- Agir par la culture - https://agirparlaculture.be -

La « clean girl » : beauté blanche, pure et politique

Illustration : Vanya Michel

Avec l’ex­plo­sion des réseaux sociaux, nous sommes envahi·es par des conte­nus nous invi­tant à suivre des ten­dances comme autant de modèles nor­ma­tifs : poli­tique, déco­ra­tion, nour­ri­ture, people et, bien évi­dem­ment, la mode et la beau­té, par­ti­cu­liè­re­ment pour les femmes. Tout comme les bou­tiques, for­cées de suivre une cer­taine cadence, les réseaux sociaux tels que Tik­Tok ou Ins­ta­gram deviennent la vitrine des ten­dances à suivre. « Clean girl », « mes­sy girl »… Des inci­ta­tions qui semblent inno­centes au pre­mier abord mais regorgent de biais sexistes et colo­niaux. De quoi nous confor­ter dans la convic­tion que la beau­té est politique !

Tutoriel de la clean girl

Vous êtes une femme et vous vou­lez avoir une appa­rence « propre » ? Voi­ci la recette.
Tout d’abord, réveillez-vous à 5 h du matin : pas de temps à perdre si vous vou­lez être la meilleure ver­sion de vous-même ! Pre­nez votre jour­nal en main, écri­vez vos moti­va­tions de la jour­née. Pas­sez sous la douche, lavez-vous les dents, asper­gez-vous le visage d’eau froide, appli­quez un sérum, hydra­tez votre visage avec une crème de qua­li­té. Sur­tout, ne ratez jamais une seule étape de cette rou­tine quo­ti­dienne à réité­rer matin et soir. Vous avez peut-être 25 ans, mais les pre­miers signes de vieillesse se font voir, et il n’est jamais trop tôt pour avoir peur de vieillir.

Appli­quez un maquillage dit « natu­rel », c’est-à-dire maquillez-vous de telle manière à ce que cela ne se voit pas. Atta­chez vos che­veux de sorte à avoir un beau chi­gnon pla­qué, sans qu’aucun che­veu ne dépasse. Par­fu­mez-vous de la tête aux pieds, tra­quant sans relâche la moindre odeur cor­po­relle. Apprê­tez-vous avec votre meilleur ensemble de sport, de pré­fé­rence de cou­leur beige et d’une marque qui vous a coû­té un bras. Enfin, après votre cours de Pilates, n’oubliez pas de boire votre meilleur matcha.

Ça y est, vous êtes prête à être « cette » fille, une ver­sion idéa­li­sée de vous-même que vous font miroi­ter les réseaux sociaux. Cette ten­dance, qui comp­ta­bi­li­sait à ses débuts (2022 – 2023) près de 2 mil­liards de vues sur les publi­ca­tions liées au hash­tag clean girl sur Tik­Tok, compte envi­ron 1,3 mil­lion de publi­ca­tions en avril 2026. Cette dimi­nu­tion n’a rien d’étonnant, puisque sur les réseaux sociaux, une ten­dance finit tou­jours par en rem­pla­cer une autre, même si ces chiffres res­tent éle­vés pour 2026.

La clean girl a donc enva­hi les réseaux sociaux depuis quelques années, en par­ti­cu­lier Tik­Tok et Ins­ta­gram, les réseaux les plus inves­tis par les jeunes de 18 à 24 ans. Cette nou­velle ten­dance pro­meut au pre­mier abord le bien-être et la sim­pli­ci­té. Mais est-ce vrai­ment le cas ?

Clean girl signi­fie « fille propre » : l’essence même de cette appel­la­tion met en évi­dence une forme de pure­té dans la fémi­ni­té, pure­té repré­sen­tée par la sim­pli­ci­té. Car pour être une clean girl, il faut se mon­trer « natu­rel­le­ment » par­faite. Et pour­tant der­rière cette façade de sim­pli­ci­té se cache une plé­thore d’injonctions.

Cette ten­dance, comme d’autres, capi­ta­lise sur la beau­té des femmes, qui semblent appa­rem­ment pos­sé­der une date de péremp­tion. Contrai­re­ment aux hommes qui eux se boni­fient avec le temps, pour les femmes, mon­trer un signe de vieillis­se­ment est syno­nyme de lâcher-prise. Pour y faire face, de nom­breuses injonc­tions leur sont impo­sées. Le but étant de res­ter jeunes pour paraitre belles ou, à l’inverse, paraître belles pour res­ter jeunes.

Si vous vou­lez être belle, faites en sorte d’être « cette fille » non pas cette femme, mais bien cette fille. C’est un mot qui a toute son impor­tance et sa charge sym­bo­lique d’infantilisation, puisqu’il ren­voie à un ima­gi­naire plus insou­ciant, mais aus­si plus mal­léable aux attentes de la société.

Consommez !

Ne vous lais­sez pas ber­ner, atteindre ce paraitre natu­rel­le­ment par­fait exige l’utilisation d’un nombre impor­tant de pro­duits : maquillage, pro­duits de beau­té, pro­duits ali­men­taires, vête­ments… Et ça tombe bien, les marques vont y trou­ver leur compte. À tel point que cer­taines deviennent incon­tour­nables. Comme la marque Alo, une marque de vête­ments de sport haut de gamme, dont les créa­tions sont deve­nues un essen­tiel de la garde-robe de la clean girl. Un tour sur son site inter­net per­met de se faire rapi­de­ment une idée des gammes de prix : la bras­sière la moins chère est à 58 € et le prix d’un leg­ging s’é­lève à mini­mum 108 €. Les marques vont éga­le­ment capi­ta­li­ser sur des normes de beau­té tou­jours chan­geantes, créant de nou­velles insé­cu­ri­tés pour ouvrir de nou­veaux mar­chés : rasoirs pour le duvet du visage, maquillage, maté­riel de drai­nage lym­pha­tique… La clean girl est deve­nue un pro­duit que l’on veut à tout prix et ça, les marques l’ont compris.

