Lorsque Conner Rousseau reprend les rênes du sp.a, le parti socialiste flamand, en novembre 2019, il pousse à le rebaptiser Vooruit (« En avant »). Cette nouvelle dénomination, très marketée, acte la transformation d’un parti de gauche réformiste vers un mouvement accordant une importance démesurée à la seule communication et beaucoup plus modéré dans son programme. Celui-ci s’axe ainsi sur l’individu, le mérite ou l’ambition plutôt que l’appartenance de classe et les luttes sociales. Une stratégie de lissage observée d’un œil interloqué côté francophone où l’on se demande souvent si Vooruit était encore bien un parti de gauche… Éléments de réponse avec Serge Govaert, spécialiste des partis politiques en Flandre.
Vooruit peut-il encore être considéré aujourd’hui comme un parti de gauche ?
Tout dépend de ce qu’on entend par « parti de gauche »… Si on se réfère à la façon dont le parti lui-même se présente, Vooruit met surtout l’accent sur une solidarité présentée comme un processus donnant-donnant, où celui qui fait sa part reçoit sa part. Il est aussi question, en première instance, de pouvoir d’achat et d’accès aux soins de santé.
Mais il me semble qu’un parti de gauche devrait davantage se fonder sur une aspiration à l’égalité — un terme qu’on ne retrouve, dans le programme de Vooruit, que sous la forme méritocratique d’« égalité des chances ». L’abandon dans le nom du parti de toute référence au socialisme est également significatif. Une évolution qui avait commencé avant Rousseau. Ainsi, dès 2013, le (alors encore) Socialistische Partij Anders (sp.a) remplace son texte fondateur, la Charte de Quaregnon [adoptée par le Parti ouvrier belge en 1894, elle prône la socialisation des moyens de production, l’abolition du capitalisme et la lutte des classes pour instaurer une société égalitaire. NDLR], par une déclaration de principes spécifique, intitulée « Het Vlaanderen van morgen » [La « Flandre de demain ». Beaucoup plus réformiste, prônant une solidarité « moderne », la liberté individuelle et l’égalité des chances dans une économie de marché régulée ». NDLR].
Ajoutons que depuis 2022, ni la FGTB flamande ni Solidaris ne siègent plus, statutairement, au Bureau du parti. Le lien structurel avec les composantes de gauche de la société civile est donc rompu.
Vers où va Vooruit ? Quelles sont ses valeurs ? Quel est son ancrage social ?
Manifestement, sous l’impulsion de Conner Rousseau, Vooruit a renoncé à défendre explicitement les intérêts des classes populaires. Dès lors, il tend à devenir un parti attrape-tout dont l’ancrage social s’est d’ailleurs largement délité. Conner Rousseau est assez explicite sur ce point : pour lui, le clivage politique ne se situe plus entre la gauche et la droite, mais entre les « constructifs » et les « destructifs » [Les « constructifs » proposeraient des solutions « réalistes » tandis que les « destructifs » sont ceux qui monteraient les gens les uns contre les autres et qui polarisent. NDLR]. C’est, en somme, la vieille opposition entre pragmatiques et radicaux. En l’occurrence, Vooruit se range sous sa présidence parmi les « constructifs » et situent les « destructifs » à l’extrême droite et à l’extrême gauche.
Quels sont les effets de cette stratégie sur les scores électoraux ?
Les analyses des résultats électoraux en Flandre indiquent qu’au scrutin de 2024, Vooruit continue d’obtenir ses meilleurs scores dans les communes les moins aisées (c’est-à-dire les 20 % de communes au revenu moyen le plus faible), mais qu’il n’y progresse guère. Ses avancées les plus notables se situent plutôt dans les communes les plus riches. Ses places fortes du début du siècle, par exemple dans la circonscription d’Anvers, ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Alors que le sp.a y recueillait encore plus de 18 % en 2004, il en est à 12 % à peine en 2024.
On constate que sa progression entre 2019 et 2024, sous la présidence et l’impulsion de Conner Rousseau, s’est surtout faite au détriment des libéraux, notamment dans les communes autour de Leuven). Si on s’en tient aux résultats des vingt dernières années, seule la circonscription de Flandre occidentale a enregistré, pour les élections fédérales de 2024, un score supérieur aux élections de 2007. Et pour cause, c’est la circonscription où se présentait Conner Rousseau lui-même, capitalisant sur sa notoriété.
