Les syndicats sous pression

Neutralité ou fin de la conflictualité ?

Illustration : Matthieu Ossona de Mendez

Depuis sa for­ma­tion, le gou­ver­ne­ment Ari­zo­na n’a de cesse, par les mesures qu’il entend mettre en place de vou­loir saper le pou­voir et le rôle poli­tiques des syn­di­cats. Notam­ment à tra­vers sa mesure-phare qui sup­prime dans le temps les allo­ca­tions de chô­mage. Après un tour d’horizon de cette pano­plie de mesures qui visent à réduire à néant la conflic­tua­li­té et par­ve­nir ain­si à un autre modèle de socié­té, il s’agira de mon­trer que des pistes alter­na­tives existent.

Une vaste entre­prise de droi­ti­sa­tion de l’espace public est à l’œuvre depuis plu­sieurs décen­nies. Celle-ci a nor­ma­li­sé les pré­ceptes néo­li­bé­raux. Le seul « vil­lage gau­lois » qui a un tant soit peu résis­té, ce sont les syn­di­cats. Ce qui lui a valu d’être qua­li­fié de « dino­saure » et lui a pla­cé une cible dans le dos.

Attaques législatives et juridiques

L’année 2025 aura ain­si vu l’intensification des attaques de la droite et du patro­nat contre les syn­di­cats. Cette volon­té de saper le mou­ve­ment syn­di­cal et ses actions s’est tra­duite par l’annonce d’une série de mesures dans l’accord de coa­li­tion du gou­ver­ne­ment Arizona.

Ain­si, on relè­ve­ra la mise sous pres­sion de la concer­ta­tion sociale via des délais contrai­gnants (obli­ga­tion de rendre des avis dans des délais assez courts, voire inte­nables), la limi­ta­tion de la pro­tec­tion juri­dique des syn­di­cats aux mani­fes­ta­tions avec pré­avis de grève, ou encore l’exclusion des syn­di­cats du Comi­té de ges­tion de la CAPAC (Caisse auxi­liaire de paie­ment des allo­ca­tions de chô­mage). Le motif invo­qué étant le res­pect de la « neu­tra­li­té » alors que nous y voyons plu­tôt une volon­té de neu­tra­li­sa­tion du rôle poli­tique des syndicats.

Nom­breuses sont éga­le­ment les pro­po­si­tions de lois anti­syn­di­cales : impo­ser au syn­di­cat une per­son­na­li­té juri­dique1, rendre les primes syn­di­cales tou­chées par les travailleur·euses syndiqué·es impo­sables ou encore obli­ger les gré­vistes à un ser­vice mini­mum qui anni­hi­le­rait la capa­ci­té de nui­sance de la grève. Si, à ce stade, cette pluie de pro­po­si­tions en reste à l’état d’exercice de mus­cu­la­tion et d’attaques idéo­lo­giques, elle sert un nar­ra­tif anti­syn­di­cal qui vise à faire bou­ger la fenêtre d’Overton et saper ain­si la légi­ti­mi­té des actions syndicales.

Tou­jours d’un point de vue légis­la­tif, il convient de men­tion­ner que l’infraction d’« entrave méchante à la cir­cu­la­tion » qui avait sus­ci­té la condam­na­tion des gré­vistes au Pont de Che­ratte (2015) et au Port d’Anvers (2016) est main­te­nue dans le Code pénal. Par ailleurs, l’interdiction judi­ciaire de mani­fes­ter — reti­rée lors de la pré­cé­dente légis­la­ture – et qui inter­di­rait à cer­tains pré­ten­dus fau­teurs de trouble d’être dans le péri­mètre d’une mani­fes­ta­tion — a été incluse dans l’ac­cord de coa­li­tion fédé­rale de 2025. Une pro­po­si­tion en ce sens de la N‑VA a ain­si été dépo­sée à la chambre en novembre 2025.

Enfin, il y a aus­si l’avant-projet de loi Quin­tin (voir pages XX). Même si ce pro­jet qui vise à inter­dire des orga­ni­sa­tions jugées « radi­cales » ou « extré­mistes » ne cible­rait pas les orga­ni­sa­tions syn­di­cales selon les concep­teurs du pro­jet, la méfiance reste de mise.

Outre l’aspect légis­la­tif, il convient éga­le­ment de citer la per­sis­tance des pro­cé­dures sur requêtes uni­la­té­rale pour faire inter­dire les piquets de grève. Notons aus­si que les mani­fes­ta­tions inter­pro­fes­sion­nelles contre les pro­jets du gou­ver­ne­ment sont de plus en plus émaillées de faits de vio­lences poli­cières comme pour mieux inti­mi­der les participant·es. La manif du 12 mars 2026 a ain­si été le théâtre de nom­breux faits rap­por­tés.

