YouTube, nouveau champ de bataille culturel

Illustration : Alice Bossut

La démo­cra­ti­sa­tion du maté­riel de cap­ta­tion, le haut-débit, le suc­cès des vidéos sur You­Tube, l’accélération de leur dif­fu­sion via les réseaux sociaux, sont des élé­ments qui ont fait émer­ger début des années 2010 une nou­velle scène de vidéastes : les you­tu­beurs. Avec des codes de com­mu­ni­ca­tion nou­veaux et un humour féroce, ils touchent notam­ment un public plus jeune que celui de la télé­vi­sion sur des sujets variés. Une frange de you­tu­beurs pro­gres­sistes y mène depuis quelques années une véri­table offen­sive poli­tique et culturelle.

« Osons cau­ser », « Hacking Social », Usul… au départ de beau­coup de ces nou­veaux you­tu­beurs enga­gés, il y a l’idée de vou­loir contrer le qua­si mono­pole de la parole poli­tique déte­nu par l’extrême-droite sur les pla­te­formes vidéo. En effet, comme sou­vent sur le net, la « facho­sphère » pos­sède dans la créa­tion de vidéos poli­tiques une lon­gueur d’avance sur les autres ten­dances poli­tiques1. Exemple emblé­ma­tique s’il en est, Alain Soral qui déve­loppe régu­liè­re­ment face camé­ra et en toute bon­ho­mie son dis­cours viri­liste, homo­phobe, sexiste, anti­sé­mite et faus­se­ment cri­tique dans des vidéos vues des cen­taines de mil­liers de fois.

Beau­coup des pro­gres­sistes ayant depuis lan­cé leur chaine poli­tique sur You­Tube, ont fait l’analyse sui­vante. Si les vidéos de Soral mar­chaient autant, c’était d’abord parce que les jeunes, loin d’être apo­li­tiques et décé­ré­brés comme on l’entend par­fois, étaient avides de dis­cours cri­tiques et deman­deurs d’explication sur les bou­le­ver­se­ments sociaux en cours. Et aus­si, parce que Soral met­tait les formes adé­quates pour les tou­cher via des vidéos attrayantes et au ton direct.

Or, la gauche cri­tique, plus cen­trée sur des outils de com­bat clas­siques comme l’essai, la confé­rence-débat ou la tri­bune de presse, a tar­dé à s’intéresser à ces nou­veaux moyens de dif­fu­sion. Comme l’indique Usul, l’un des plus popu­laires you­tu­beur poli­tique fran­co­phone : « Tra­di­tion­nel­le­ment, la gauche cri­tique est bien ancrée dans le milieu uni­ver­si­taire. Du coup, ses sym­pa­thi­sants font des jour­naux, des films ou des tracts, mais négligent inter­net. Même des jeunes comme Geof­froy de Lagas­ne­rie et Édouard Louis pri­vi­lé­gient le mani­feste, la péti­tion ou la tri­bune dans Le Monde. Ils pensent en des termes très old school »ici">2. Du coup, en déser­tant le net, les pro­gres­sistes ont long­temps lais­sé tout l’espace aux dis­cours extré­mistes et aux « rageux », ceux qui ne se gênent pas pour pol­luer inter­net de com­men­taires hai­neux, réac­tion­naires, racistes ou sexistes, fai­sant du web un vaste écran de pub pour l’extrême droite.

TOUCHER LES GENS HORS DE L’UNIVERSITÉ

Pour tou­cher un public large et hors des milieux uni­ver­si­taires, il fal­lait éla­bo­rer une forme pop et popu­laire. Outre l’influence des vidéos humo­ris­tiques ou spé­cia­li­sées de you­tu­beurs divers, celle-ci s’est notam­ment déve­lop­pée grâce… au jeu vidéo. Nombre des nou­veaux you­tu­beurs enga­gés viennent en effet du monde vidéo­lu­dique, comme Usul ou Dorian Chan­de­lier. Un uni­vers bien plus poli­ti­sé qu’il n’y parait, tra­ver­sé par de fortes oppo­si­tions et joutes ver­bales entre réac­tion­naires droi­tistes et pro­gres­sistes cri­tiques. Lorsqu’ils se sont mis à trai­ter de sujets poli­tiques, entrai­nant une par­tie de leurs fol­lo­wers avec eux, ils leur ont appli­qué les méthodes d’argumentation phi­lo­so­phi­co-poli­tique déve­lop­pées dans les vidéos trai­tant de jeux. Mais ils y ont aus­si intro­duit l’humour potache, le rythme d’un mon­tage dyna­mique, la sub­jec­ti­vi­té assu­mée, le face camé­ra, le didac­tisme qui carac­té­risent ces mêmes vidéos. Le tout dans le cadre d’une mise en scène léchée qui, si elle est très écrite, donne un fort sen­ti­ment de proxi­mi­té et même celui d’un dia­logue entre potes.

