoir un impact sur le public, pour pouvoir continuer à donner un accès à la culture à tous et toutes.
Outre les mesures d’austérité, est-ce qu’il y a aussi un manque de reconnaissance politique de la valeur du travail artistique et culturel mené ?
Depuis ce nouveau gouvernement, c’est affirmé très frontalement, mais c’est une tendance provenant de la droite depuis de nombreuses années. Cela s’est sans doute renforcé pendant le Covid, puisque la culture était alors jugée comme « non essentielle ». Je sens actuellement un réel mépris lorsqu’on nous dit que la culture est inutile. On fait fi du fait qu’elle fait société en même temps qu’elle participe à l’économie du pays, de son impact et de ses audiences. On la dénigre en affirmant sans cesse une scission entre le monde économique et industriel avec le monde « poétique » et artistique. Alors qu’évidemment, les artistes questionnent aussi le monde économique et industriel et viennent avec des points de vue qui complètent un regard purement scientifique.
En définançant le secteur culturel, est-ce qu’on tente de le dépolitiser, de le neutraliser dans son rôle d’outil de débat et de réflexions démocratique ?
En tous cas, il y a des sujets que le politique n’a pas du tout envie de rendre visibles. Pour ne donner qu’un exemple, lorsque j’étais directrice de Centre culturel, j’ai programmé du théâtre action traitant des droits sociaux et ça a mis quelques craintes au sein du pouvoir politique en place. Il avait peur que les gens viennent se plaindre, et m’ont fait comprendre qu’il fallait plutôt montrer qu’on vivait dans une ville agréable, où tout se passe bien. Dans des villes à majorité libérale, on essaye en effet souvent de cacher la misère.
L’avantage au niveau du théâtre-action et au niveau des compagnies de théâtre, c’est que le politique n’est pas présent dans le Conseil d’Administration. Ça veut dire qu’on est libre de nos mouvements et que c’est beaucoup plus facile d’oser parler et tenir notre rôle : rendre compte de ce que les gens vivent au quotidien et montrer toutes les contradictions du système dans lequel ils sont pris. Dès que le politique est dans les organes d’administration, le discours n’est plus libre. On vient vous dire que si on ne roule pas dans les clous, que si le discours n’est pas plus lissé, alors on va couper dans les subsides.
George-Louis Bouchez a affirmé qu’on pouvait se passer de ministère de la Culture, c’est-à-dire qu’on pourrait se passer d’une politique culturelle et du financement public de la culture pour confier celui-ci au marché. Ça impliquerait quoi ?
Ça ne fonctionnerait pas. La Culture n’est pas dans un marché économique, n’est pas dans des logiques d’offre et de demande, elle ne réalise pas de bénéfices. La confier au seul marché, c’est réduire fortement la liberté d’expression et de création artistique. Car toutes les instances, personnes ou entreprises, qui la financeraient auraient leur mot à dire sur la création. La culture serait très instrumentalisée puisqu’elles pourraient dicter ce qu’il faut mettre en avant ou ce qu’il faut effacer. La diversité en prendrait aussi un coup puisque tout ce qui ne sera pas rentable passerait à l’as.
Est-ce que ce qui est négligé, actuellement, c’est la question des droits culturels ?
Cette question a été largement mise en avant par la FWB dans différents décrets qu’elle a produits. Elle est apparue dans les centres culturels, mais est aussi présente au niveau de l’Éducation permanente et dans la Création artistique, en tous cas dans les projets de futur décret de diffusion de ce secteur. C’est en effet quelque chose qui dérange assez fort le politique parce que ça peut mettre en avant des sujets qu’eux n’ont vraiment pas envie de mettre en avant et de voir discuté en agora. Par exemple, ce n’est pas intéressant pour une ville de parler de crise d’un logement ou de la difficulté d’accessibilité à un logement. Ça contredit l’image de marque qu’une commune, une province, une région voudrait donner et porte une critique sur la manière dont un système politique les gère.
Face aux différentes menaces qu’on a évoquées, qu’est-ce qu’on peut faire pour réaffirmer une certaine vision de la culture, dégagée du marché, émancipatrice, porteuse de confrontations d’idées ?
Il y a de nombreuses fédérations au niveau des différents secteurs artistiques. Il y a des collectifs aussi qui se mettent en place. Une voix qui défend est portée. Il faut continuer ce mouvement dans une approche collective. Qu’entre le théâtre, musique, éducation permanente ou autre, on soit tous dans la même bataille et qu’on n’essaye surtout pas de grappiller pour son seul sous-secteur.
Il y a eu des manifestations à Bruxelles au niveau du secteur artistique — et il y avait du monde. Est-ce que ça les fait trembler ? Je ne sais pas du tout. Et en même temps, il ne faut pas abandonner. À titre personnel, j’aurais envie qu’on soit un peu plus réactif, moins dans les clous de la manifestation et réfléchir à un système où on prendrait le temps de nous écouter. L’idéal, ce serait d’arriver à montrer ce que représente réellement le monde culturel, fermer tous les lieux culturels du pays par exemple, et que tout le monde soit dans la rue.
Quel conseil donneriez-vous aux troupes, collectifs, artistes, institutions qui font face à ces discours qui viennent remettre en cause le rôle social et politique de la culture ?
Ne transformez surtout pas les discours que vous avez envie de porter sur la place publique. Faites tout ce qui est possible pour y arriver. Ne faites pas profil bas, au contraire : on doit être encore plus militant·e et œuvrer à donner la parole à chacun·e.
