Décoloniser sans déranger

L’art comme lieu de réparation

Peinture de Jessica Lundi-Léandre intitulée Nègès Mawon. Une femme noire seins nus, un voile fin couvrant son visage tenant du pain à la main.
Jessica Lundi-Léandre, Nègès Mawon (Maronne inconnue), Huile sur toile, 2024 - Courtesy of Wetsi Gallery

Que signi­fie déco­lo­ni­ser quand les rap­ports de pou­voir res­tent inchan­gés ? Ce texte inter­roge la manière dont la Bel­gique aborde la déco­lo­ni­sa­tion de ses ins­ti­tu­tions cultu­relles, sou­vent réduite à une façade plus qu’à un véri­table chan­ge­ment de para­digme. En par­tant du cas emblé­ma­tique de l’AfricaMuseum et des poli­tiques cultu­relles qui en découlent, il met en lumière la conti­nui­té des logiques colo­niales dans la ges­tion du savoir, la repré­sen­ta­tion de l’altérité et la dis­tri­bu­tion du pou­voir. À tra­vers une lec­ture croi­sée des pra­tiques ins­ti­tu­tion­nelles et des expé­riences vécues par les artistes et curateur·ices afrodescendant·es, il explore com­ment le racisme struc­tu­rel, héri­té de la période colo­niale, conti­nue de façon­ner le champ cultu­rel belge. Cette ana­lyse invite à repen­ser la déco­lo­ni­sa­tion comme un pro­ces­sus poli­tique, épis­té­mique et répa­ra­teur — où l’art devient un espace de résis­tance, de réap­pro­pria­tion et de jus­tice symbolique.

Décoloniser ou mettre en scène la décolonisation

Par­ler de « déco­lo­ni­ser » un musée est deve­nu presque banal. Une salle réamé­na­gée ici, une expo­si­tion tem­po­raire là, des mots comme « diver­si­té », « inclu­sion » ou « dia­logue » affi­chés sur les murs. Depuis la réou­ver­ture de l’AfricaMuseum en 2018, celle du MusA­fri­ca à Namur ou encore l’exposition When We See Us à Bozar, l’intérêt ins­ti­tu­tion­nel pour la déco­lo­ni­sa­tion semble acté. Pour­tant, pour nombre d’afrodescendant·es qui tra­vaillent dans les champs de l’art, de la culture et de l’éducation, cette pro­messe res­semble davan­tage à une mise en scène qu’à une redis­tri­bu­tion réelle du pouvoir.

Se pose alors une ques­tion cen­trale : qui déco­lo­nise ? Les ins­ti­tu­tions ou les per­sonnes qui subissent encore les effets du colo­nia­lisme ? Et com­ment mesu­rer ce pro­ces­sus ? Comme l’écrivait Audre Lorde dans The Master’s Tools Will Never Dis­mantle the Master’s HouseThe Master’s Tools Will Never Dismantle the Master’s House, Penguin, 2018. Ce texte est également paru en français dans le recueil Outsider sister (Mamamelis, 2003).">1, « les outils du maître ne détrui­ront jamais la mai­son du maître. » Cette for­mule résonne for­te­ment dans le champ muséal belge : on ne peut espé­rer « déco­lo­ni­ser » en conser­vant les mêmes cadres de pen­sée, les mêmes cir­cuits de légi­ti­mi­té, les mêmes struc­tures de pou­voir. Réno­ver des vitrines ou créer un poste « diver­si­té » ne suf­fit pas à trans­for­mer la « maison ».

Pre­nons un exemple : l’exposition When We See Us, pré­sen­tée à Bozar cette année, n’est pas née d’une poli­tique interne de diver­si­té, mais de l’initiative indi­vi­duelle d’une per­sonne de pou­voir — un membre de la famille royale ayant recom­man­dé l’exposition après l’avoir vue en Afrique du Sud. Or, depuis la sup­pres­sion du Fes­ti­val Afro­po­li­tan, quelle place reste-t-il à la culture noire et afri­caine dans cette ins­ti­tu­tion ? Une nou­velle res­pon­sable « diver­si­té » vient d’être nom­mée, mais ses mis­sions couvrent avant tout la pari­té de genre, le han­di­cap, les mino­ri­tés reli­gieuses, et seule­ment à la marge les ques­tions raciales. Ces poli­tiques, bien qu’indispensables, pro­fitent peu aux mino­ri­tés noires.

