ViaVelo Palestina

À vélo dans Bruxelles pour la Palestine

Photo : ViaVelo

Bruxelles, un same­di matin. Une cen­taine de cyclistes s’élancent, dra­peaux pales­ti­niens flot­tant au vent, son­nettes reten­tis­santes et slo­gans aux lèvres. Ce n’est ni une course ni une simple balade : c’est Via­Ve­lo Pales­ti­na, une action mili­tante aus­si ori­gi­nale qu’efficace. Depuis 2007, ce cor­tège à vélo tra­verse chaque année les rues de la capi­tale belge pour bri­ser l’indifférence et por­ter la voix de la Pales­tine là où les mani­fes­ta­tions clas­siques ne passent pas. Une action mili­tante ori­gi­nale et joyeuse qui uti­lise le vélo comme outil de sen­si­bi­li­sa­tion et de résis­tance paci­fique dont la pro­chaine édi­tion aura lieu ce same­di 6 juin 2026.

Né il y a près de 20 ans, Via­Ve­lo Pales­ti­na a été lan­cé par des militant·es cyclistes impliqué·es à la fois dans la lutte pour les droits des Palestinien·nes et la pro­mo­tion du vélo. Cette action a été ini­tiée par deux cyclistes patenté·es, Mar­co Abra­mo­wicz et Marianne Sam­ray. Mili­tant de longue date pour la jus­tice en Pales­tine, iels avaient été impressionné·es par le pas­sage, en 2006, de la cara­vane de vélos « The Peace Cycle », une ran­don­née de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale par­tant de Londres pour arri­ver à Jéru­sa­lem qui avait fait une halte en Bel­gique. Trou­vant l’idée d’utiliser le vélo pour atti­rer l’attention sur la ques­tion pales­ti­nienne très por­teuse, Mar­co et Marianne réunissent un petit groupe de militant·es cyclistes et, ensemble, décident de lan­cer leur propre opé­ra­tion dès l’année sui­vante. « Le pre­mier Via­Ve­lo Pales­ti­na a relié dif­fé­rents points de départ dans le Bra­bant-Wal­lon pour se retrou­ver à Bruxelles, pré­cise Cathy Mayer, qui a rejoint rapi­de­ment le comi­té orga­ni­sant l’évènement, et puis le pro­jet s’est peu à peu trans­for­mé pour se concen­trer sur Bruxelles ».

La for­mule s’affine petit à petit et consiste aujourd’hui, au départ d’une gare bruxel­loise vers 10h, à sillon­ner dif­fé­rents quar­tiers de la capi­tale dans une parade fes­tive et mili­tante aux cou­leurs de la Pales­tine. Dif­fé­rentes haltes sont orga­ni­sées afin de dis­tri­buer un tract qui pré­sente la démarche du col­lec­tif et dis­cu­ter avec les passant·es. Avant une « arri­vée fes­tive » vers 17h, pré­vue cette année place de la Mon­naie, avec de la musique, des chants ou des danses.

Le pro­jet a rapi­de­ment trou­vé le sou­tien de l’Association Bel­go-Pales­ti­nienne et de L’Union Pro­gres­siste des Juifs de Bel­gique. Puis, à par­tir de 2017, du mou­ve­ment Pré­sence et Action Cultu­relles (PAC) qui amène un sou­tien logis­tique à l’organisation et per­met aux béné­voles de s’appuyer sur une struc­ture qui fait office de permanence.

Aujourd’hui, une ving­taine de per­sonnes com­pose le col­lec­tif qui se réunit tout au long de l’année afin de pré­pa­rer l’action. Si les pro­fils y sont variés, on remarque une constante : un rap­port pas­sion­nel au vélo et une envie de le mêler à leurs luttes. Certain·es, comme Cathy, ont par ailleurs par­ti­ci­pé aux ran­don­nées à vélo « Soli­da­ri­ty with Bedouins » ral­liant en deux roues plu­sieurs vil­lages bédouins dans le désert du Néguev, non recon­nus par Israël et mena­cés de des­truc­tion. D’autres évo­luent dans le monde du vélo (réparateur·ices, sportif·ves…) ou militent par ailleurs pour ce mode de trans­port. Par exemple au tra­vers des Dyna­mo­biles, des ran­don­nées mili­tantes qui existent depuis les années 1990 sur des thé­ma­tiques envi­ron­ne­men­tales où, là aus­si, on fait masse à deux roues pour atti­rer l’attention et on dis­tri­bue des tracts aux passant·es pour échan­ger avec elleux au cours de haltes.

