[La culture attaquée 2]

Élodie Glibert : « On nous dit que la culture est inutile »

Illustration : Vanya Michel

Depuis la prise de pou­voir des droites à dif­fé­rents niveaux de gou­ver­ne­ment, les attaques contre le sec­teur cultu­rel se sont mul­ti­pliées (menace sur les emplois APE, gels des contrats-pro­grammes, non-indexa­tion des sub­sides…). Ce der­nier s’est d’ailleurs mobi­li­sé à plu­sieurs reprises lors des appels à grève du Front syn­di­cal ces der­niers mois. Quels sont les enjeux et les pistes de résis­tances ? Nous avons deman­dé à Élo­die Gli­bert, direc­trice du Centre Théâtre Action (CTA) com­ment son sec­teur était impacté.

Qu’est-ce qui se joue actuellement pour le secteur culturel ? 

Les coupes bud­gé­taires touchent tous les sec­teurs. Au niveau du sec­teur de la Créa­tion artis­tique, pour lequel le Théâtre-Action est recon­nu, nos sub­ven­tions ne seront pas indexées à par­tir de cette année 2026. Ce qui réduit les bud­gets qui nous per­mettent de mener à bien nos actions. Mais le CTA tra­vaille éga­le­ment en par­te­na­riat avec de nom­breuses struc­tures cultu­relles pour valo­ri­ser les com­pa­gnies de Théâtre-Action comme les centres cultu­rels ou des asso­cia­tions d’éducation per­ma­nente. Or, ceux-ci sont éga­le­ment tou­chés, par des mora­toires sur les contrats-pro­grammes. Leurs bud­gets sont gelés.

Par ailleurs, on coupe les sub­ven­tions et on annonce la fin des contrats APE [Aides à la Pro­mo­tion de l’Emploi, dis­po­si­tif wal­lon d’aides publiques pour sou­te­nir l’emploi dans le sec­teur non mar­chand. NDLR] ou en tous cas une réforme qui en réduit for­te­ment l’étendue.

En outre, il faut savoir que les com­pa­gnies de Théâtre-Action tra­vaillent essen­tiel­le­ment avec des per­sonnes qui sont socia­le­ment et cultu­rel­le­ment éloi­gnées de la socié­té, un public dit « fra­gi­li­sé ». Nous sommes donc ame­nés à col­la­bo­rer fré­quem­ment avec les CPAS. Or, en rai­son de la réforme du chô­mage et donc de la néces­si­té pour les CPAS d’accueillir un fort afflux d’exclu·es du chô­mage, ces col­la­bo­ra­tions sur des pro­jets cultu­rels et sociaux risquent bien d’être remises en question.

Toutes ces coupes sombres dans le milieu cultu­rel entrainent chaque ins­ti­tu­tion à se replier sur elle-même. La poli­tique actuelle ter­ro­rise et dans cette période d’incertitudes, on est tous en train de s’assurer de la via­bi­li­té de sa propre struc­ture et on a du mal à réflé­chir col­lec­ti­ve­ment. En même temps, il y a quand même un fort mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion col­lec­tive s’exprimant dans la rue. Parce qu’on veut défendre nos struc­tures pour pou­voir avoir un impact sur le public, pour pou­voir conti­nuer à don­ner un accès à la culture à tous et toutes.

Outre les mesures d’austérité, est-ce qu’il y a aus­si un manque de recon­nais­sance poli­tique de la valeur du tra­vail artis­tique et cultu­rel mené ?

Depuis ce nou­veau gou­ver­ne­ment, c’est affir­mé très fron­ta­le­ment, mais c’est une ten­dance pro­ve­nant de la droite depuis de nom­breuses années. Cela s’est sans doute ren­for­cé pen­dant le Covid, puisque la culture était alors jugée comme « non essen­tielle ». Je sens actuel­le­ment un réel mépris lorsqu’on nous dit que la culture est inutile. On fait fi du fait qu’elle fait socié­té en même temps qu’elle par­ti­cipe à l’économie du pays, de son impact et de ses audiences. On la dénigre en affir­mant sans cesse une scis­sion entre le monde éco­no­mique et indus­triel avec le monde « poé­tique » et artis­tique. Alors qu’évidemment, les artistes ques­tionnent aus­si le monde éco­no­mique et indus­triel et viennent avec des points de vue qui com­plètent un regard pure­ment scientifique.

En défi­nan­çant le sec­teur cultu­rel, est-ce qu’on tente de le dépo­li­ti­ser, de le neu­tra­li­ser dans son rôle d’outil de débat et de réflexions démocratique ?

En tous cas, il y a des sujets que le poli­tique n’a pas du tout envie de rendre visibles. Pour ne don­ner qu’un exemple, lorsque j’étais direc­trice de Centre cultu­rel, j’ai pro­gram­mé du théâtre action trai­tant des droits sociaux et ça a mis quelques craintes au sein du pou­voir poli­tique en place. Il avait peur que les gens viennent se plaindre, et m’ont fait com­prendre qu’il fal­lait plu­tôt mon­trer qu’on vivait dans une ville agréable, où tout se passe bien. Dans des villes à majo­ri­té libé­rale, on essaye en effet sou­vent de cacher la misère.

