Tutoriel de la clean girl
Vous êtes une femme et vous voulez avoir une apparence « propre » ? Voici la recette.
Tout d’abord, réveillez-vous à 5 h du matin : pas de temps à perdre si vous voulez être la meilleure version de vous-même ! Prenez votre journal en main, écrivez vos motivations de la journée. Passez sous la douche, lavez-vous les dents, aspergez-vous le visage d’eau froide, appliquez un sérum, hydratez votre visage avec une crème de qualité. Surtout, ne ratez jamais une seule étape de cette routine quotidienne à réitérer matin et soir. Vous avez peut-être 25 ans, mais les premiers signes de vieillesse se font voir, et il n’est jamais trop tôt pour avoir peur de vieillir.
Appliquez un maquillage dit « naturel », c’est-à-dire maquillez-vous de telle manière à ce que cela ne se voit pas. Attachez vos cheveux de sorte à avoir un beau chignon plaqué, sans qu’aucun cheveu ne dépasse. Parfumez-vous de la tête aux pieds, traquant sans relâche la moindre odeur corporelle. Apprêtez-vous avec votre meilleur ensemble de sport, de préférence de couleur beige et d’une marque qui vous a coûté un bras. Enfin, après votre cours de Pilates, n’oubliez pas de boire votre meilleur matcha.
Ça y est, vous êtes prête à être « cette » fille, une version idéalisée de vous-même que vous font miroiter les réseaux sociaux. Cette tendance, qui comptabilisait à ses débuts (2022 – 2023) près de 2 milliards de vues sur les publications liées au hashtag clean girl sur TikTok, compte environ 1,3 million de publications en avril 2026. Cette diminution n’a rien d’étonnant, puisque sur les réseaux sociaux, une tendance finit toujours par en remplacer une autre, même si ces chiffres restent élevés pour 2026.
La clean girl a donc envahi les réseaux sociaux depuis quelques années, en particulier TikTok et Instagram, les réseaux les plus investis par les jeunes de 18 à 24 ans. Cette nouvelle tendance promeut au premier abord le bien-être et la simplicité. Mais est-ce vraiment le cas ?
Clean girl signifie « fille propre » : l’essence même de cette appellation met en évidence une forme de pureté dans la féminité, pureté représentée par la simplicité. Car pour être une clean girl, il faut se montrer « naturellement » parfaite. Et pourtant derrière cette façade de simplicité se cache une pléthore d’injonctions.
Cette tendance, comme d’autres, capitalise sur la beauté des femmes, qui semblent apparemment posséder une date de péremption. Contrairement aux hommes qui eux se bonifient avec le temps, pour les femmes, montrer un signe de vieillissement est synonyme de lâcher-prise. Pour y faire face, de nombreuses injonctions leur sont imposées. Le but étant de rester jeunes pour paraitre belles ou, à l’inverse, paraître belles pour rester jeunes.
Si vous voulez être belle, faites en sorte d’être « cette fille » non pas cette femme, mais bien cette fille. C’est un mot qui a toute son importance et sa charge symbolique d’infantilisation, puisqu’il renvoie à un imaginaire plus insouciant, mais aussi plus malléable aux attentes de la société.
Consommez !
Ne vous laissez pas berner, atteindre ce paraitre naturellement parfait exige l’utilisation d’un nombre important de produits : maquillage, produits de beauté, produits alimentaires, vêtements… Et ça tombe bien, les marques vont y trouver leur compte. À tel point que certaines deviennent incontournables. Comme la marque Alo, une marque de vêtements de sport haut de gamme, dont les créations sont devenues un essentiel de la garde-robe de la clean girl. Un tour sur son site internet permet de se faire rapidement une idée des gammes de prix : la brassière la moins chère est à 58 € et le prix d’un legging s’élève à minimum 108 €. Les marques vont également capitaliser sur des normes de beauté toujours changeantes, créant de nouvelles insécurités pour ouvrir de nouveaux marchés : rasoirs pour le duvet du visage, maquillage, matériel de drainage lymphatique… La clean girl est devenue un produit que l’on veut à tout prix et ça, les marques l’ont compris.
