Dans le processus d’affaiblissement des corps intermédiaires actuellement en cours, le secteur associatif est particulièrement pris pour cible par le gouvernement des droites. Geoffroy Carly est président de la chambre Éducation Permanente de la FESEFA, directeur des CEMEA et un des fondateurs du Collectif21. Il intervient régulièrement dans le débat sur le devenir de l’associatif et les enjeux de ce secteur. Pour nous, il replace les attaques de ces derniers mois dans la suite d’un mouvement plus ancien de marchandisation du secteur associatif et de sa progressive dépolitisation.
Comment analysez-vous cette séquence d’attaques que connait actuellement le secteur associatif belge francophone de la part des gouvernements des droites à différents niveaux de pouvoir ? Est-ce qu’on a connu dans l’histoire, depuis 1921, une période où les libertés associatives se voyaient autant attaquées ?
En 1921, on consacre la liberté associative au travers de la Loi sur les Associations sans but lucratif (ASBL) en disant que les gens peuvent se regrouper pour faire autre chose que du commerce et de l’industrie. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’idée de confier une part du pouvoir à des corps intermédiaires et des structures associatives qui soient parties prenantes des constructions démocratiques, est une espèce de credo largement partagé dans la société belge. Le champ associatif se structure jusque dans les années 1970 – 80 en dégageant progressivement des moyens financiers en adéquation dans le contexte d’un État social fort. On est alors vraiment dans l’idée qu’il faut développer le champ associatif, notamment autour des piliers chrétiens, socialistes et libéraux.
Dans les années 1980, c’est le tournant néolibéral de l’axe Thatcher/Reagan. Et on arrive aujourd’hui à un point de bascule totalement assumé qui a été consacré notamment par le Code des sociétés et des associations de 2019 (CSA), lequel voit les associations à nouveau incluses dans le monde des entreprises et du commerce. En tout cas pour ce qui est des logiques organisationnelles.
Aujourd’hui, le new public management [un modèle de gestion publique inspiré des méthodes du secteur privé. NDLR] organise nos modes de fonctionnement, la manière dont on doit rendre des comptes en tant qu’association et l’organisation du travail — mais aussi les logiques d’appels à projets, les marchés publics, etc. Les logiques du marché nous ont donc complètement récupérés. Cette croyance de la nécessité associative au mitan du 20e siècle s’est ainsi fait rattraper en plein par le monde marchand. Nous voilà aujourd’hui catalogués comme « non-marchand », une appellation « en creux » qui ne dit rien de nos ambitions. On est à la fin d’un cycle et si on ne réinvente pas d’autres modes de fonctionnement, de gestion et de rapport au pouvoir public, on risque très fort d’être complètement pris dans les règles normalisées de l’économie marchande.
Le CSA avait donc déjà fortement affaibli le fait associatif en Belgique ?
Oui, mais le droit a toujours un temps de retard sur la réalité sociale. La bascule, selon moi, se fait dès les années 2000. Et il a fallu deux décennies pour que ce soit pleinement assumé par le gouvernement et que les poches de résistance disparaissent. Mais aussi que la culture des personnes qui y agissaient celles-ci s’éteigne, puisque les gens qui étaient issus des mouvements de 1968 ont pris leur pension. On s’est professionnalisé et cette professionnalisation a souvent entrainé la perte d’une certaine culture associative plus militante. On a gagné en compétences, en efficacité. Et en même temps, on a perdu un peu d’une âme ou d’une histoire qui s’inscrivait dans des combats.
Les attaques actuelles seraient en somme le coup de grâce, l’aboutissement de ce long processus de marchandisation du secteur associatif ?
Je ne sais pas si les personnes au pouvoir les considèrent comme des attaques. Pour moi, elles sont simplement en train de tout mettre sous la matrice économique parce que c’est ce modèle-là qui doit, selon ses partisans, guider l’ensemble des réalités sociales et des réalités humaines. Pour eux, c’est le cours naturel des choses et il n’y a pas de contre-modèles.
Comment se traduit concrètement cette volonté aujourd’hui d’affaiblir le secteur ?