Attirer l’attention sur la Palestine par le vélo

Le but de Via­Ve­lo, c’est mettre la Pales­tine dans l’espace public et affir­mer fiè­re­ment sa soli­da­ri­té avec son peuple. « L’i­dée, c’est qu’on soit le plus visible pos­sible quand on passe dans les rues, indique Arno Zanel­la qui repré­sente PAC dans l’organisation, nous four­nis­sons dra­peaux, bal­lons ou déco­ra­tions à celles et ceux qui n’en auraient pas ». Le cor­tège veut aus­si se faire remar­quer au niveau sonore « en scan­dant des slo­gans, en fai­sant beau­coup de bruit avec les son­nettes », ajoute Cathy.

Le suc­cès mili­tant est au ren­dez-vous : « On est pas­sé au fil du temps d’un évè­ne­ment réunis­sant une poi­gnée de mili­tants cyclistes à une opé­ra­tion qui s’est élar­gie, réunis­sant à la fois des fidèles et de nou­velles têtes chaque année. Via­Ve­lo est aujourd’hui bien ins­tal­lé dans le pay­sage mili­tant » explique Jean-Louis Dethier, qui roule chaque année depuis 2014 et pour qui Via­Ve­lo a consti­tué une porte d’entrée vers un enga­ge­ment plus actif en faveur de la Pales­tine. Il était aus­si le com­pa­gnon de Marianne Ser­may et a rejoint l’organisation après son décès en 2023 pour pour­suivre son œuvre.

La par­ti­ci­pa­tion varie d’une année à l’autre, sui­vant la météo ou la pré­sence d’autres évè­ne­ments mili­tants le même jour. Mais les organisateur·ices estiment qu’entre 70 et 120 per­sonnes ont pris part aux der­nières édi­tions. Ils constatent d’ailleurs une forte hausse depuis le début de la guerre géno­ci­daire menée par Israël à Gaza suite aux attaques du 7 octobre. « Depuis, on a à peu près une cen­taine de cyclistes par ‘’pro­me­nade’’, ce qui est un maxi­mum, parce qu’au-delà, ça devient vrai­ment dif­fi­cile à gérer. D’autre part, on a remar­qué que d’autres ini­tia­tives de mani­fes­ta­tions en vélo pour la Pales­tine sont appa­rues à Bruxelles, menées en géné­ral par des jeunes. » Une ému­la­tion jugée très positivement.

Le par­cours d’une ving­taine de kilo­mètres est conçu pour être acces­sible au plus de monde pos­sible : « On a toute une réflexion sur le tra­jet, on évite de se taper des énormes côtes car on sait qu’on va perdre des gens si on fait ça » pré­cise Arno. La réflexion touche aus­si aux ter­ri­toires tra­ver­sés : faut-il se limi­ter aux quar­tiers popu­laires plus sus­cep­tibles d’accueillir favo­ra­ble­ment la cara­vane ou bien aller sur des zones plus bour­geoises, et à prio­ri plus hos­tiles, pour ten­ter de convaincre ? La ques­tion n’est pas tranchée.

Le cor­tège tra­verse le plus sou­vent des com­munes popu­laires de Bruxelles comme Schaer­beek, Molen­beek, Saint-Josse, Ander­lecht ou Saint-Gilles où, dans cer­taines rues, la parade est même accla­mée par les gens aux fenêtres. « Mais on cherche aus­si à aller aux endroits où on va être moins bien accueillis, pour rap­pe­ler qu’il y a dans ce pays des gens qui mani­festent paci­fi­que­ment pour la cause pales­ti­nienne, que ça plaise ou non » indique Jean-Louis. Ain­si, la cara­vane a déjà fait des étapes à proxi­mi­té de l’am­bas­sade d’Is­raël, devant la Com­mis­sion euro­péenne pour dénon­cer la com­pli­ci­té des diri­geants euro­péens dans la colo­ni­sa­tion et leur absence de réac­tion face au géno­cide. En 2014, c’était devant le siège de la RTBF pour pro­tes­ter contre la par­ti­ci­pa­tion d’Israël à l’Eurovision. Ou encore devant le siège de la banque Dexia, en 2011 et 12, qui finan­çait à l’époque les colo­nies illé­gales en Cis­jor­da­nie via sa filiale israé­lienne.