Cela étant, la recomposition de l’électorat marquée par le rétrécissement de la base ouvrière – volatilité due notamment à l’érosion des piliers qui fondaient et structurent toujours le système politique et social en Belgique et en Flandre — ne date pas d’hier. Et Vooruit peine, tout comme le SP et le sp.a avant lui, à trouver sa place dans cette nouvelle réalité politique.
Quel est l’électorat de Vooruit ?
Il ne se cantonne pas à la classe ouvrière (au sens large), où d’autres partis semblent d’ailleurs faire mieux que lui (comme le PvdA et le Vlaams Belang). Notons que plus généralement, le comportement électoral dépend de moins en moins de l’ancrage social. Ce qui apparait lorsqu’on compare les résultats des élections de 2019 à celles de 2024, c’est que son électorat a rajeuni. Vooruit a surtout progressé dans les communes plus aisées (c’est-à-dire les 20 % de communes où le revenu moyen est le plus élevé) et dans l’électorat diplômé (titulaire d’un diplôme d’études supérieures).
Est-ce que l’on peut encore dire que le PS est le « parti frère » de Vooruit ? Qu’est-ce qui les sépare ou les relie d’un point de vue idéologique et doctrinal ?
Les deux partis sont encore des « partis frères » au sens où tous deux font partie du même groupe au Parlement européen et du même parti européen, le PSE. Mais Vooruit ne fait en revanche plus partie de l’Internationale socialiste alors que le PS y siège encore.
Au niveau programmatique, tous deux sont des défenseurs de la Sécurité sociale et des acquis sociaux en général. Dans leurs programmes respectifs, on peut relever beaucoup de points semblables. Par exemple : la taxation des grosses fortunes, l’accessibilité, la gratuité des soins de santé, le maintien de l’indexation. Sur ces points et sur d’autres (en matière de logement, de coût de l’énergie ou de sécurité), les deux partis sont d’accord sur un certain nombre de mesures à prendre. Ce qui les différencie surtout, me semble-t-il, c’est l’accent qui est mis (ou pas) sur tel ou tel point de ce programme global. Chez Vooruit, il est par exemple surtout question de pouvoir d’achat, de soins de santé et d’égalité des chances (ce sont les trois rubriques mises en avant dans le programme). Au PS, on met plutôt en avant la solidarité, la justice et la défense des services publics.
Quel rôle Vooruit a‑t-il joué exactement dans la formation de la coalition Arizona ? Il semblait que c’était une sorte de « Je sors, je marque mon désaccord avec les mesures qui vont être prises et puis je reviens… »
Dès lors que les libéraux de l’Open VLD avaient opté pour l’opposition après leur défaite électorale de juin 2024, Vooruit devenait la piste la plus évidente pour assurer une majorité (y compris dans les deux groupes linguistiques) à la coalition fédérale qui se dessinait entre la N‑VA, le CD&V, le MR et les Engagés. Il devenait de ce fait un parti pivot, susceptible de vendre chèrement sa participation. Y est-il parvenu ? La question est posée. Et la réponse n’est pas évidente.
Ce qui est sûr, c’est qu’une des mesures phares de la coalition, à savoir la limitation à deux ans du droit aux allocations de chômage, était défendue dès 2023 par Conner Rousseau. Ce que le Vooruit a obtenu en échange de sa participation, il le présente (classiquement) comme une illustration de la stratégie du « sans nous, ce serait bien pire » : sa position particulière au sein de la coalition, où il se sait indispensable, lui permettrait de pratiquer une forme permanente de pression. Ce qui ne l’empêche pas d’accepter, in fine, la plupart des mesures prises par le gouvernement en matière sociale. Ainsi, la taxation des plus-values a été mise en avant, lors du congrès du mouvement en février 2025 qui a validé sa participation au gouvernement, comme une victoire résultant de cette stratégie. Ce qui n’a manifestement pas convaincu les alliés traditionnels du parti et singulièrement le syndicat socialiste. Ainsi, le secrétaire général de la ABVV/FGTB Bert Engelaar (flamand et membre de Vooruit) a refusé que le syndicat cautionne sa participation gouvernementale. Il a même dénoncé « un gouvernement de casse sociale ».
Les socialistes flamands se retrouvent dans cette coalition sans le parti frère qui est lui dans l’opposition, mais cela ne prouve rien : on se rappellera que le PS a déjà participé à des coalitions fédérales sans le SP entre 2008 et 2011.
Quels sont ses rapports avec le monde mutuelliste flamand ?
Paul Callewaert, le président de la Mutualité socialiste flamande, se montre moins critique : n’oublions pas que le ministre de la Santé est Frank Vandenbroucke, issu de Vooruit. Par exemple sur la question des malades de longue durée, il soutient pour l’essentiel la politique gouvernementale qui pousse les travailleur·euses en congé maladie depuis un an à reprendre leur activité.
