Mouvements sociaux : le retournement des stéréotypes 

Les tra­vaux de la fin du 19e et du début du 20e siècle sur la psy­cho­lo­gie des foules, dont Gus­tave Le Bon est emblé­ma­tique, ont for­gé une sorte d’imaginaire fait de sté­réo­types tou­jours pré­gnants aujourd’hui. La foule serait ain­si un être dénué de rai­son en proie à une forme hyp­no­tique de reli­gio­si­té qui, levant les cen­sures indi­vi­duelles, por­te­rait inévi­ta­ble­ment à la vio­lence. Un ima­gi­naire de la foule qui a impré­gné la per­cep­tion des grèves et mani­fes­ta­tions de rue par les tenants du pou­voir. Or, les mou­ve­ments sociaux actuels, Gilets jaunes, ZAD, masses cri­tiques (et on en passe !) font voler en éclat la décli­nai­son ordi­naire des concep­tions de Le Bon et sèment la panique : les élites tremblent…

En 1895, Gus­tave Le Bon publiait un ouvrage, deve­nu un best-sel­ler, Psy­cho­lo­gie des foules, qui a connu des réédi­tions tout au long du 20e siècle. Cet opus­cule, mar­qué par son époque — « impré­gné du psy­cho­lo­gisme rance de la fin du XIXe siècle », dit l’historien Pierre Ser­na –véhi­cule une série de concepts qui imprègnent aujourd’hui encore les per­cep­tions com­munes (et poli­cières : ce der­nier point n’étant pas le moins inquié­tant) de la foule.

La « Psychologie des foules » : ce qu’il reste de Gustave Le Bon au 21e siècle

Le socio­logue Vincent RubioPsychologie des foules, de Gustave le Bon. Un savoir d'arrière-plan », in Sociétés, N°100, 2008, pages 79 à 89.">1 sou­ligne ain­si que la foule jouit d’une image par­ti­cu­liè­re­ment néga­tive auprès du public contem­po­rain qui « entre­tient une aver­sion aiguë et spon­ta­née à son endroit ». Les théo­ries de Le Bon et de ses épi­gones ont fait de « la foule un être dénué d’intelligence et qui, par consé­quent, n’élève pas les per­sonnes la com­po­sant ». C’est ain­si que, dans le dis­cours com­mun, se trouve sou­li­gnée la thèse même de Le Bon de « l’existence d’une âme col­lec­tive de la foule au sein de laquelle se dis­sout l’individualité, la per­son­na­li­té consciente des indi­vi­dus ».

Cette image dépré­cia­tive est aus­si inti­me­ment liée « à la sen­sa­tion de toute-puis­sance par laquelle les indi­vi­dus défi­nissent (éga­le­ment) la foule » : c’est ce sen­ti­ment de puis­sance, ain­si que la vio­lence (au moins) poten­tielle qui lui est néces­sai­re­ment asso­ciée, qui, aux yeux des indi­vi­dus, fait de la foule un véri­table dan­ger pour la socié­té. Dans cette repré­sen­ta­tion col­lec­tive, foule et peuple se voient assi­mi­lés dans la même image néga­tive : « ces deux termes ont par­tie liée dans la mesure où la foule est vue comme une excrois­sance (ou une expres­sion) du peuple ».

Ces sen­ti­ments — fort par­ta­gés : com­muns et non pas bour­geois ou aris­to­cra­tiques comme l’on pour­rait croire — sont aus­si empreints de peur. Sig­mund Freud (que l’on a pu dési­gner, de façon un peu pro­vo­cante, comme « le meilleur dis­ciple de Le Bon »« Croyance et psychologie des foules »,  in Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2007, N° 49, pages 9 à 24.">2) a ten­té d’expliquer que la foule, en véhi­cu­lant une culture com­mune qui trans­cende l’individu, ins­taure une sorte d’impunité pour tous les actes com­mis en son nom : l’individu pour­rait ain­si don­ner libre cours à ses pul­sions. Par ce pro­ces­sus, argu­mente Freud, « ce sont les mau­vais ins­tincts qui viennent au pre­mier plan ».