Le même para­doxe s’observe ailleurs. Ain­si, lorsqu’un musée annonce la pre­mière grande expo­si­tion solo d’une artiste afri­caine et que celle-ci est blanche (Can­dice Breitz, « Off voices » 1er février au 11 mai 2025, au BPS22 de Char­le­roi)Watermarks, Silent Traces, curatée par Sorana Munsya), mais il ne s’agissait pas d’une rétrospective.">2. Ces avan­cées, bien qu’importantes, res­tent ponc­tuelles. Struc­tu­rel­le­ment, artistes et curateur·ices afrodescendant·es demeurent marginalisé·es.

L’AfricaMuseum : continuité sous couvert de rupture

Impos­sible d’évoquer la déco­lo­ni­sa­tion sans par­ler de l’ancien Musée royal de l’Afrique cen­trale, deve­nu Afri­ca­Mu­seum. Ins­ti­tu­tion emblé­ma­tique d’un ima­gi­naire colo­nial, elle a long­temps ser­vi à légi­ti­mer la hié­rar­chie raciale dans le récit natio­nal. Réno­vé en 2018 pour plus de 70 mil­lions d’euros, le musée n’a atti­ré que 106 000 visiteur·euses en 2024 (contre 1,24 mil­lion au Quai Bran­ly la même année).

Cette désaf­fec­tion tra­duit une poli­tique interne défaillante, mar­quée par une absence fla­grante de renou­vel­le­ment des pro­fils et des ima­gi­naires. Les postes-clés demeurent occu­pés par les mêmes types d’expertises — sou­vent blanches, euro­péennes, issues de la coopé­ra­tion au déve­lop­pe­ment — per­pé­tuant ain­si un entre-soi ins­ti­tu­tion­nel. Les démarches par­ti­ci­pa­tives, quant à elles, se limitent trop sou­vent à des consul­ta­tions sym­bo­liques, sans véri­table pou­voir déci­sion­nel accor­dé aux per­sonnes concer­nées. La char­gée de la pro­gram­ma­tion cultu­relle depuis plus de trois ans, Nadia Nsayi a vive­ment dénon­cé et cri­ti­qué ces pra­tiques lors de la publi­ca­tion d’une carte blanche en jan­vier 2025Pourquoi j’envisage de quitter l’AfricaMuseum », Tribune parue dans Actualité.cd, 6/01/2025.">3.

Mal­gré les pro­messes de rup­ture, le dis­po­si­tif muséal reste domi­né par une vision uni­voque de l’histoire. Les rares inno­va­tions – comme la salle « contre le racisme » – se limitent à deux murs cou­verts d’inscriptions sans contex­tua­li­sa­tion. L’institution conserve les mêmes logiques de pou­voir, les mêmes voix autorisées.

La posi­tion du direc­teur actuel de l’AfricaMuseum, Bart Ouvry, est à cet égard symp­to­ma­tique. En invo­quant régu­liè­re­ment « ses amis afri­cains » face à des expert·es de la dia­spo­ra, il per­pé­tue une hié­rar­chie impli­cite : les « Africain·es du conti­nent », per­çus comme plus authen­tiques, contre les afrodescendant·es belges, disqualifié·es comme « militant·es » ou « émotif·ves ». Cette rhé­to­rique pater­na­liste illustre par­fai­te­ment la typo­lo­gie de Nico­las Divert : celle de « l’étranger atout », valo­ri­sé tant qu’il reste exo­tique et docile, et de « l’étranger dan­ger », mar­gi­na­li­sé dès qu’il conteste l’ordre éta­bliL'antagonisme de la figure de l'étranger dans les formations de la mode », Hommes & migrations, 1310 | 2015.">4.