Je pense que le plus cinglant, c’est la dépolitisation. C’est-à-dire de considérer qu’avoir voix au chapitre politique et conduire le devenir de la cité ne sont légitimes qu’à partir du moment où on a eu le suffrage d’électeurs et d’électrices à un moment donné. Aujourd’hui, c’est l’œuvre d’une droite décomplexée, donc c’est beaucoup plus clair. Mais ces dynamiques, dans lesquelles on ne s’embête plus à consulter et concerter pour poursuivre simplement ses priorités politiques sur base d’une légitimité électorale, apparaissent dès le début des années 2000.
C’est donc la mort de la concertation ?
Effectivement, on considère que les personnes qui ont raison et qui doivent décider, ce sont celles qui sont élues, point. La question du débat public et politique s’est effacée progressivement. Au point qu’il est très difficile aujourd’hui d’avoir des conflits féconds, où l’on acte le désaccord et on s’organise pour voir comment le résoudre. En fait, aujourd’hui, on ne cherche même plus à le solutionner.
Ensuite, il y a l’inflation normative qui vient en rajouter une couche et interroge sans cesse la légitimité des actions qu’on mène et que nous devons traduire en chiffres ou dans des tableurs. Par exemple, il est devenu difficile aujourd’hui pour une ASBL d’ouvrir un compte en banque en raison des protocoles de contrôle devenus très stricts. En témoigne encore la « simplification administrative », par laquelle beaucoup de choses en réalité se complexifient, comme la confirmation annuelle sur le registre en ligne UBO des « bénéficiaires de notre structure » (nos administrateur·ices) censée nous faciliter la vie, mais qui en raison de mauvaises transmissions d’infos à la Banque Carrefour des Entreprises amènent des complications administratives sans nom. C’est chaque fois anecdotique, mais ce sont des petites mesures qui viennent se cumuler et compliquent de plus en plus le fait même de s’occuper d’une ASBL au quotidien.
Est-ce qu’on considère encore que le travail associatif poursuit des missions d’intérêt général ? Si oui, lesquelles et jusqu’où ? Est-ce qu’on lui laisse de l’autonomie d’action ou au contraire est-ce qu’on lui dicte – comme cela se fait de plus en plus — ce qu’il doit faire ? Ce qui revient à lui confier des missions de services publics délégués, sous l’angle d’appels à projets où tout est prévu d’en haut, à la fois les objectifs, la manière de travailler, les processus et la manière d’en rendre compte. Il ne nous reste alors plus qu’à obtempérer. Et si on obtempère, cela signifie qu’on perd toute l’expertise et toute la capacité d’action ascendante du champ associatif. Avec pour conséquence que nous n’aurons peut-être plus la possibilité de nous occuper de « zones grises », c’est-à-dire de situations qui n’étaient pas prévues. Précisément celles pour lesquelles les pouvoirs publics manquent de la souplesse nécessaire et que nous pouvons mieux traiter en raison de notre flexibilité, pour peu qu’on nous en laisse la latitude.
Le secteur associatif connait aussi de nombreuses coupes budgétaires…
Il y a des mesures qui sont en train de se mettre en place, mais on ne les sentira vraiment qu’entre 2027 et 2029, le secteur va morfler. Pour le moment, c’est plus une série d’effets d’annonces : on fait peur pour que les acteurs associatifs concernés en arrivent à se dire « c’est moins grave qu’on ne le pensait ». Mais on va quand même tout détricoter petit à petit. Et ce n’est pas tellement les mesures prises isolément qui vont avoir un grand impact, c’est leur cumul.
Le rapport 2025 de la LDH revient sur « la guerre des subsides » qui s’est produite en Flandre. À savoir un mouvement d’instrumentalisation des subsides visant à discipliner le secteur en retirant les financements publics de toutes les organisations qui avaient soutenu le mouvement de désobéissance civile Code Rouge. Est-ce qu’on doit craindre que des processus similaires arrivent côté francophone ?
On n’en est pas là aujourd’hui. Parce que la culture flamande est très différente de la culture francophone, mais aussi il y règne un tout autre climat politique. Mais néanmoins je pense qu’on est restés un peu naïfs par rapport au basculement des élections de 2024. Une croyance perdure à tort : les Engagés, en raison de leur histoire liée au monde associatif, vont le défendre. Or, ce n’est pas du tout le cas, parce que le personnel politique et la matrice de pensée ont changé. Et ça se traduit de manière très claire dans l’accord politique visant à arrêter de financer des structures dites « proches des partis politiques », prétendant qu’il s’agit de dévoiement de l’argent public et que c’est aux partis eux-mêmes de financer ces missions.