Un accueil enthousiaste

Le pas­sage du pelo­ton sus­cite géné­ra­le­ment de l’adhésion dans les quar­tiers tra­ver­sés. « Quand on se pro­mène en vélo, por­tant haut le dra­peau pales­ti­nien, des voi­tures klaxonnent, des pas­sants applau­dissent. On observe beau­coup de mani­fes­ta­tions de sou­tien de ce genre-là » rap­porte Jean-Louis qui pour­suit : « il y en a même qui essayent de nous arrê­ter pour dire que c’est très bien ce qu’on fait. D’autres s’in­forment pour savoir com­ment par­ti­ci­per à l’édition sui­vante et on les voit effec­ti­ve­ment arri­ver un an plus tard ».

Si elles sont mino­ri­taires, cer­taines réac­tions hos­tiles sont par­fois ren­con­trées en che­min. Mais les remarques hai­neuses à l’égard de Via­Ve­lo se concentrent sur­tout dans des com­men­taires agres­sifs pos­tés sur les réseaux sociaux à l’annonce de l’évènement. Des insultes et menaces que le col­lec­tif n’hésite d’ailleurs pas à repar­ta­ger sur sa page Face­book afin de mon­trer d’où vient la vio­lence et prou­ver qu’iels ne se lais­se­ront pas inti­mi­der par elle.

Le par­cours est ponc­tué d’étapes qui sont autant d’occasions de par­ta­ger les posi­tions du col­lec­tif avec les passant·es. « On orga­nise des arrêts où on pro­pose aux cyclistes d’al­ler ren­con­trer les citoyens des quar­tiers qu’on tra­verse, par exemple au mar­ché de la place Fla­gey, de Molen­beek ou de Saint-Gilles. On tracte, on explique pour­quoi on fait ça, on évoque la situa­tion de la Pales­tine » explique Arno. L’échange n’est pas for­cé­ment très long, mais il est suf­fi­sant pour mar­quer le quar­tier du pas­sage de la cara­vane. À chaque édi­tion, un aspect de la colo­ni­sa­tion est poin­té sur le flyer dis­tri­bué : « Dans le tract de cette année, l’ac­cent est un peu plus mis sur Gaza et la condam­na­tion du géno­cide en cours, mais la Cis­jor­da­nie, qui subit un har­cè­le­ment et un gri­gno­tage constant par Israël, n’est jamais absente de nos reven­di­ca­tions et slo­gans » pré­cise Cathy.

Ce moyen d’aborder les gens et l’échange qui en résulte est d’ailleurs une des grandes forces de Via­Ve­lo. « Ça per­met d’approcher des per­sonnes avec qui on n’au­rait pas for­cé­ment de contact lors de mani­fes­ta­tions plus tra­di­tion­nelles. » pré­cise Arno. Les cyclistes militant·es notent qu’iels captent mieux l’attention des gens qu’aux abords de manifs réunis­sant des dizaines de mil­liers de per­sonnes qui peuvent en rebu­ter certain·es. Même si la limite, c’est celle du temps puisqu’il faut quand même tenir le rythme du par­cours : « on peut avoir une conver­sa­tion d’une ou deux minutes mais pas plus parce que la cara­vane avance et qu’il ne faut pas non plus se lais­ser trop dis­tan­cer… » indique Jean-Louis.

Si l’évènement est bien iden­ti­fié dans les milieux mili­tants, l’impact média­tique grand public reste à amé­lio­rer puisque les médias mains­tream l’évoquent géné­ra­le­ment peu. « On pré­voit tou­jours un com­mu­ni­qué de presse, mais ça a peu d’é­chos. On va inves­tir plus avant les réseaux sociaux à l’avenir. » indique Arno. « On aime­rait qu’on parle davan­tage de Via­Ve­lo Pales­ti­na, ne fût-ce que parce que, comme c’est ori­gi­nal, ça peut sor­tir de la rou­tine média­tique à pro­pos de la Pales­tine et donc atti­rer l’at­ten­tion du public sur ce sujet » regrette Jean-Louis.