Trans­po­sée au champ muséal, cette logique oppose les exper­tises afri­caines – jugées légi­times et non mena­çantes – aux savoirs dia­spo­riques, relé­gués au rang de témoi­gnages. C’est la même « mai­son du maître » que dénon­çait Audre Lorde : tant que la parole afro­des­cen­dante demeure sus­pecte ou mino­rée, aucune déco­lo­ni­sa­tion réelle n’est possible.

Ce sys­tème per­siste parce qu’il béné­fi­cie du consen­te­ment tacite du public, peu enclin à remettre en cause l’autorité sym­bo­lique de l’institution. Le public se satis­fait du récit selon lequel le musée « tra­vaille avec les dia­spo­ras afri­caines », sans jamais inter­ro­ger la nature ni la pro­fon­deur de cette col­la­bo­ra­tion. Cer­tains médias ren­forcent même ce simu­lacre en inter­ro­geant le direc­teur sur « com­ment déco­lo­ni­ser son musée », au lieu de don­ner la parole aux per­sonnes concernées.

Pour­tant, en 2016 déjà, le « groupe des six »Groupe des Six est un collectif d’expert·es africain·es et afrodescendant·es ayant participé, entre 2014 et 2018, au suivi du processus de rénovation de l’exposition permanente de l’AfricaMuseum. Les relations avec l’institution ont été marquées par des divergences, notamment autour de la question des rapports de pouvoir entre expert·es africain·es et chercheur·euses européen·nes.">5 — com­po­sé d’expert·es issu·es de la dia­spo­ra — col­la­bo­rait acti­ve­ment à la concep­tion de l’exposition per­ma­nente. Le terme « déco­lo­ni­sa­tion » n’était alors même pas employé ; il a été repris ensuite, vidé de sa por­tée cri­tique. L’apport du groupe a été effa­cé du dis­po­si­tif final : l’institution s’est glo­ri­fiée d’avoir « tra­vaillé avec les dia­spo­ras », sans men­tion­ner la pro­fon­deur ni l’impact de cette contribution.

Résul­tat : un double effa­ce­ment — des savoirs et des visi­bi­li­tés — où les com­mis­saires offi­ciels ont héri­té à la fois du cré­dit et de la honte d’un pro­jet res­té pri­son­nier des logiques coloniales.

Agnès Lalau, Pos­ses­sion, brou de noix, 2024, Cour­te­sy of Wet­si Gal­le­ry — Cette pein­ture s’ins­pire d’une pho­to prise par l’ar­tiste au Musée de Ter­vu­ren avant les tra­vaux de rénovations.

Se situer pour comprendre

À pré­sent que le décor est plan­té, il importe de situer mon pro­pos. En socio­lo­gie, expli­ci­ter son posi­tion­ne­ment est un acte épis­té­mique et poli­tique. Je m’exprime en tant que femme afro­des­cen­dante, Belge d’origine congo­laise, cura­trice indé­pen­dante ancrée à la fois dans la pra­tique et la pen­sée cri­tique. Mon regard s’inscrit du côté de celles et ceux qui se recon­naissent comme les héritier·es d’une his­toire de dépos­ses­sion, et qui en subissent encore les effets struc­tu­rels et symboliques.

Je parle aus­si depuis le lieu d’une intel­lec­tuelle qui mobi­lise son expé­rience vécue pour ana­ly­ser les rap­ports de classe, de race et de pou­voir dans la socié­té belge contem­po­raine. Cette posi­tion, à la fois incar­née et réflexive, guide ma pra­tique cura­to­riale : intro­duire les enjeux déco­lo­niaux dans l’art et par l’art, pour élar­gir les ima­gi­naires et ouvrir d’autres possibles.