Grâce à ce style et à cette esthé­tique, les you­tu­beurs enga­gés peuvent s’adresser plus direc­te­ment à leurs spec­ta­teurs et dif­fu­ser un dis­cours qu’on entend peu ou pas dans les médias « mains­tream », notam­ment à la télé­vi­sion, média de plus en plus délais­sé par les 16 – 25 ans au pro­fit du net. Gim­micks, mèmesMèmes : élément, motif ou phénomène repris et décliné en masse sur internet. Détourné, l’élément de base du mème peut être une citation (« Keep Calm and carry on »), une vidéo un peu cocasse (un chat jouant du piano), une photo (le visage de l’acteur Nicolas Cage, l’air un peu pincé) etc. Détourné, enrichi d’une dose d’humour souvent absurde (le visage de Cage reproduit sur à peu près tous les supports possibles, animaux ou objets, y compris une… cage), il est largement diffusé sur le web, refaisant rire par effet de répétition avant d’être à nouveau détourné.">3, l’autodérision, le pas­tiche, le détour­ne­ment, le sar­casme, l’ironie : l’humour y est omni­pré­sent et sous toutes ses formes. Mais aus­si les nom­breuses réfé­rences à la culture popu­laire, inter­net, ciné­ma­to­gra­phique ou télé­vi­suelle. Autant de traits seyant bien à inter­net et aux publics des youtubeurs.

Et ça fonc­tionne. Les vues se comptent par cen­taines de mil­liers, et les vidéos, deve­nues virales, se par­tagent mas­si­ve­ment sur les réseaux. L’effervescence autour du mou­ve­ment Nuit Debout du prin­temps 2016, dans lequel beau­coup d’entre eux se sont enga­gés à tra­vers le col­lec­tif #Onvaut­Mieux­Que­Ca, a aus­si ren­for­cé leur audience et leur légi­ti­mi­té. Les sites d’infos Media­part ou Arrêt sur Image, flai­rant le poten­tiel didac­tique de ce médium pour la dif­fu­sion d’analyses et d’opinions de gauche, pro­duisent depuis peu les cap­sules de cer­tains d’entre eux (quand la majo­ri­té des you­tu­beurs fonc­tionne par auto­fi­nan­ce­ment).4

L’ÉDUCATION POPULAIRE EN VIDÉO

Si le ton est décon­trac­té, le but des you­tu­beurs enga­gés reste bien celui de faire pas­ser un mes­sage poli­tique. Et faire œuvre d’éducation popu­laire. Le pro­pos est docu­men­té et argu­men­té, les infos fiables et sour­cées. Ces cap­sules ne sont pas for­cé­ment courtes, se vou­lant même sou­vent être des mini­do­cu­men­taires. L’idée est de lais­ser du temps au déve­lop­pe­ment, de contrer le « vite dit, vite oublié » des médias tra­di­tion­nels, de ne pas favo­ri­ser le rac­cour­ci ou la simple pun­chline, de res­pec­ter une audience plus atten­tive que les médias tra­di­tion­nels ne le pensent.

En fait, ce qui frappe d’abord avec ces vidéos, c’est leur qua­li­té péda­go­gique. Les ques­tions par­fois com­plexes passent tout en dou­ceur grâce à une appa­rente légè­re­té, une décon­trac­tion dans l’expression et beau­coup d’humour. On mélange tou­jours le sérieux avec la joie et l’enthousiasme qu’il s’agisse du « bla­bla d’intérêt public » de Osons cau­ser ou de la série de Usul « Mes chers contem­po­rains » qui s’attaque à des sujets d’actualité ou de fond pour en expli­ci­ter le sens poli­tique. De Hacking Social et ses vidéos « Hori­zon Gull » qui décons­truisent socio­lo­gi­que­ment le bru­ta­lisme ambiant et les dis­cri­mi­na­tions mas­quées dans des mises en scène grand-gui­gno­lesques. Ou bien encore de Fokus, Le Sta­gi­rite ou Lin­guis­ti­cae qui décor­tiquent la nov­langue néolibérale.