Cette « décul­pa­bi­li­sa­tion des indi­vi­dus au nom de l’impératif col­lec­tif » est d’ordre reli­gieux et, selon Han­nah Arendt, on la retrouve d’ailleurs à l’œuvre dans ce qu’elle nomme les « reli­gions laïques » : le fas­cisme et le com­mu­nisme. Le terme « reli­gion » ren­voie enfin à la croyance par laquelle la foule — mar­quée par « le manque de culture, le mépris de la rai­son, le renon­ce­ment au libre arbitre » — est « pré­ci­pi­tée dans un escla­vage de pen­sée » de carac­tère hyp­no­tique. Le lea­der, l’« hyp­no­ti­seur » — en géné­ral entou­rés d’affidés — est pour sa part un « mani­pu­la­teur », qui oriente sen­ti­ments et pen­sées dans le sens qu’il a déterminé.

Même si Freud semble par­fois moins pes­si­miste que Le Bon (puisqu’il concède que, sous cer­taines condi­tions, la foule « sous l’influence de la sug­ges­tion peut être capable de grands accès de renon­ce­ment, de dés­in­té­res­se­ment et de dévoue­ment à un idéal »), il n’en reste pas moins que l’ensemble des consi­dé­ra­tions qui pré­cèdent jettent un éclai­rage fort cru sur l’assise idéo­lo­gique de la per­cep­tion contem­po­raine — intui­tive et lar­ge­ment répan­due — de la foule. Pour résu­mer : exis­te­rait, d’une part, une sorte de répu­gnance pour les foules en tant qu’êtres dénués d’intelligence et hyp­no­ti­sés par une reli­gion, laïque ou non, « prê­chée » par des lea­ders cha­ris­ma­tiques. Cette per­cep­tion ordi­naire se dou­ble­rait, d’autre part, d’une peur dif­fuse liée à la puis­sance de la foule, poten­tiel­le­ment vio­lente, d’autant qu’en son sein s’effaceraient les cen­sures psy­cho­lo­giques et qu’un sen­ti­ment d’impunité favo­ri­se­raient l’expression des mau­vais instincts.

Le tableau ain­si dres­sé est d’ordre géné­ral, il peut connaître des décli­nai­sons variables selon les groupes sociaux. Le socio­logue Vincent Rubio, sur base de ses tra­vaux, atteste néan­moins de leur réa­li­té en qua­li­fiant Psy­cho­lo­gie des foules de Gus­tave le Bon de « savoir d’ar­rière-plan » contemporain.

Les nouvelles pratiques militantes, transformation des effets de la violence

De toute évi­dence, le mou­ve­ment des Gilets jaunes n’a rien de « reli­gieux » : pas de pro­messe d’un quel­conque para­dis, pas de lea­ders cha­ris­ma­tiques, pas d’aveuglement hyp­no­tique mais au contraire un foi­son­ne­ment de reven­di­ca­tions, par­fois contra­dic­toires, mais tou­jours riches de libre arbitre. De même, la « vio­lence » que l’on prête à ces nou­velles foules est pro­téi­forme et relève de choix tac­tiques ou sim­ple­ment contin­gents : les indi­vi­dus sont soli­daires dans les coups durs, choi­sissent de par­ti­ci­per ou non à une action par­ti­cu­lière en fonc­tion de leur convic­tion, se répar­tissent les tâches comme elles viennent selon leurs com­pé­tences. Bref, ils demeurent des per­sonnes mues par leur libre arbitre. En d’autres termes, le mou­ve­ment (comme tant d’autres) échappe aux per­cep­tions sté­réo­ty­pées les plus répandues.

Il semble que cet évè­ne­ment désta­bi­lise ceux qui, selon le mot de Max Weber, dis­posent et, pour le coup font un large usage, du « mono­pole de la vio­lence légi­time » : l’État et ses dis­po­si­tifs répres­sifs. À la peur ordi­naire s’est alors ajou­tée une sorte de panique liée au carac­tère inédit des mou­ve­ments récents : le stig­mate de l’être dénué d’intelligence pris dans un escla­vage de pen­sée par quoi l’on décon­si­dère la foule des pro­tes­ta­taires est pro­pre­ment ren­ver­sé : en inven­tant de nou­velles manières de résis­ter, les domi­nés retournent contre les domi­nants ce qui, en les stig­ma­ti­sant, per­met­tait de les réprimer.