Comme le rap­pelle le Pr Dieu­don­né Kwebe-Kim­pele onférence sur le Colonialisme belge organisée par l’ONG Baku Group Initiative qui s’est déroulée à Baku en Azerbaïdjan le 31/10/2025.">6, les répa­ra­tions et res­ti­tu­tions doivent avant tout s’adresser aux chefs cou­tu­miers et aux peuples dépos­sé­dés, non à l’État congo­lais. Ce sont eux les véri­tables déten­teurs des savoirs, des terres et des objets spo­liés. Dans cette pers­pec­tive, les dia­spo­ras afri­caines jouent un rôle essen­tiel : elles sont aujourd’hui les prin­ci­pales por­teuses des reven­di­ca­tions de jus­tice et de répa­ra­tion. C’est donc aus­si à elles — à nous — que l’ancien colo­ni­sa­teur doit répondre.

De la colonialité du pouvoir à la colonialité du regard : comprendre les effets du racisme structurel

L’institution muséale ne se contente pas de conser­ver les traces du colo­nia­lisme : elle en pro­longe les logiques sym­bo­liques. Ce qui s’y joue reflète un sys­tème plus vaste où les hié­rar­chies héri­tées de la période colo­niale struc­turent encore la socié­té belge. Le racisme ne relève pas seule­ment d’actes indi­vi­duels, mais d’un mode d’organisation du regard, de la parole et de la reconnaissance.

C’est dans cette conti­nui­té — entre pou­voir ins­ti­tu­tion­nel et regard social — que s’inscrit la colo­nia­li­té contem­po­raine : elle façonne les ima­gi­naires, déter­mine les appar­te­nances, et influence la manière dont les per­sonnes afro­des­cen­dantes se per­çoivent, se repré­sentent et sont perçues.

Bien que toute per­sonne noire en Bel­gique soit encore appré­hen­dée à tra­vers un prisme colo­nial lar­ge­ment façon­né par l’histoire du Congo, des nuances existent dans les repré­sen­ta­tions : les sté­réo­types atta­chés aux per­sonnes ori­gi­naires d’Afrique cen­trale et de l’Ouest dif­fèrent de ceux attri­bués à celles venues d’Afrique de l’Est. Ces dif­fé­rences ne sont pas ano­dines : elles pro­duisent des effets concrets dans les tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles, y com­pris dans le champ cultu­rel, où cer­taines ori­gines sont per­çues comme plus « accep­tables », plus « pré­sen­tables », voire plus « modernes » que d’autres.

Ce constat révèle un para­doxe : on pour­rait s’attendre à ce que les per­sonnes congo­laises — issues de la région his­to­ri­que­ment la plus liée à la Bel­gique — béné­fi­cient d’une recon­nais­sance par­ti­cu­lière. Or, c’est sou­vent l’inverse. Mal­gré la créa­tion d’une Com­mis­sion spé­ciale « Congo » au Par­le­ment fédé­ral, cen­sée exa­mi­ner le pas­sé colo­nial et ses consé­quences actuelles (mais dont les conclu­sions ne seront jamais ren­dues publiques), la Bel­gique reste éloi­gnée d’un véri­table tra­vail de répa­ra­tion ou de remise en cause structurelle.

Le regard colo­nial demeure omni­pré­sent. Lorsqu’on parle des « Noir·x·es » en Bel­gique, c’est encore à tra­vers ce prisme que nous sommes jugé·es, perçu·es et imaginé·es — sou­vent de manière incons­ciente. Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancsFrantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Le Seuil, 1952.">7, a magis­tra­le­ment ana­ly­sé ce pro­ces­sus d’identité impo­sée, construite par le regard de l’autre et inté­rio­ri­sée par les ancien·nes colonisé·es. En Bel­gique, cette dyna­mique per­dure : elle influence la manière dont les ins­ti­tu­tions conçoivent leurs poli­tiques cultu­relles et la place qu’elles réservent — ou non — aux per­sonnes afrodescendantes.

