Heureusement qu’elle nous a pris la main, la politologue Françoise Vergès, dans sa préface à l’ouvrage Sous le règne du fouet. Grâce à elle, nous savions que la lecture des témoignages de première main de ces quatorze femmes et treize hommes esclavisé·es serait éprouvante, humainement et émotionnellement. Si ce sont des récits du passé, ce sont surtout des histoires de survie. Entre révoltes et résignation, entre cruauté et moments de tendresse, les esclavisé·es racontent, dans ces récits de vie collectés entre 1936 et 1938, la domination brute, les punitions, les sévices et autres humiliations. Et iels se souviennent de ce que le système a fait sur leurs corps et leurs esprits. Si cette introduction de Vergès nous a paru essentielle, c’est notamment parce qu’elle pose un cadre, celui de la recontextualisation historique de la manière dont ont été recueilles les paroles des personnes mises en esclavage et des biais qu’elle revêt, comme une mise en garde. Il s’agit là d’une sélection de témoignages parmi les centaines qu’une agence américaine avait recueilli dans mes années 1930. C’est aussi parce qu’elle nous introduit au concept d’aliénation natale. Si Françoise Vergès explique d’emblée qu’elle n’y adhère pas totalement, nous apprenons néanmoins combien cette notion, introduite par le sociologue jamaïco-états-unien Orlando Paterson, imprègne le système esclavagiste. L’aliénation natale remet au centre un élément essentiel à la construction de tout être humain : les liens à la naissance avec les générations ascendantes et descendantes. Sur cette base, il affirme que l’esclavage est une mort sociale puisque l’esclavisé·e est brutalement arraché·e à son milieu. Ces précisions nous permettent d’être outillé·es intellectuellement pour appréhender ces 27 parcours de vie comme une histoire de l’esclavage racontée par les premier·es concerné·es. Ce que la préface ne peut pas, en revanche, c’est nous préparer à l’abime dans lequel ces voix nous plongent, heurtant notre humanité en son cœur. Une lecture bouleversante qui permet de saisir, par l’intime, les effets de l’esclavagisme transatlantiques sur les personnes esclavisées. Un système socioéconomique et politique cruel qui a déshumanisé des millions d’hommes, de femmes et d’enfants…
July RobertSous le règne du fouet
Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis
Ouvrage collectif
Traduit de l’anglais par Elsa Quéré
Ici bàs, 2026
