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La résistance culturelle en héritage

Leïla Shahid (1949–2026)

Illustration : Vanya Michel

Le 18 février 2026, Leï­la Sha­hid a mis fin à ses jours à l’âge de 76 ans. Elle nous laisse orphelin·es d’une voix puis­sante dans le monde fran­co­phone et d’un sens poli­tique hors pair au ser­vice de la défense du peuple pales­ti­nien. Mais son héri­tage res­te­ra et consti­tue une lumière pour la Pales­tine et pour toutes celles et ceux qui croient en la force de la culture comme arme de résis­tance et de digni­té. Elle aura été une diplo­mate pug­nace au ser­vice de la Pales­tine et une mili­tante se dépen­sant sans comp­ter. En bonne stra­tège, elle avait com­pris, avant beau­coup, que la sur­vie de la Pales­tine devait pas­ser par sa capa­ci­té à résis­ter cultu­rel­le­ment, tout autant que poli­ti­que­ment, face à la ten­ta­tive d’effacement par l’occupant israélien.

« Je crois que j’ai été très jeune atti­rée par la dimen­sion cultu­relle de la vie, et par toutes les formes d’expression artis­tiques. Je pense que ce n’est pas étran­ger au fait que j’ai gran­di dans un pays où l’expression cultu­relle était très riche », nous confiait-elle en 2011, évo­quant son enfance à Bey­routh. Cette sen­si­bi­li­té pré­coce, nour­rie par la diver­si­té du Liban – ses langues, ses reli­gions, ses mou­ve­ments artis­tiques avant-gar­distes –, s’est petit à petit trans­for­mée en convic­tion selon laquelle la culture pou­vait être un puis­sant levier de trans­for­ma­tion sociale et politique.

Jeune anthro­po­logue dans les années 1970, Leï­la Sha­hid a pas­sé plu­sieurs années à étu­dier la struc­ture sociale des camps de réfugié·es au Liban. Des camps qui accueillent depuis 1948 une grande par­tie des expulsé·es de la Nak­ba. Cette tra­gé­die au cours de laquelle près de 700.000 Palestinien·nes avaient été contraint·es d’abandonner leurs terres et leurs vil­lages sous la menace des troupes israé­liennes. Elle en a tiré un ensei­gne­ment qui la mar­que­ra toute sa vie : « Je me suis ren­du compte que si cette popu­la­tion avait sur­vé­cu à ce trau­ma­tisme fon­da­teur et était res­tée très humaine mal­gré cet arra­che­ment qu’a repré­sen­té la Nak­ba, c’était par l’attachement, non pas à la terre, mais à la culture : leur mémoire, leur musique, leurs danses, leurs chants, leurs poé­sies, leur lit­té­ra­ture… Je suis res­tée fas­ci­née par le fait que ce qui don­nait aux Pales­ti­niens la force de résis­ter au rou­leau com­pres­seur de la néga­tion totale israé­lienne, que ce qui don­nait de la force à une socié­té, c’était la culture. »

Nom­mée par Yas­ser Ara­fat en 1989, celle qui est alors mili­tante à ses côtés au sein du Fatah devient alors la pre­mière femme à repré­sen­ter la Pales­tine en Europe. Cette nomi­na­tion n’était pas ano­dine : elle mar­quait une volon­té de moder­ni­ser la repré­sen­ta­tion pales­ti­nienne et d’y inté­grer une dimen­sion cultu­relle forte. Elle sera ain­si appoin­tée en tant que Repré­sen­tante de l’OLP en Irlande, puis aux Pays-Bas (1990). Et ensuite comme Délé­guée géné­rale de la Pales­tine, d’abord en France (1994), puis fina­le­ment auprès de l’Union euro­péenne à Bruxelles (de 2005 à 2015). Leï­la Sha­hid incar­ne­ra pen­dant 25 ans, la voix de la Pales­tine en Europe avec com­ba­ti­vi­té. Une diplo­ma­tie mili­tante qui sera évi­dem­ment mar­quée par un usage intense de la culture.

La culture comme outil diplomatique

Car pour Leï­la Sha­hid, la culture n’était pas un simple orne­ment, mais une stra­té­gie poli­tique cen­trale visant à faire exis­ter la Pales­tine sur la scène inter­na­tio­nale. La diplo­ma­tie ne pou­vait se limi­ter aux négo­cia­tions poli­tiques ou aux réso­lu­tions inter­na­tio­nales. Ain­si, « si vrai­ment on veut créer un sen­ti­ment d’échange et de connais­sance du peuple pales­ti­nien, il faut dire ce que c’est que sa culture ». Elle a notam­ment été à l’origine de deux sai­sons cultu­relles majeures : le Prin­temps pales­ti­nien en France (1997) et le fes­ti­val Masa­rat en Bel­gique (2008). Ces évè­ne­ments visaient tant à dif­fu­ser la culture pales­ti­nienne qu’à chan­ger les repré­sen­ta­tions que le public euro­péen se fai­sait des Palestinien·nes. « L’audience de ces acti­vi­tés cultu­relles était beau­coup plus impor­tante que celle des dis­cours juri­diques de réso­lu­tions inter­na­tio­nales », consta­tait-elle.