Pour qui ?

Hor­mis l’aspect finan­cier de cette ten­dance, preuve qu’elle n’est pas des­ti­née à tous les por­te­feuilles, pen­chons-nous sur d’autres élé­ments pro­blé­ma­tiques. Il suf­fit d’entrer les mots-clés clean girl sur votre moteur de recherche pour consta­ter que les pro­fils à qui l’in­jonc­tion s’a­dresse se res­semblent énor­mé­ment : des femmes blanches, minces, aux che­veux lisses. On en revient donc à cet arché­type domi­nant, mis en avant par notre socié­té. Des stan­dards de beau­té valo­ri­sant les femmes blanches et excluant les femmes raci­sées, notam­ment les femmes noires, très sou­vent invi­si­bi­li­sées. C’est notam­ment à tra­vers l’esclavage que ce canon de beau­té s’est impo­sé. Une hié­rar­chie s’est alors ins­tau­rée. Plus la cou­leur de peau était fon­cée, plus les tâches impo­sées étaient dures. Cette hié­rar­chi­sa­tion de la cou­leur de peau s’est ren­for­cée avec les phi­lo­sophes des Lumières, qui ont clas­sé la beau­té blanche comme supé­rieure. Et plu­sieurs siècles plus tard, force est de consta­ter que le canon de beau­té reste le même.

La ten­dance clean girl est une esthé­tique qui se pré­sente comme natu­relle, mini­ma­liste et acces­sible, mais qui repose en réa­li­té sur des codes très pré­cis. Der­rière l’apparente sim­pli­ci­té, maquillage dis­cret, vête­ments neutres et basiques se cache tout un ensemble de normes esthé­tiques. La peau doit être lisse et sans imper­fec­tions, le corps mince. Ce qui est pré­sen­té comme natu­rel est en fait le résul­tat d’une beau­té construite.

Face à la clean girl est appa­rue la mes­sy girl (dans ce contexte : la fille désor­don­née), une nou­velle ten­dance et donc de nou­velles normes, qui, elles, reven­diquent le droit à l’imperfection. La mes­sy girl se veut impar­faite, avec un look plus rock et un cer­tain lâcher-prise : des che­veux décoif­fés, un trait d’eye-liner mar­qué, des vête­ments usés. Pour­tant, même si cette esthé­tique se veut en prin­cipe plus libé­ra­trice, elle met encore en avant le même pro­fil de per­sonnes dont l’apparence « désor­don­née » reste dans le cadre hégé­mo­nique, c’est-à-dire prin­ci­pa­le­ment des femmes blanches et minces. En effet, lorsqu’on sort des normes, être « mes­sy » c’est s’exposer à être jugée comme négli­gée, voire car­ré­ment sale.

Appropriation culturelle

Le bijou de pré­di­lec­tion de la clean girl est la boucle d’oreille créole, un bijou char­gé d’histoire qui semble peu à sa place dans l’univers peu inclu­sif de la clean girl. Autre­fois por­té par des esclaves, ce bijou était par­fois le seul objet qu’iels pou­vaient gar­der et qui leur rap­pe­lait leurs origines.

Il a été remis sur le devant de la scène au 20e siècle par les Black Pan­thers, un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire afro-amé­ri­cain lut­tant contre le racisme et les vio­lences poli­cières. Mais aus­si par des per­son­na­li­tés comme la chan­teuse, pia­niste et mili­tante Nina Simone et la chan­teuse, com­po­si­trice et actrice Dia­na Ross. Les boucles d’oreilles créoles sont reve­nues en force dans les années 1980 et 90 au sein des com­mu­nau­tés lati­nas et afro-américaines.

Il s’agit donc d’un bijou char­gé d’histoire et de fier­té deve­nu, notam­ment avec des ten­dances comme celle de la clean girl, un bijou par­mi d’autres, per­dant peu à peu la mémoire de son histoire.

Tout comme les boucles d’oreilles créoles, le pla­quage des che­veux en arrière vient d’une pra­tique uti­li­sée par les com­mu­nau­tés lati­nas et afro-amé­ri­caines. Aujourd’hui deve­nu coif­fure ten­dance, il était autre­fois consi­dé­ré comme « ghet­to », parce que por­té majo­ri­tai­re­ment par ces com­mu­nau­tés dans des quar­tiers dits mal famés.

Les réseaux sociaux regorgent de nou­velles ten­dances, et il faut recon­naitre que celles-ci concernent sou­vent les femmes. La clean girl cache une cer­taine vision de la blan­chi­té où la femme s’efface der­rière des injonc­tions valo­ri­sant le modèle de socié­té domi­nant. Cette appa­rente pure­té se tra­duit par un effa­ce­ment de la femme elle-même, ain­si que de la culture qu’elle s’approprie pour façon­ner son esthé­tique. Un mou­ve­ment qui infan­ti­lise par son nom et qui, comme d’autres ten­dances, regorge d’injonctions à combattre.

« Der­rière cette façade de fraî­cheur, ce n’est pas une ten­dance, c’est une dys­to­pie » comme le résume Dita, cri­tique mode et très active sur Instagram.