L’avantage au niveau du théâtre-action et au niveau des com­pa­gnies de théâtre, c’est que le poli­tique n’est pas pré­sent dans le Conseil d’Administration. Ça veut dire qu’on est libre de nos mou­ve­ments et que c’est beau­coup plus facile d’oser par­ler et tenir notre rôle : rendre compte de ce que les gens vivent au quo­ti­dien et mon­trer toutes les contra­dic­tions du sys­tème dans lequel ils sont pris. Dès que le poli­tique est dans les organes d’administration, le dis­cours n’est plus libre. On vient vous dire que si on ne roule pas dans les clous, que si le dis­cours n’est pas plus lis­sé, alors on va cou­per dans les subsides.

George-Louis Bou­chez a affir­mé qu’on pou­vait se pas­ser de minis­tère de la Culture, c’est-à-dire qu’on pour­rait se pas­ser d’une poli­tique cultu­relle et du finan­ce­ment public de la culture pour confier celui-ci au mar­ché. Ça impli­que­rait quoi ?

Ça ne fonc­tion­ne­rait pas. La Culture n’est pas dans un mar­ché éco­no­mique, n’est pas dans des logiques d’offre et de demande, elle ne réa­lise pas de béné­fices. La confier au seul mar­ché, c’est réduire for­te­ment la liber­té d’expression et de créa­tion artis­tique. Car toutes les ins­tances, per­sonnes ou entre­prises, qui la finan­ce­raient auraient leur mot à dire sur la créa­tion. La culture serait très ins­tru­men­ta­li­sée puisqu’elles pour­raient dic­ter ce qu’il faut mettre en avant ou ce qu’il faut effa­cer. La diver­si­té en pren­drait aus­si un coup puisque tout ce qui ne sera pas ren­table pas­se­rait à l’as.

Est-ce que ce qui est négli­gé, actuel­le­ment, c’est la ques­tion des droits culturels ?

Cette ques­tion a été lar­ge­ment mise en avant par la FWB dans dif­fé­rents décrets qu’elle a pro­duits. Elle est appa­rue dans les centres cultu­rels, mais est aus­si pré­sente au niveau de l’Éducation per­ma­nente et dans la Créa­tion artis­tique, en tous cas dans les pro­jets de futur décret de dif­fu­sion de ce sec­teur. C’est en effet quelque chose qui dérange assez fort le poli­tique parce que ça peut mettre en avant des sujets qu’eux n’ont vrai­ment pas envie de mettre en avant et de voir dis­cu­té en ago­ra. Par exemple, ce n’est pas inté­res­sant pour une ville de par­ler de crise d’un loge­ment ou de la dif­fi­cul­té d’accessibilité à un loge­ment. Ça contre­dit l’image de marque qu’une com­mune, une pro­vince, une région vou­drait don­ner et porte une cri­tique sur la manière dont un sys­tème poli­tique les gère.

Face aux dif­fé­rentes menaces qu’on a évo­quées, qu’est-ce qu’on peut faire pour réaf­fir­mer une cer­taine vision de la culture, déga­gée du mar­ché, éman­ci­pa­trice, por­teuse de confron­ta­tions d’idées ?

Il y a de nom­breuses fédé­ra­tions au niveau des dif­fé­rents sec­teurs artis­tiques. Il y a des col­lec­tifs aus­si qui se mettent en place. Une voix qui défend est por­tée. Il faut conti­nuer ce mou­ve­ment dans une approche col­lec­tive. Qu’entre le théâtre, musique, édu­ca­tion per­ma­nente ou autre, on soit tous dans la même bataille et qu’on n’essaye sur­tout pas de grap­piller pour son seul sous-secteur.

Il y a eu des mani­fes­ta­tions à Bruxelles au niveau du sec­teur artis­tique — et il y avait du monde. Est-ce que ça les fait trem­bler ? Je ne sais pas du tout. Et en même temps, il ne faut pas aban­don­ner. À titre per­son­nel, j’aurais envie qu’on soit un peu plus réac­tif, moins dans les clous de la mani­fes­ta­tion et réflé­chir à un sys­tème où on pren­drait le temps de nous écou­ter. L’idéal, ce serait d’arriver à mon­trer ce que repré­sente réel­le­ment le monde cultu­rel, fer­mer tous les lieux cultu­rels du pays par exemple, et que tout le monde soit dans la rue.

Quel conseil don­ne­riez-vous aux troupes, col­lec­tifs, artistes, ins­ti­tu­tions qui font face à ces dis­cours qui viennent remettre en cause le rôle social et poli­tique de la culture ?

Ne trans­for­mez sur­tout pas les dis­cours que vous avez envie de por­ter sur la place publique. Faites tout ce qui est pos­sible pour y arri­ver. Ne faites pas pro­fil bas, au contraire : on doit être encore plus militant·e et œuvrer à don­ner la parole à chacun·e.