Leï­la Sha­hid avait bien com­pris que la culture créait des liens humains là où la poli­tique échouait. « Ce sont des rap­ports humains entre Euro­péens et Pales­ti­niens, de citoyens à citoyens, entre poètes et ceux qui aiment la poé­sie, entre roman­ciers et ceux qui aiment lire, entre musi­ciens et mélo­manes. Et cela forme une com­mu­nau­té, on se sent égaux », expli­quait-elle en 2015.

Cette approche a par­ti­ci­pé à construire une soli­da­ri­té durable avec la cause pales­ti­nienne et à nous faire décou­vrir une Pales­tine vivante, créa­tive et rési­liente, loin des images de vic­ti­mi­sa­tion ou de vio­lence qui dominent sou­vent dans les médias. « La culture vaut toutes les diplo­ma­ties », concluait-elle 10 ans plus tard, en 2024, alors que, retrai­tée et désen­chan­tée par rap­port à l’échec des accords d’Oslo et de la négo­cia­tion, elle conti­nuait acti­ve­ment à pro­mou­voir la culture pales­ti­nienne de la dia­spo­ra dans le monde francophone.

La résistance culturelle face à l’effacement

En 2024, Gaza subit depuis près d’un an des bom­bar­de­ments détrui­sant tout et notam­ment des édi­fices patri­mo­niaux, des lieux de créa­tions et tuant de nombreux·ses artistes gazaoui·es. Leï­la Sha­hid – dévas­tée elle-même par la tour­nure des évè­ne­ments et la bas­cule que cela signi­fiait pour la région – reve­nait pour nous sur la stra­té­gie israé­lienne de des­truc­tion cultu­relle aus­si ancienne que l’occupation de la Pales­tine. Comme elle nous l’indiquait, les attaques contre la culture pales­ti­nienne ne relèvent pas du dom­mage col­la­té­ral et ne datent d’ailleurs pas de la guerre lan­cée par Israël suite aux attaques du 7 octobre 2023. Il s’agit d’une stra­té­gie déli­bé­rée visant à effa­cer l’identité pales­ti­nienne : le net­toyage cultu­rel se fait en même temps que le net­toyage eth­nique. Le but est de sup­pri­mer la socié­té pales­ti­nienne, son his­toire, sa culture (« Tout ce qui fait d’un peuple un peuple » pré­cise-t-elle) pour en faire une simple com­mu­nau­té errante, pour réduire les Palestinien·nes à l’état de « corps sans âmes, sans pas­sé, et donc sans ave­nir ». Pour, en somme, vali­der la pro­pa­gande israé­lienne d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Mais Leï­la Sha­hid n’en res­tait jamais à ce dou­lou­reux constat et aimait à rap­pe­ler la dia­lec­tique de la situa­tion en énon­çant le théo­rème d’Archimède. Comme tout corps plon­gé de haut en bas reçoit une pous­sée ver­ti­cale équi­va­lente de bas en haut qui le fait res­sur­gir, « plus on tente de faire dis­pa­raitre la Pales­tine et plus son peuple résiste », plus il s’exprime par néces­si­té vitale d’exister, plus sa pro­duc­tion cultu­relle s’intensifie en réac­tion. « On a une pro­duc­tion artis­tique et cultu­relle extrê­me­ment riche et pro­li­fique, qui équi­vaut à celle de pays quatre fois plus grands ! », s’émerveillait-elle. Une créa­tion riche et mul­tiple à même de faire exis­ter le peuple pales­ti­nien à qui est dénié le droit de vivre. Et de conclure sur ce qui est deve­nu l’un des piliers de la lutte pales­ti­nienne : « Ce qui sauve la Pales­tine de la ten­ta­tive d’effacement, c’est notre résis­tance cultu­relle ».

Puisse son héri­tage poli­tique, et la résis­tance cultu­relle qu’elle défen­dait ardem­ment, rai­son­ner aujourd’hui, alors que la Pales­tine est plus que jamais mena­cée de disparition.



Leïla Shahid nous aura accordé trois entretiens dont sont issues toutes les citations du présent article.

« Palestine Forever », propos recueillis par Sabine Beaucamp, 24/05/2011
« Leïla Shahid, 25 ans de diplomatie militante », propos recueillis par Aurélien Berthier, 28/05/2015
« Ce qui sauve la Palestine de la tentative d’effacement, c’est notre résistance culturelle », propos recueillis par Aurélien Berthier, 28/10/2024