Notons éga­le­ment, sur un autre plan, celui de la concer­ta­tion sociale, que celle-ci est soit inexis­tante, soit sabo­tée par le ministre de l’Emploi qui refuse tout sim­ple­ment les déci­sions prises et vali­dées par les inter­lo­cu­teurs sociaux. Ces camou­flets régu­liers n’ont d’ailleurs pas l’air d’émouvoir le banc patro­nal qui y siège au côté du banc syndical.

L’exclusion des chômeurs, une arme à double détente

Lors de la cam­pagne élec­to­rale de 2024, le MR et les Enga­gés (qui se sou­vient du « bonus bos­seur » ?) ont pro­mis de redon­ner 500 euros à chaque tra­vailleur-euses. Loin d’une aug­men­ta­tion géné­ra­li­sée, la réa­li­sa­tion de cette pro­messe a plu­tôt pris la forme de l’exclusion des chô­meurs de plus de deux ans. Fai­sant fi au pas­sage de nom­breux cas par­ti­cu­liers (les aidants proches, les artistes,…). L’objectif annon­cé de 180.000 exclu­sions en 2026 sera vrai­sem­bla­ble­ment dépas­sé. Ces exclu­sions vont cau­ser des drames humains mais, double bin­go pour le gou­ver­ne­ment, elles vont aus­si avoir des consé­quences impor­tantes pour les orga­ni­sa­tions syn­di­cales en tant qu’organismes de paie­ment ain­si qu’en tant que contre-pouvoirs.

Rap­pe­lons que le paie­ment des allo­ca­tions de chô­mage est assu­ré soit par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, soit par la CAPAC (un orga­nisme public). Le rôle dévo­lu aux orga­ni­sa­tions syn­di­cales est un héri­tage du mou­ve­ment ouvrier puisque celui-ci a tôt fait d’organiser des caisses d’entraide contre tous les risques face à un patron omni­po­tent. La pro­tec­tion offerte ain­si aux travailleur·euses per­mit de les affi­lier, mais aus­si de modi­fier le rap­port de force face au patro­nat et de pous­ser à la hausse les salaires. Un travailleur·euse pro­té­gé est en effet moins à la mer­ci de l’arbitraire patro­nal et peut dire non et aura moins peur d’être au chô­mage. Ain­si, hier comme aujourd’hui, s’attaquer aux chômeur·euses et à leurs droits, c’est s’attaquer en réa­li­té à tous les travailleur·euses.

Comme le rap­pelle Astrid Muran­go, vice-pré­si­dente de la Ligue des droits humains : « Au fil du temps, les syn­di­cats ont offert de plus en plus de ser­vices à leurs membres — accom­pa­gne­ment social, aide juri­dique, voire l’accès à des loi­sirs à tra­vers la construc­tion de centres de vacances par exemple. Il fau­dra attendre le Pacte social de 1944 pour enté­ri­ner le rôle des syn­di­cats comme acteurs clés de la Sécu­ri­té sociale. Aujourd’hui, trois syn­di­cats — la FGTB, la CSC, la CGSLB — ain­si qu’un orga­nisme public, la CAPAC, sont agréés pour assu­rer le paie­ment des allocations. »

Or, une idée tente de se frayer une place dans les dis­cours poli­tiques de la droite actuel­le­ment : reti­rer l’agrément aux syn­di­cats pour ver­ser les allo­ca­tions chô­mage en ne le confiant plus qu’à la CAPAC. Un véri­table contre­sens éco­no­mique puisque, comme le rap­porte la RTBF, la ges­tion des cas de chô­mage par les syn­di­cats est beau­coup moins cou­teuse que celle de la caisse publique : « Chaque cas géré par la Capac repré­sente un sur­plus de 84 % pour l’Etat ». Il s’agit donc d’une pro­po­si­tion pure­ment idéo­lo­gique au nom d’une pré­ten­due neu­tra­li­té, heu­reu­se­ment pour le moment au stade de la ges­ti­cu­la­tion politique.

Conséquences pour les syndicats

En revanche, la limi­ta­tion dans le temps du béné­fice des allo­ca­tions de chô­mage qui est –elle effec­tive va induire un res­sac au sein des ser­vices char­gés du paie­ment de ces allo­ca­tions avec des restruc­tu­ra­tions en pagaille.

Dans le cadre de cette réforme du chô­mage, certain·es de ces exclu·es, trop éloigné·es du monde du tra­vail, ne retrou­ve­ront pas le che­min de l’emploi. Il est fort pro­bable qu’ils ne renou­vel­le­ront pas leurs coti­sa­tions syn­di­cales non plus. Ce qui ne sera pas sans consé­quences au sein des syn­di­cats et sur les ser­vices que ceux-ci organisent.

Qui, à l’avenir, accom­pa­gne­ra celles et ceux qui, à la suite de leur exclu­sion, se désaf­fi­lie­ront des syndicats ?

Ces attaques poli­tiques des droites contre le fonc­tion­ne­ment du syn­di­cat, contre son rôle pour les travailleur·euses actifs et inac­tifs, contre le rôle construit sous l’État social depuis le début du 20e siècle, sou­mettent les orga­ni­sa­tions syn­di­cales au défi sui­vant : com­ment gar­der le lien avec les exclu·es, et conti­nuer de les défendre et de les organiser ?