Pour qui ?
Hormis l’aspect financier de cette tendance, preuve qu’elle n’est pas destinée à tous les portefeuilles, penchons-nous sur d’autres éléments problématiques. Il suffit d’entrer les mots-clés clean girl sur votre moteur de recherche pour constater que les profils à qui l’injonction s’adresse se ressemblent énormément : des femmes blanches, minces, aux cheveux lisses. On en revient donc à cet archétype dominant, mis en avant par notre société. Des standards de beauté valorisant les femmes blanches et excluant les femmes racisées, notamment les femmes noires, très souvent invisibilisées. C’est notamment à travers l’esclavage que ce canon de beauté s’est imposé. Une hiérarchie s’est alors instaurée. Plus la couleur de peau était foncée, plus les tâches imposées étaient dures. Cette hiérarchisation de la couleur de peau s’est renforcée avec les philosophes des Lumières, qui ont classé la beauté blanche comme supérieure. Et plusieurs siècles plus tard, force est de constater que le canon de beauté reste le même.
La tendance clean girl est une esthétique qui se présente comme naturelle, minimaliste et accessible, mais qui repose en réalité sur des codes très précis. Derrière l’apparente simplicité, maquillage discret, vêtements neutres et basiques se cache tout un ensemble de normes esthétiques. La peau doit être lisse et sans imperfections, le corps mince. Ce qui est présenté comme naturel est en fait le résultat d’une beauté construite.
Face à la clean girl est apparue la messy girl (dans ce contexte : la fille désordonnée), une nouvelle tendance et donc de nouvelles normes, qui, elles, revendiquent le droit à l’imperfection. La messy girl se veut imparfaite, avec un look plus rock et un certain lâcher-prise : des cheveux décoiffés, un trait d’eye-liner marqué, des vêtements usés. Pourtant, même si cette esthétique se veut en principe plus libératrice, elle met encore en avant le même profil de personnes dont l’apparence « désordonnée » reste dans le cadre hégémonique, c’est-à-dire principalement des femmes blanches et minces. En effet, lorsqu’on sort des normes, être « messy » c’est s’exposer à être jugée comme négligée, voire carrément sale.
Appropriation culturelle
Le bijou de prédilection de la clean girl est la boucle d’oreille créole, un bijou chargé d’histoire qui semble peu à sa place dans l’univers peu inclusif de la clean girl. Autrefois porté par des esclaves, ce bijou était parfois le seul objet qu’iels pouvaient garder et qui leur rappelait leurs origines.
Il a été remis sur le devant de la scène au 20e siècle par les Black Panthers, un mouvement révolutionnaire afro-américain luttant contre le racisme et les violences policières. Mais aussi par des personnalités comme la chanteuse, pianiste et militante Nina Simone et la chanteuse, compositrice et actrice Diana Ross. Les boucles d’oreilles créoles sont revenues en force dans les années 1980 et 90 au sein des communautés latinas et afro-américaines.
Il s’agit donc d’un bijou chargé d’histoire et de fierté devenu, notamment avec des tendances comme celle de la clean girl, un bijou parmi d’autres, perdant peu à peu la mémoire de son histoire.
Tout comme les boucles d’oreilles créoles, le plaquage des cheveux en arrière vient d’une pratique utilisée par les communautés latinas et afro-américaines. Aujourd’hui devenu coiffure tendance, il était autrefois considéré comme « ghetto », parce que porté majoritairement par ces communautés dans des quartiers dits mal famés.
Les réseaux sociaux regorgent de nouvelles tendances, et il faut reconnaitre que celles-ci concernent souvent les femmes. La clean girl cache une certaine vision de la blanchité où la femme s’efface derrière des injonctions valorisant le modèle de société dominant. Cette apparente pureté se traduit par un effacement de la femme elle-même, ainsi que de la culture qu’elle s’approprie pour façonner son esthétique. Un mouvement qui infantilise par son nom et qui, comme d’autres tendances, regorge d’injonctions à combattre.
« Derrière cette façade de fraîcheur, ce n’est pas une tendance, c’est une dystopie » comme le résume Dita, critique mode et très active sur Instagram.
