Depuis sa formation, le gouvernement Arizona n’a de cesse, par les mesures qu’il entend mettre en place de vouloir saper le pouvoir et le rôle politiques des syndicats. Notamment à travers sa mesure-phare qui supprime dans le temps les allocations de chômage. Après un tour d’horizon de cette panoplie de mesures qui visent à réduire à néant la conflictualité et parvenir ainsi à un autre modèle de société, il s’agira de montrer que des pistes alternatives existent.
Une vaste entreprise de droitisation de l’espace public est à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Celle-ci a normalisé les préceptes néolibéraux. Le seul « village gaulois » qui a un tant soit peu résisté, ce sont les syndicats. Ce qui lui a valu d’être qualifié de « dinosaure » et lui a placé une cible dans le dos.
Attaques législatives et juridiques
L’année 2025 aura ainsi vu l’intensification des attaques de la droite et du patronat contre les syndicats. Cette volonté de saper le mouvement syndical et ses actions s’est traduite par l’annonce d’une série de mesures dans l’accord de coalition du gouvernement Arizona.
Ainsi, on relèvera la mise sous pression de la concertation sociale via des délais contraignants (obligation de rendre des avis dans des délais assez courts, voire intenables), la limitation de la protection juridique des syndicats aux manifestations avec préavis de grève, ou encore l’exclusion des syndicats du Comité de gestion de la CAPAC (Caisse auxiliaire de paiement des allocations de chômage). Le motif invoqué étant le respect de la « neutralité » alors que nous y voyons plutôt une volonté de neutralisation du rôle politique des syndicats.
Nombreuses sont également les propositions de lois antisyndicales : imposer au syndicat une personnalité juridique1, rendre les primes syndicales touchées par les travailleur·euses syndiqué·es imposables ou encore obliger les grévistes à un service minimum qui annihilerait la capacité de nuisance de la grève. Si, à ce stade, cette pluie de propositions en reste à l’état d’exercice de musculation et d’attaques idéologiques, elle sert un narratif antisyndical qui vise à faire bouger la fenêtre d’Overton et saper ainsi la légitimité des actions syndicales.
Toujours d’un point de vue législatif, il convient de mentionner que l’infraction d’« entrave méchante à la circulation » qui avait suscité la condamnation des grévistes au Pont de Cheratte (2015) et au Port d’Anvers (2016) est maintenue dans le Code pénal. Par ailleurs, l’interdiction judiciaire de manifester — retirée lors de la précédente législature – et qui interdirait à certains prétendus fauteurs de trouble d’être dans le périmètre d’une manifestation — a été incluse dans l’accord de coalition fédérale de 2025. Une proposition en ce sens de la N‑VA a ainsi été déposée à la chambre en novembre 2025.
Enfin, il y a aussi l’avant-projet de loi Quintin (voir pages XX). Même si ce projet qui vise à interdire des organisations jugées « radicales » ou « extrémistes » ne ciblerait pas les organisations syndicales selon les concepteurs du projet, la méfiance reste de mise.
Outre l’aspect législatif, il convient également de citer la persistance des procédures sur requêtes unilatérale pour faire interdire les piquets de grève. Notons aussi que les manifestations interprofessionnelles contre les projets du gouvernement sont de plus en plus émaillées de faits de violences policières comme pour mieux intimider les participant·es. La manif du 12 mars 2026 a ainsi été le théâtre de nombreux faits rapportés.
Notons également, sur un autre plan, celui de la concertation sociale, que celle-ci est soit inexistante, soit sabotée par le ministre de l’Emploi qui refuse tout simplement les décisions prises et validées par les interlocuteurs sociaux. Ces camouflets réguliers n’ont d’ailleurs pas l’air d’émouvoir le banc patronal qui y siège au côté du banc syndical.
L’exclusion des chômeurs, une arme à double détente
Lors de la campagne électorale de 2024, le MR et les Engagés (qui se souvient du « bonus bosseur » ?) ont promis de redonner 500 euros à chaque travailleur-euses. Loin d’une augmentation généralisée, la réalisation de cette promesse a plutôt pris la forme de l’exclusion des chômeurs de plus de deux ans. Faisant fi au passage de nombreux cas particuliers (les aidants proches, les artistes,…). L’objectif annoncé de 180.000 exclusions en 2026 sera vraisemblablement dépassé. Ces exclusions vont causer des drames humains mais, double bingo pour le gouvernement, elles vont aussi avoir des conséquences importantes pour les organisations syndicales en tant qu’organismes de paiement ainsi qu’en tant que contre-pouvoirs.
Rappelons que le paiement des allocations de chômage est assuré soit par les organisations syndicales, soit par la CAPAC (un organisme public). Le rôle dévolu aux organisations syndicales est un héritage du mouvement ouvrier puisque celui-ci a tôt fait d’organiser des caisses d’entraide contre tous les risques face à un patron omnipotent. La protection offerte ainsi aux travailleur·euses permit de les affilier, mais aussi de modifier le rapport de force face au patronat et de pousser à la hausse les salaires. Un travailleur·euse protégé est en effet moins à la merci de l’arbitraire patronal et peut dire non et aura moins peur d’être au chômage. Ainsi, hier comme aujourd’hui, s’attaquer aux chômeur·euses et à leurs droits, c’est s’attaquer en réalité à tous les travailleur·euses.