Le psy­cho­logue Luk Van­den­hoeck iden­ti­fie cinq sté­réo­types d’origine colo­niale qui conti­nuent d’alimenter les ima­gi­naires« De l’indigène à l’immigré. Images d’hier, préjugés d’aujourd’hui ? » in Jean-Pierre Jacquemin (dir.), Racisme continent obscur. Le Noir du Blanc, CEC, 1991.">8 : le Noir comme domes­tique ; le Noir comme amu­seur public ; le Noir comme objet d’évangélisation ; le Noir comme sau­vage, non civi­li­sé ; et l’immigré som­mé de s’adapter à la norme blanche.

Ces sté­réo­types héri­tés du pas­sé colo­nial nour­rissent encore aujourd’hui les dis­cri­mi­na­tions struc­tu­relles et les pré­ju­gés per­sis­tants à l’égard des dif­fé­rentes com­mu­nau­tés noires. Le véri­table pro­blème réside dans cette vio­lence psy­chique et sym­bo­lique — sou­vent invi­sible et nor­ma­li­sée — du colo­nia­lisme contemporain.

L’art contem­po­rain peut contri­buer à la déco­lo­ni­sa­tion, à condi­tion que les artistes et curateur·ices afrodescendant·es puissent créer et s’exprimer depuis un espace de liber­té et d’autodétermination. Cette auto­dé­ter­mi­na­tion sup­pose la créa­tion d’espaces indé­pen­dants, sou­te­nus non seule­ment finan­ciè­re­ment, mais aus­si intel­lec­tuel­le­ment, par des col­la­bo­ra­tions avec des penseur·euses, chercheur·euses et militant·es engagé·es. Elle implique éga­le­ment une volon­té col­lec­tive de redé­fi­nir nos propres cri­tères de recon­nais­sance et de légi­ti­mi­té, au-delà des stan­dards éta­blis par les ins­ti­tu­tions blanches et européennes.

Cepen­dant, la mise en œuvre de cette vision demeure com­plexe. Dans la réa­li­té, la plu­part des artistes afrodescendant·es doivent com­po­ser entre une pra­tique per­son­nelle, intros­pec­tive et sou­vent libé­ra­toire, et une pra­tique com­mer­ciale adap­tée aux attentes du mar­ché et des col­lec­tion­neurs. Cette ten­sion est d’autant plus forte en Bel­gique, où les tra­jec­toires des artistes noirs·es sont mar­quées par des enjeux psy­chiques et iden­ti­taires héri­tés de l’histoire colo­niale et de l’expérience diasporique.

Il est donc vital de créer des espaces où les per­sonnes noires puissent se déployer plei­ne­ment — artis­ti­que­ment, intel­lec­tuel­le­ment et émo­tion­nel­le­ment — sans être contraintes par des logiques d’assimilation ou de repré­sen­ta­tion. Car nous ne vou­lons plus de « pro­jets de façade », ni d’excuses sym­bo­liques. Les consé­quences des sté­réo­types et des assi­gna­tions iden­ti­taires sur le bien-être et la san­té men­tale des per­sonnes afro­des­cen­dantes sont mul­tiples et sou­vent profondes.

Les ana­lyses de Bir­sen Taşpı­narRacisme en de psychologische effecten op het kind » paru sur la plateforme Kinderrechtencoalitie.be, 2015 et De pijn diep vanbinnen. Ouders na racisme-ervaringen, EPO, 2025.">9, Fati­ma ZibouhCulture, ethnicité et politique. Les artistes issus de l’immigration maghrébine à Bruxelles, Presses universitaires de Liège, 2015.">10 et Rachi­da Aziz, Niemand zal hier slapen vannacht, EPO, 2017.">11 éclairent par­ti­cu­liè­re­ment bien ces dyna­miques. Leurs tra­vaux, à la croi­sée de la psy­cho­lo­gie cli­nique, de la socio­lo­gie et du mili­tan­tisme, mettent en évi­dence les effets psy­chiques du racisme struc­tu­rel en Bel­gique : le déni de recon­nais­sance, l’assimilation for­cée et le silence inter­gé­né­ra­tion­nel pèsent sur la construc­tion de soi.