Pour les you­tu­beurs, il s’agit d’occuper le ter­rain, d’offrir un contre­point sur un sujet d’actualité, de faire de l’éducation aux médias, de cla­ri­fier une pen­sée cri­tique comme celle de Bour­dieu ou de Lor­don, de trai­ter de sujets de fonds clas­siques comme les droits sociaux ou de la décons­truc­tion des domi­na­tions. Et de don­ner confiance à la jeu­nesse des classes popu­laires dans ses capa­ci­tés et sa légi­ti­mi­té à la cri­tique de l’allant de soi.

RIRE ET RÉFLÉCHIR

Même si les vidéos com­plo­tistes, confu­sion­nistes ou d’ex­trême-droite les dis­tancent encore lar­ge­ment en nombre de vues, les chaines You­Tube de gauche cri­tique com­mencent à s’ins­tal­ler dans le pay­sage numé­rique et tracent le che­min d’une stra­té­gie moderne, offen­sive et effi­cace de conquête. Redou­table outil d’autodéfense intel­lec­tuelle qui re-popu­la­rise une approche poli­tique du monde social, ces vidéos enga­gées­font notam­ment mouche auprès des ados et des jeunes adultes, par­ti­cu­liè­re­ment rom­pus à la pra­tique du vision­nage en ligne. Elles offrent une cure de dés­in­tox, donnent accès à des res­sources argu­men­taires, per­mettent de fédé­rer et mobi­li­ser une audience et de reprendre la main dans la bataille cultu­relle en intro­dui­sant de nou­veaux thèmes de com­bats dans l’arène média­tique et poli­tique. Le tout avec l’aide de l’humour. Car on sou­rit ou on rit en les vision­nant. On retient des démons­tra­tions com­plexes comme on se rap­pelle des vannes d’un Nor­man ou d’un Cyprien. On dédra­ma­tise et on com­prend les oppres­sions, on sort de la sidé­ra­tion et de l’impuissance par le rire, un rire par­ta­gé qui nous sort de la soli­tude et qui per­met de nous compter.

En tou­chant des publics hors de l’université et des mondes mili­tants tra­di­tion­nels, les you­tu­beurs pro­gres­sistes dif­fusent de manière amu­sante et décon­trac­tée une pen­sée cri­tique et trans­mettent un héri­tage de lutte his­to­rique poten­tiel­le­ment mobi­li­sa­teur. Per­pé­tuant l’appel alter­mon­dia­liste « don’t hate the media, be the media », leurs vidéos touchent les gens chez eux, dans leur pra­tique d’internet. Elles com­posent un éven­tail de pro­po­si­tions d’outils, de cap­sules fun et didac­tiques qui sont autant de muni­tions pour des com­bats cultu­rels, poli­tiques et sociaux en cours ou à venir. Et prouvent que la culture vidéo­lu­dique s’immisce de plus en plus dans d’autres domaines que ceux dans les­quels ont l’imaginait. Et que le chan­ge­ment ne vient pas for­cé­ment de là où on l’attend…

  1. Une des rai­sons de cette implan­ta­tion pré­coce de l’ex­trême-droite découle des lois contre la parole raciste, les acteurs d’extrême droite s’étant très tôt tour­nés vers le net, plus dif­fi­cile à cadrer que les médias généralistes.
  2. En ligne ici
  3. Mèmes : élé­ment, motif ou phé­no­mène repris et décli­né en masse sur inter­net. Détour­né, l’élément de base du mème peut être une cita­tion (« Keep Calm and car­ry on »), une vidéo un peu cocasse (un chat jouant du pia­no), une pho­to (le visage de l’acteur Nico­las Cage, l’air un peu pin­cé) etc. Détour­né, enri­chi d’une dose d’humour sou­vent absurde (le visage de Cage repro­duit sur à peu près tous les sup­ports pos­sibles, ani­maux ou objets, y com­pris une… cage), il est lar­ge­ment dif­fu­sé sur le web, refai­sant rire par effet de répé­ti­tion avant d’être à nou­veau détourné.
  4. Par ailleurs, on voit même des res­pon­sables poli­tiques inves­tir cet espace en conser­vant (ou sin­geant ?) les codes des vidéos You­Tube à l’instar de Jean-Luc Mélen­chon, can­di­dat de la gauche radi­cale mais aus­si de Flo­rian Phi­lip­pot, conseiller de Marine Lepen.