Comme le rappelle Astrid Murango, vice-présidente de la Ligue des droits humains : « Au fil du temps, les syndicats ont offert de plus en plus de services à leurs membres — accompagnement social, aide juridique, voire l’accès à des loisirs à travers la construction de centres de vacances par exemple. Il faudra attendre le Pacte social de 1944 pour entériner le rôle des syndicats comme acteurs clés de la Sécurité sociale. Aujourd’hui, trois syndicats — la FGTB, la CSC, la CGSLB — ainsi qu’un organisme public, la CAPAC, sont agréés pour assurer le paiement des allocations. »
Or, une idée tente de se frayer une place dans les discours politiques de la droite actuellement : retirer l’agrément aux syndicats pour verser les allocations chômage en ne le confiant plus qu’à la CAPAC. Un véritable contresens économique puisque, comme le rapporte la RTBF, la gestion des cas de chômage par les syndicats est beaucoup moins couteuse que celle de la caisse publique : « Chaque cas géré par la Capac représente un surplus de 84 % pour l’Etat ». Il s’agit donc d’une proposition purement idéologique au nom d’une prétendue neutralité, heureusement pour le moment au stade de la gesticulation politique.
Conséquences pour les syndicats
En revanche, la limitation dans le temps du bénéfice des allocations de chômage qui est –elle effective va induire un ressac au sein des services chargés du paiement de ces allocations avec des restructurations en pagaille.
Dans le cadre de cette réforme du chômage, certain·es de ces exclu·es, trop éloigné·es du monde du travail, ne retrouveront pas le chemin de l’emploi. Il est fort probable qu’ils ne renouvelleront pas leurs cotisations syndicales non plus. Ce qui ne sera pas sans conséquences au sein des syndicats et sur les services que ceux-ci organisent.
Qui, à l’avenir, accompagnera celles et ceux qui, à la suite de leur exclusion, se désaffilieront des syndicats ?
Ces attaques politiques des droites contre le fonctionnement du syndicat, contre son rôle pour les travailleur·euses actifs et inactifs, contre le rôle construit sous l’État social depuis le début du 20e siècle, soumettent les organisations syndicales au défi suivant : comment garder le lien avec les exclu·es, et continuer de les défendre et de les organiser ?
Avec la réforme du chômage, le gouvernement fait donc coup double. D’une part, il parvient à imposer une vision de la société purement économique et individualiste qui culpabilise les accidenté·es de la vie. D’autre part il fragilise celles et ceux qui les défendent. Un véritable attentat contre la solidarité et le modèle social belge.
La contre-attaque de la forteresse assiégée
Face à l’érosion de l’État de droit, il est plus que jamais crucial de résister, d’exercer nos droits fondamentaux, de rappeler leur importance et de les mobiliser notamment dans le cadre d’actions judiciaires, malgré un succès contrasté.
Le syndicalisme doit se profiler comme acteur de transformation sociale en continuant de s’ouvrir aux problématiques portées par les mouvements associatifs revendicatifs et divers en les intégrant dans l’argumentaire syndical. Mais aussi à travers des alliances sur le terrain des luttes. Il s’agit également d’organiser la contestation via un front commun élargi à la société civile permettant d’agréger les luttes.
Cela devra passer par la (re)politisation des délégués et des affiliés sur les lieux de travail pour renforcer le pouvoir de négociation et diffuser des valeurs progressistes dans la société. Là où la précarité de l’emploi et l’insatisfaction au travail peuvent être analysées comme des facteurs déterminants du vote « contestataire », il s’agira de dépasser les intérêts individuels et corporatistes au profit d’une action collective convergente pour l’amélioration des conditions d’emploi et de travail de tous·tes les travailleur·euses. Cette re-politisation vise à bâtir une hégémonie alternative, articulée autour d’un projet de société cohérent et ancré dans une perspective de classe.
Rouvrir les imaginaires
Cette stratégie implique que le syndicat doit réapprendre à rêver et à faire rêver. Certes, il faut continuer le travail technique et ferrailler pour défendre les droits conquis mais il faut simultanément faire vivre un projet de transformation profonde de la société. Une vision alternative de celle-ci apte à changer le sens de la porte-fenêtre d’Overton. Rappelons que la Sécurité sociale, les services publics, les mutuelles ou les coopératives sont le fruit de luttes et d’utopies concrètes. Si la défense des droits conquis pousse à jouer sur le terrain de l’adversaire, ces cadres limitent fortement ce qu’il est possible de dire et d’imaginer. Il faut donc rouvrir des horizons, quitte à paraitre « irréalistes » dans un premier temps. Le match doit se jouer de l’autre côté du terrain : le nôtre.
Il s’agit non seulement de protéger ce qui existe, mais aussi de rouvrir l’imaginaire de ce qui pourrait exister. Il s’agit également, pour les syndicats, d’adapter sa manière de travailler, son offre et les résultats de son fonctionnement pour les travailleur·euses. S’adapter aux nouvelles évolutions et réalités économiques, à un marché du travail en mutation, aux évolutions des statuts des travailleurs, aux évolutions numériques. S’adapter aux jeunes travailleurs qui ont d’autres priorités. S’adapter à de nouveaux publics. Réfléchir quels services numériques et physiques proposer. Réfléchir aussi au répertoire d’action. Un fonctionnement mécanique et répétitif pourrait épuiser les militant·es sans faire mal aux adversaires ciblés. Comment éviter la lassitude mobilisatrice ? Comment mener la bataille culturelle ? Un véritable chantier se profile à l’horizon.
- Les syndicats sont des associations de fait et n’ont pas de personnalité juridique. L’octroi de la personnalité juridique permettrait aux adversaires des syndicats d’avoir une vision claire sur les fonds dont les syndicats disposent, et donc par exemple, de savoir combien de temps une grève pourrait durer.