Et c’est cette inver­sion qui ampli­fie les effets poli­tiques de la vio­lence – dont l’examen atten­tif montre bien qu’en soi, elle ne dépasse en rien celle d’autres foules qui ont pré­cé­dé. S’en suit ce que Juan Bran­co appelle un « trem­ble­ment » : « cette vio­lence, [cette crise] la pro­voque et elle a rai­son de la pro­vo­quer, parce qu’elle est essen­tielle. Aujourd’­hui, la seule façon de pro­vo­quer un chan­ge­ment c’est de faire trem­bler ces gens. » Et ils tremblent.

Que le pré­sident Macron soit contraint de quit­ter pré­ci­pi­tam­ment le Puy-en-Velay ou que Ben­ja­min Gri­veaux, porte-parole du gou­ver­ne­ment fran­çais, doive être éva­cué de ses bureaux dont la porte d’accès a été défon­cée, que leurs corps soient mis en jeu et c’est tout leur pou­voir qui tremble. Dans le domaine éco­no­mique, Irène Inchaus­pé, jour­na­liste à l’Opinion (un « média quo­ti­dien, libé­ral, euro­péen et pro-busi­ness »), raconte encore : « ils [les grands patrons] ont vrai­ment eu peur à un moment d’a­voir leurs têtes sur des piques, […] ils avaient appe­lé le patron du Medef, Geof­froy Roux de Bézieux, en lui disant ”tu lâches tout” parce qu’ils se sen­taient mena­cés phy­si­que­ment. (…) Ils ont envoyé des tex­tos, avec ”alors main­te­nant tu lâches sur le SMIC, faut qu’on dis­tri­bue des primes, tu lâches tout” »3.

Des dépu­tés de La Répu­blique En Marche (le « par­ti » de M. Macron) ont sai­si la jus­tice au pré­texte que, par ses pro­pos, Juan Bran­co « armait les esprits ». On peut en rire, reste que ceci montre, s’il en était besoin, qu’il est très dif­fi­cile d’aborder fron­ta­le­ment la ques­tion de la vio­lence comme arme poli­tique. Les men­songes répé­tés du ministre de l’Intérieur, « sidé­ré » par les accu­sa­tions de vio­lences poli­cières com­mises lors de mani­fes­ta­tions de Gilets Jaunes, en sont à leur façon une autre illustration.

Il n’empêche que ce qui advient per­met d’éviter les deux pièges ten­dus par les sté­réo­types construits par Le Bon et consorts : non, la vio­lence n’est pas une essence (elle n’a pas une « nature propre et unique ») ; elle s’exprime en fonc­tion de condi­tions maté­rielles. Et, non, la foule pro­tes­ta­taire n’est pas for­cé­ment d’ordre reli­gieux : elle peut être contin­gente et ne pré­sen­ter aucun des attri­buts de la croyance.

Il est alors pos­sible de réexa­mi­ner à nou­veaux frais les mou­ve­ments contem­po­rains et de légi­ti­me­ment se deman­der s’ils ne s’inscrivent pas plu­tôt digne­ment dans le droit fil de l’article 35 de la Consti­tu­tion fran­çaise de 1793 : « Quand le gou­ver­ne­ment viole les droits du peuple, l’in­sur­rec­tion est, pour le peuple et pour chaque por­tion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indis­pen­sable des devoirs ».Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. » Nous soulignons.">4

  1. Vincent Rubio, « Psy­cho­lo­gie des foules, de Gus­tave le Bon. Un savoir d’ar­rière-plan », in Socié­tés, N°100, 2008, pages 79 à 89.
  2. Michel Laxe­naire, « Croyance et psy­cho­lo­gie des foules », in Revue de psy­cho­thé­ra­pie psy­cha­na­ly­tique de groupe, 2007, N° 49, pages 9 à 24.
  3. « L’info du vrai », Canal+, 13 décembre 2018.
  4. Dont il faut pré­ci­ser qu’elle n’a pas force consti­tu­tion­nelle en France, contrai­re­ment à la Décla­ra­tion des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui pro­clame que « Le but de toute asso­cia­tion poli­tique est la conser­va­tion des droits natu­rels et impres­crip­tibles de l’homme. Ces droits sont la liber­té, la pro­prié­té, la sûre­té, et la résis­tance à l’op­pres­sion. » Nous soulignons.