Avec la réforme du chô­mage, le gou­ver­ne­ment fait donc coup double. D’une part, il par­vient à impo­ser une vision de la socié­té pure­ment éco­no­mique et indi­vi­dua­liste qui culpa­bi­lise les accidenté·es de la vie. D’autre part il fra­gi­lise celles et ceux qui les défendent. Un véri­table atten­tat contre la soli­da­ri­té et le modèle social belge.

La contre-attaque de la forteresse assiégée

Face à l’érosion de l’État de droit, il est plus que jamais cru­cial de résis­ter, d’exercer nos droits fon­da­men­taux, de rap­pe­ler leur impor­tance et de les mobi­li­ser notam­ment dans le cadre d’actions judi­ciaires, mal­gré un suc­cès contrasté.

Le syn­di­ca­lisme doit se pro­fi­ler comme acteur de trans­for­ma­tion sociale en conti­nuant de s’ouvrir aux pro­blé­ma­tiques por­tées par les mou­ve­ments asso­cia­tifs reven­di­ca­tifs et divers en les inté­grant dans l’argumentaire syn­di­cal. Mais aus­si à tra­vers des alliances sur le ter­rain des luttes. Il s’agit éga­le­ment d’organiser la contes­ta­tion via un front com­mun élar­gi à la socié­té civile per­met­tant d’agréger les luttes.

Cela devra pas­ser par la (re)politisation des délé­gués et des affi­liés sur les lieux de tra­vail pour ren­for­cer le pou­voir de négo­cia­tion et dif­fu­ser des valeurs pro­gres­sistes dans la socié­té. Là où la pré­ca­ri­té de l’emploi et l’insatisfaction au tra­vail peuvent être ana­ly­sées comme des fac­teurs déter­mi­nants du vote « contes­ta­taire », il s’agira de dépas­ser les inté­rêts indi­vi­duels et cor­po­ra­tistes au pro­fit d’une action col­lec­tive conver­gente pour l’amélioration des condi­tions d’emploi et de tra­vail de tous·tes les travailleur·euses. Cette re-poli­ti­sa­tion vise à bâtir une hégé­mo­nie alter­na­tive, arti­cu­lée autour d’un pro­jet de socié­té cohé­rent et ancré dans une pers­pec­tive de classe.

Rouvrir les imaginaires

Cette stra­té­gie implique que le syn­di­cat doit réap­prendre à rêver et à faire rêver. Certes, il faut conti­nuer le tra­vail tech­nique et fer­railler pour défendre les droits conquis mais il faut simul­ta­né­ment faire vivre un pro­jet de trans­for­ma­tion pro­fonde de la socié­té. Une vision alter­na­tive de celle-ci apte à chan­ger le sens de la porte-fenêtre d’Overton. Rap­pe­lons que la Sécu­ri­té sociale, les ser­vices publics, les mutuelles ou les coopé­ra­tives sont le fruit de luttes et d’utopies concrètes. Si la défense des droits conquis pousse à jouer sur le ter­rain de l’adversaire, ces cadres limitent for­te­ment ce qu’il est pos­sible de dire et d’imaginer. Il faut donc rou­vrir des hori­zons, quitte à paraitre « irréa­listes » dans un pre­mier temps. Le match doit se jouer de l’autre côté du ter­rain : le nôtre.

Il s’agit non seule­ment de pro­té­ger ce qui existe, mais aus­si de rou­vrir l’imaginaire de ce qui pour­rait exis­ter. Il s’agit éga­le­ment, pour les syn­di­cats, d’adapter sa manière de tra­vailler, son offre et les résul­tats de son fonc­tion­ne­ment pour les travailleur·euses. S’adapter aux nou­velles évo­lu­tions et réa­li­tés éco­no­miques, à un mar­ché du tra­vail en muta­tion, aux évo­lu­tions des sta­tuts des tra­vailleurs, aux évo­lu­tions numé­riques. S’adapter aux jeunes tra­vailleurs qui ont d’autres prio­ri­tés. S’adapter à de nou­veaux publics. Réflé­chir quels ser­vices numé­riques et phy­siques pro­po­ser. Réflé­chir aus­si au réper­toire d’action. Un fonc­tion­ne­ment méca­nique et répé­ti­tif pour­rait épui­ser les militant·es sans faire mal aux adver­saires ciblés. Com­ment évi­ter la las­si­tude mobi­li­sa­trice ? Com­ment mener la bataille cultu­relle ? Un véri­table chan­tier se pro­file à l’horizon.

  1. Les syn­di­cats sont des asso­cia­tions de fait et n’ont pas de per­son­na­li­té juri­dique. L’octroi de la per­son­na­li­té juri­dique per­met­trait aux adver­saires des syn­di­cats d’avoir une vision claire sur les fonds dont les syn­di­cats dis­posent, et donc par exemple, de savoir com­bien de temps une grève pour­rait durer.

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