Taşpı­nar parle d’une « injonc­tion au silence » : le silence sur les trau­ma­tismes fami­liaux, sur les dis­cri­mi­na­tions vécues, sur la honte héri­tée. Gran­dir en Bel­gique, pour nombre de jeunes per­sonnes raci­sées, signi­fie apprendre à taire ce qui fait dif­fé­rence, à se fondre dans l’image atten­due de l’« Autre inté­gré ». Ce refou­le­ment engendre un sen­ti­ment de culpa­bi­li­té iden­ti­taire — celui d’avoir à choi­sir entre loyau­té fami­liale, recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle et fidé­li­té à soi-même.

L’ART ESPACE DE RESISTANCE ET DE SOIN

Dans ce contexte, la pra­tique artis­tique devient un espace de résis­tance psy­chique et sym­bo­lique. Elle per­met de rompre les loyau­tés invi­sibles et de trans­for­mer la souf­france du déni en affir­ma­tion de soi. Mais cette expres­sion s’exerce sous une double contrainte : d’un côté, le regard ins­ti­tu­tion­nel euro­péen attend des œuvres « enga­gées » mais esthé­ti­que­ment ras­su­rantes ; de l’autre, un héri­tage com­mu­nau­taire ou fami­lial qui peut per­ce­voir l’expérimentation artis­tique comme une trahison.

Cette ten­sion, à la fois inté­rieure et sociale, rend le par­cours des artistes afrodescendant·es plus sinueux — mais aus­si plus fécond, sur le plan concep­tuel et émo­tion­nel. Comme le sou­ligne Achille Mbembe, l’expérience post­co­lo­niale afro­des­cen­dante en Europe reste mar­quée par une injonc­tion à « n’être rien » : à se rendre invi­sible dans l’espace public, à se confor­mer aux récits domi­nants, à renon­cer à sa propre mémoireSortir de la grande nuit : Essai sur l'Afrique décolonisée, La Découverte, 2010.">12. C’est dans cette fric­tion — entre injonc­tion à la dis­pa­ri­tion et volon­té d’affirmation — que s’élabore une grande par­tie de la créa­tion afro­des­cen­dante contem­po­raine en Belgique.

À l’inverse, de nom­breux artistes africain·es tra­vaillant depuis le conti­nent évo­luent dans un éco­sys­tème artis­tique struc­tu­ré par la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale. Les thé­ma­tiques de la « déco­lo­ni­sa­tion », de « l’écologie » ou du « fémi­nisme glo­bal » y sont sou­vent deve­nues des mots d’ordre esthé­tiques davan­tage que des enjeux vécus. Comme l’a obser­vé Fati­ma Zibouh, cette ins­tru­men­ta­li­sa­tion du dis­cours déco­lo­nial reflète les attentes des bailleurs de fonds et des ins­ti­tu­tions européennes.

Ain­si, les artistes africain·es doivent négo­cier la mar­chan­di­sa­tion du dis­cours déco­lo­nial, tan­dis que les artistes afrodescendant·es euro­péens affrontent la vio­lence sym­bo­lique du regard colo­nial. Dans les deux cas, la ques­tion de la recon­nais­sance — de soi, ins­ti­tu­tion­nelle, éco­no­mique — demeure centrale.

Comme le déve­loppe Rachi­da Aziz, ce double constat révèle que, des deux côtés, la liber­té de créa­tion reste condi­tion­née : les un·es par les logiques du mar­ché glo­bal, les autres par la struc­ture racia­li­sée de la socié­té euro­péenne. Pour­tant, leurs œuvres forment ensemble un labo­ra­toire de sub­jec­ti­vi­tés post­co­lo­niales, où s’expérimentent de nou­velles façons de pen­ser et de créer au-delà de la norme blanche.