Le vélo comme outil de lutte

Via­Ve­lo est, comme le résume Cathy « une autre manière d’attirer l’attention sur la Pales­tine dans l’espace public. Un moyen qui renou­velle la curio­si­té des gens qui nous voient pas­ser. ». Et de fait, la cara­vane à vélo est un outil mili­tant qui peut mobi­li­ser les cyclistes et vient com­plé­ter mani­fes­ta­tions mas­sives, ras­sem­ble­ments, sit-in ou autres actions média­tiques orga­ni­sées en soli­da­ri­té avec la Pales­tine. Et puis, abonde Arno, « c’est une autre forme de mili­tance, une forme plus joyeuse, et aus­si spor­tive, de se retrou­ver ». Cathy tem­père : « Ce n’est pas une épreuve spor­tive non plus dans le sens où c’est acces­sible à tous y com­pris aux enfants. Selon moi ce qui fait sur­tout notre par­ti­cu­la­ri­té, c’est que l’action n’est pas pure­ment reven­di­ca­tive mais aus­si très fes­tive. » Un moment en effet où les participant·es sont heureux·ses de se retrou­ver ensemble autour d’une pas­sion, le vélo, et d’une cause com­mune, la Palestine.

À un niveau concret, le fait de se dépla­cer à vélo, c’est aus­si se per­mettre de cou­vrir des zones variées de la capi­tale sur une jour­née d’action et de créer l’évènement pour remettre la Pales­tine à l’agenda. On voit bien com­ment ce type de bal­lade mili­tante pour­rait se répli­quer pour por­ter d’autres ques­tions poli­tiques avec autant d’efficacité et de bonne humeur.

Cette forme d’activisme cycliste et de mobi­li­sa­tion se déve­loppe d’ailleurs de plus en plus en Bel­gique. On peut évo­quer entre autres la « Ride the tide », une ran­don­née mili­tante en faveur des luttes cli­ma­tiques qui depuis octobre 2021 suit, en 5 jours et sur 200 km, la ligne de marée pré­vue pour 2100 en Flandre, afin de sen­si­bi­li­ser la popu­la­tion à l’im­pact de la mon­tée des eaux et à l’inaction cli­ma­tique de l’État belge. Mais aus­si les « rides » du col­lec­tif fémi­niste « Les déchainé·es » qui « roulent sur le patriar­cat » plu­sieurs fois par an à Bruxelles. Ou encore les cyclo­tours du « Pelo­ton de la soli­da­ri­té » ini­tiés par la CNCD autour de la jus­tice envi­ron­ne­men­tale, fis­cale et des droits humains. Notons aus­si le suc­cès pas démen­ti des Masse cri­tique, kidi­cal mass ou cyclo­nu­dis­ta plus orien­tées sur la défense du vélo en ville lui-même et de la pro­mo­tion du mode de vie plus res­pec­tueux de l’humain et de la nature qui va avec.

En mai 2025, pour la pre­mière fois, une édi­tion de Via­Ve­lo Pales­ti­na a été orga­ni­sée à Mons par un comi­té Via­Ve­lo local. L’idée fait donc tache d’huile. Mal­heu­reu­se­ment, cette année, la balade à vélo qui devait relier Cuesmes au centre de Mons a dû être annu­lée en rai­son du mau­vais temps. Mais les militant·es cyclistes ont tout de même main­te­nu une ren­contre pré­vue en fin de par­cours avec des éche­vines mon­toises autour d’« Apar­theid Free Zone » — une cam­pagne qui vise à ce que les ins­ti­tu­tions publiques ou pri­vées ne col­la­borent pas avec des acteurs de la colo­ni­sa­tion et de l’oppression du peuple pales­ti­nien. Trois élues se sont ain­si enga­gées à mettre la ques­tion à l’agenda com­mu­nal, preuve que Via­Ve­lo peut aus­si s’avérer un moyen de faire du plai­doyer politique.

L’action Via­Vé­lo Pales­ti­na s’inscrit donc dans une double tra­di­tion, celle du mili­tan­tisme cycliste belge et celle de la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale avec la Pales­tine. En tra­ver­sant les rues de Bruxelles, les participant·es de Via­Ve­lo Pales­ti­na rap­pellent que la soli­da­ri­té avec la Pales­tine peut aus­si prendre des formes ori­gi­nales et fes­tives. Et si le pro­jet conti­nue de gran­dir, c’est peut-être parce qu’il incarne une idée simple : la résis­tance peut aus­si s’exprimer à coups de pédales.

Prochaine édition le samedi 6 juin 2026

Le départ se fera à 10h30 au Square de l'Aviation (Anderlecht)
RDV à 09h30 pour décorer vos vélos.

 

Pause de midi dans le Parc de Forest entre 12h30 et 14h00.
Arrivée Place de la Monnaie vers 17h00.


viavelopalestina.be