« Je crois que j’ai été très jeune attirée par la dimension culturelle de la vie, et par toutes les formes d’expression artistiques. Je pense que ce n’est pas étranger au fait que j’ai grandi dans un pays où l’expression culturelle était très riche », nous confiait-elle en 2011, évoquant son enfance à Beyrouth. Cette sensibilité précoce, nourrie par la diversité du Liban – ses langues, ses religions, ses mouvements artistiques avant-gardistes –, s’est petit à petit transformée en conviction selon laquelle la culture pouvait être un puissant levier de transformation sociale et politique.
Jeune anthropologue dans les années 1970, Leïla Shahid a passé plusieurs années à étudier la structure sociale des camps de réfugié·es au Liban. Des camps qui accueillent depuis 1948 une grande partie des expulsé·es de la Nakba. Cette tragédie au cours de laquelle près de 700.000 Palestinien·nes avaient été contraint·es d’abandonner leurs terres et leurs villages sous la menace des troupes israéliennes. Elle en a tiré un enseignement qui la marquera toute sa vie : « Je me suis rendu compte que si cette population avait survécu à ce traumatisme fondateur et était restée très humaine malgré cet arrachement qu’a représenté la Nakba, c’était par l’attachement, non pas à la terre, mais à la culture : leur mémoire, leur musique, leurs danses, leurs chants, leurs poésies, leur littérature… Je suis restée fascinée par le fait que ce qui donnait aux Palestiniens la force de résister au rouleau compresseur de la négation totale israélienne, que ce qui donnait de la force à une société, c’était la culture. »
Nommée par Yasser Arafat en 1989, celle qui est alors militante à ses côtés au sein du Fatah devient alors la première femme à représenter la Palestine en Europe. Cette nomination n’était pas anodine : elle marquait une volonté de moderniser la représentation palestinienne et d’y intégrer une dimension culturelle forte. Elle sera ainsi appointée en tant que Représentante de l’OLP en Irlande, puis aux Pays-Bas (1990). Et ensuite comme Déléguée générale de la Palestine, d’abord en France (1994), puis finalement auprès de l’Union européenne à Bruxelles (de 2005 à 2015). Leïla Shahid incarnera pendant 25 ans, la voix de la Palestine en Europe avec combativité. Une diplomatie militante qui sera évidemment marquée par un usage intense de la culture.
La culture comme outil diplomatique
Car pour Leïla Shahid, la culture n’était pas un simple ornement, mais une stratégie politique centrale visant à faire exister la Palestine sur la scène internationale. La diplomatie ne pouvait se limiter aux négociations politiques ou aux résolutions internationales. Ainsi, « si vraiment on veut créer un sentiment d’échange et de connaissance du peuple palestinien, il faut dire ce que c’est que sa culture ». Elle a notamment été à l’origine de deux saisons culturelles majeures : le Printemps palestinien en France (1997) et le festival Masarat en Belgique (2008). Ces évènements visaient tant à diffuser la culture palestinienne qu’à changer les représentations que le public européen se faisait des Palestinien·nes. « L’audience de ces activités culturelles était beaucoup plus importante que celle des discours juridiques de résolutions internationales », constatait-elle.
Leïla Shahid avait bien compris que la culture créait des liens humains là où la politique échouait. « Ce sont des rapports humains entre Européens et Palestiniens, de citoyens à citoyens, entre poètes et ceux qui aiment la poésie, entre romanciers et ceux qui aiment lire, entre musiciens et mélomanes. Et cela forme une communauté, on se sent égaux », expliquait-elle en 2015.
Cette approche a participé à construire une solidarité durable avec la cause palestinienne et à nous faire découvrir une Palestine vivante, créative et résiliente, loin des images de victimisation ou de violence qui dominent souvent dans les médias. « La culture vaut toutes les diplomaties », concluait-elle 10 ans plus tard, en 2024, alors que, retraitée et désenchantée par rapport à l’échec des accords d’Oslo et de la négociation, elle continuait activement à promouvoir la culture palestinienne de la diaspora dans le monde francophone.
La résistance culturelle face à l’effacement
En 2024, Gaza subit depuis près d’un an des bombardements détruisant tout et notamment des édifices patrimoniaux, des lieux de créations et tuant de nombreux·ses artistes gazaoui·es. Leïla Shahid – dévastée elle-même par la tournure des évènements et la bascule que cela signifiait pour la région – revenait pour nous sur la stratégie israélienne de destruction culturelle aussi ancienne que l’occupation de la Palestine. Comme elle nous l’indiquait, les attaques contre la culture palestinienne ne relèvent pas du dommage collatéral et ne datent d’ailleurs pas de la guerre lancée par Israël suite aux attaques du 7 octobre 2023. Il s’agit d’une stratégie délibérée visant à effacer l’identité palestinienne : le nettoyage culturel se fait en même temps que le nettoyage ethnique. Le but est de supprimer la société palestinienne, son histoire, sa culture (« Tout ce qui fait d’un peuple un peuple » précise-t-elle) pour en faire une simple communauté errante, pour réduire les Palestinien·nes à l’état de « corps sans âmes, sans passé, et donc sans avenir ». Pour, en somme, valider la propagande israélienne d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».
Mais Leïla Shahid n’en restait jamais à ce douloureux constat et aimait à rappeler la dialectique de la situation en énonçant le théorème d’Archimède. Comme tout corps plongé de haut en bas reçoit une poussée verticale équivalente de bas en haut qui le fait ressurgir, « plus on tente de faire disparaitre la Palestine et plus son peuple résiste », plus il s’exprime par nécessité vitale d’exister, plus sa production culturelle s’intensifie en réaction. « On a une production artistique et culturelle extrêmement riche et prolifique, qui équivaut à celle de pays quatre fois plus grands ! », s’émerveillait-elle. Une création riche et multiple à même de faire exister le peuple palestinien à qui est dénié le droit de vivre. Et de conclure sur ce qui est devenu l’un des piliers de la lutte palestinienne : « Ce qui sauve la Palestine de la tentative d’effacement, c’est notre résistance culturelle ».
Puisse son héritage politique, et la résistance culturelle qu’elle défendait ardemment, raisonner aujourd’hui, alors que la Palestine est plus que jamais menacée de disparition.
Leïla Shahid nous aura accordé trois entretiens dont sont issues toutes les citations du présent article.
« Palestine Forever », propos recueillis par Sabine Beaucamp, 24/05/2011
« Leïla Shahid, 25 ans de diplomatie militante », propos recueillis par Aurélien Berthier, 28/05/2015
« Ce qui sauve la Palestine de la tentative d’effacement, c’est notre résistance culturelle », propos recueillis par Aurélien Berthier, 28/10/2024