Dans ma pra­tique cura­to­riale à la Wet­si Gal­le­ry, je tra­vaille avec des artistes telles que Jes­si­ca Lun­di-Léandre, Odette Mes­sa­ger, Agnès Lalau et Nel­son Louis, dont les pra­tiques explorent de manière sen­sible et cri­tique les dimen­sions psy­chiques, iden­ti­taires et poli­tiques de l’expérience afro­des­cen­dante en Occi­dent. À tra­vers leurs œuvres, ces artistes inter­rogent la mémoire intime et col­lec­tive, les héri­tages du colo­nia­lisme et les méca­nismes d’invisibilisation qui façonnent encore le champ artis­tique. Leur tra­vail, situé à la croi­sée de l’introspection et de la résis­tance, me touche par­ti­cu­liè­re­ment : il répond à l’effacement de nos récits et à la frag­men­ta­tion de nos mémoires. Il montre, explique, raconte — sans reven­di­quer — et ce fai­sant, ouvre un espace poé­tique de réap­pro­pria­tion. C’est à cet endroit pré­cis que la force poé­tique de l’art, pour reprendre Achille Mbembe, peut s’exprimer dans toute sa puis­sance : non comme orne­ment, mais comme acte de répa­ra­tion sym­bo­lique et de liber­té retrouvée.

  1. Audre Lorde, The Master’s Tools Will Never Dis­mantle the Master’s House, Pen­guin, 2018. Ce texte est éga­le­ment paru en fran­çais dans le recueil Out­si­der sis­ter (Mama­me­lis, 2003).
  2. Certes, Michèle Mage­ma avait expo­sé à Extra City (Anvers, 2021, Water­marks, Silent Traces, cura­tée par Sora­na Mun­sya), mais il ne s’agissait pas d’une rétrospective.
  3. Nadia Nsayi, « Pour­quoi j’envisage de quit­ter l’AfricaMuseum », Tri­bune parue dans Actualité.cd, 6/01/2025.
  4. Nico­las Divert, « L’an­ta­go­nisme de la figure de l’é­tran­ger dans les for­ma­tions de la mode », Hommes & migra­tions, 1310 | 2015.
  5. Le Groupe des Six est un col­lec­tif d’expert·es africain·es et afrodescendant·es ayant par­ti­ci­pé, entre 2014 et 2018, au sui­vi du pro­ces­sus de réno­va­tion de l’exposition per­ma­nente de l’AfricaMuseum. Les rela­tions avec l’institution ont été mar­quées par des diver­gences, notam­ment autour de la ques­tion des rap­ports de pou­voir entre expert·es africain·es et chercheur·euses européen·nes.
  6. Lors d’une confé­rence sur le Colo­nia­lisme belge orga­ni­sée par l’ONG Baku Group Ini­tia­tive qui s’est dérou­lée à Baku en Azer­baïd­jan le 31/10/2025.
  7. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Le Seuil, 1952.
  8. Voir Luk Van­den­hoeck, « De l’indigène à l’immigré. Images d’hier, pré­ju­gés d’aujourd’hui ? » in Jean-Pierre Jac­que­min (dir.), Racisme conti­nent obs­cur. Le Noir du Blanc, CEC, 1991.
  9. Bir­sen Tas­pi­nar, « Racisme en de psy­cho­lo­gische effec­ten op het kind » paru sur la pla­te­forme Kinderrechtencoalitie.be, 2015 et De pijn diep van­bin­nen. Ouders na racisme-erva­rin­gen, EPO, 2025.
  10. Fati­ma Zibouh, Culture, eth­ni­ci­té et poli­tique. Les artistes issus de l’immigration magh­ré­bine à Bruxelles, Presses uni­ver­si­taires de Liège, 2015.
  11. Rachi­da Aziz, Nie­mand zal hier sla­pen van­nacht, EPO, 2017.
  12. Achille Mbembe, Sor­tir de la grande nuit : Essai sur l’A­frique déco­lo­ni­sée, La Décou­verte, 2010.

Anne Wetsi Mpoma est directrice de la Wetsi Gallery