La vision de Conner Rousseau et la direction vers laquelle il emmène son parti peuvent-elles être définies comme relevant du macronisme ?
De cela, je ne suis pas certain. Il est vrai que Macron, lui aussi, juge dépassée l’opposition entre la gauche et la droite et tient un discours centré sur le concept, assez curieux, du « en même temps » (en même temps de gauche et de droite, par exemple). Mais Emmanuel Macron a bâti son succès sur un dépassement du système des partis de la Cinquième République, créant son propre mouvement En Marche.
Conner Rousseau n’a pas cette ambition : il semble avant tout soucieux de récupérer une partie de l’électorat du centre afin d’élargir sa base électorale. Il donne d’ailleurs des gages à la N‑VA, avec laquelle il a accepté de former une coalition à la ville d’Anvers. Et a fait sien le refus (c‘était une exigence de la N‑VA) de toute alliance avec le PvdA. Il a ainsi mis un terme, après les dernières élections communales, à sa participation au collège échevinal de gauche que Vooruit formait avec ce parti à Zelzate. Et contrairement à Macron, Rousseau est issu du sérail politique : sa mère, Christel Geerts, a été bourgmestre de Sint-Niklaas et sénatrice pour le sp.a.
Le positionnement de Vooruit ne rejoint-il pas pourtant les orientations du bloc central macroniste sur le plan socio-économique ? Ne s’est-il pas droitisé ?
Je serais nuancé. Je ne lis nulle part que Vooruit soit partisan d’un détricotage des services publics même si je reconnais que le parti n’en parle guère et qu’il ne se bat pas franchement contre la limitation des droits sociaux au sein de l’Arizona. De plus, il défend, il est vrai, l’idée que le travail doit rapporter davantage que le non-travail, un discours régulièrement mis en avant par un parti de droite comme le MR. Et comme déjà évoqué, il plaide depuis des années pour la limitation des droits au chômage.
Mais il veut préserver le système par répartition des pensions et augmenter la pension minimum — sans pour autant revenir sur l’allongement de la retraite à 67 ans -, maintenir aussi l’indexation des salaires et l’accessibilité des soins de santé. Autant d’éléments qu’on peut difficilement qualifier « de droite ». Vooruit entend par contre favoriser l”« esprit d’entreprise ». Le parti vise surtout, en l’espèce, les PME et les indépendant·es. Ce qui pourrait, jusqu’à un certain point, correspondre à l’idée macronienne de la « start-up nation » puisque les pouvoirs publics sont invités à « soutenir » lesdites entreprises.
Enfin, le rejet de l’opposition gauche/droite au profit de celle de constructifs / destructifs présente des similitudes avec la stratégie macronienne de refus des « extrêmes » (de gauche comme de droite). Mais je persiste à y voir surtout une stratégie d’élargissement électoral et un mode de communication plutôt qu’un positionnement idéologique. Je ne parlerais donc pas de droitisation du programme de Vooruit, mais plutôt de son lissage.
Conner Rousseau est-il nationaliste ? Quels sont ses rapports avec la N‑VA ?
Le projet nationaliste n’est mentionné nulle part dans le programme du parti. Ses relations avec la N‑VA me semblent davantage liées au souci d’élargir sa base électorale et de conserver ou d’obtenir une implantation dans plusieurs collèges échevinaux. Ainsi, plusieurs communes flamandes sont dirigées par des coalitions associant à la fois la N‑VA et Vooruit. Rappelons également que ce dernier est aussi présent dans la coalition au gouvernement flamand.
Conner Rousseau aurait récemment fait appel à un ex-communicant du célèbre festival de musique électronique Tomorrowland pour travailler son image médiatique. Veut-il redorer son identité, notamment pour faire oublier ses propos racistes ?
C’est très particulier en effet. Mais nous vivons une époque où l’action politique prend de plus en plus des allures de show médiatique, ce que le sociologue flamand Mark Elchardus a appelé la dramademocratie. Est-ce lié à une détérioration de son image de marque suite aux propos racistes qu’il a tenus ? Je pense qu’il s’agit surtout pour Rousseau de capter un électorat jeune, et de rafraichir une image quelque peu ternie par des années de présidence et une participation gouvernementale prolongée. Dans les interviews qu’il a accordées à la presse, le communicant en question dit qu’il veut redonner à Rousseau son « mojo » — son charisme, sa niaque — un mot qui semble utilisé par les jeunes sur les réseaux sociaux.