Cela dit deux choses. D’abord qu’il n’y aurait que les partis politiques qui pourraient faire de la politique et pas les associations. Et ça, c’est quand même très inquiétant sur un plan démocratique. Et ensuite, on met en place des critères qui ouvrent la porte à une chasse idéologique plus large. Aujourd’hui, ils ne concernent que certaines organisations (jeunesse politique, centres d’études…), mais ça enclenche une bataille de dépolitisation du secteur associatif pour le dégager de la conduite de la cité. Et ça, de mon point de vue, c’est extrêmement dangereux.
Les Engagés suivent le MR dans une forme de loyauté gouvernementale un peu aveugle. Si on prend un peu de recul et qu’on regarde ce qu’ils visent comme structures aujourd’hui, ce sont donc les centres d’études des partis (l’espace où on réfléchit) ; les jeunesses politiques (le renouvellement et potentiellement l’espace critique des partis) ; et les centres d’archives (l’histoire). Si viser ces trois composantes-là, la jeunesse, la réflexion et l’histoire, ce n’est pas une posture fasciste, je ne sais pas ce que c’est.
Autre mesure, la loi de décembre 2025 qui diminue la déductibilité fiscale des dons aux associations. Ça participe aussi à cet affaiblissement du secteur ?
Oui, ça touche un certain pan du secteur. Mais de fait, c’est une fragilisation complémentaire et qui dit aussi aux individus qui donnaient de l’argent aux structures, vous donnerez moins demain. C’est une mesure strictement budgétaire qui dit que l’État n’a pas à soutenir ce qui est de l’ordre du caritatif. Ça m’évoque d’ailleurs le modèle anglo-saxon dans lequel l’associatif ne rapporterait rien au PIB et doit donc sortir du giron de l’État pour reposer essentiellement sur la charité.
Parmi l’ensemble des attaques, il y a évidemment le projet de loi Quintin visant à dissoudre les organisations jugées « radicales » sur simple décision des ministres. En quoi cela représente-t-il une menace majeure pour l’associatif ?
Ce projet de loi, qui s’est fait dézinguer au Conseil d’État, fait partie de la même idée plus globale d’un contrôle idéologique qui refuse que l’associatif se mêle d’une manière ou d’une autre du politique, qu’il devienne un contre-pouvoir quel qu’il soit. Et ça, c’est particulièrement dangereux en démocratie.
En réalité, ce sont deux options qui s’opposent. D’un côté un champ associatif qui devrait suivre un principe de stricte neutralité. Et de l’autre, le choix de la vivacité plurielle, c’est-à-dire du financement du pluralisme et du débat, option que nous défendons dans le secteur socioculturel. Cela renvoie aussi à des visions démocratiques très différentes. D’un côté, c’est le pilotage par en haut, le suffrage représentatif étant l’alpha et l’oméga de tout. Et de l’autre, l’affirmation que c’est de la diversité que va naitre la démocratie et du pluriel que va naitre l’intérêt général. Et non pas de la neutralisation de tout, avec des élites élues qui auraient une vision bonne pour tout le monde. Le gouvernement actuel fait clairement le choix de la neutralité au détriment de la pluralité.
C’est une remise en cause complète du Pacte culturel mis en place en 1973 qui fait pourtant la force de la Belgique en termes de compromis et de prise en compte des différentes identités qui composent le pays. Le Pacte culturel est une loi qui vise à garantir une paix démocratique en reconnaissant le pluralisme dans les institutions culturelles publiques. Il s’agit donc de s’assurer que toutes les tendances idéologique et philosophique soient représentées pour la conduite des politiques culturelles. Et non pas que l’une d’entre elles domine les autres. On garantit ainsi qu’il y ait de la place pour tout le monde, c’est-à-dire pour tous les groupes politiques représentés au Parlement. Or, les législations qu’on tente aujourd’hui de faire passer pour dégommer les organisations proches des partis viennent s’opposer frontalement à ce Pacte culturel, puisque celui-ci dit explicitement que doivent participer de la conduite des politiques culturelles l’ensemble des tendances représentées. Cela veut dire que sur un sujet, le décideur entendra tout de même l’avis de quatre ou cinq voix différentes du spectre politique, ce qui prémunit mieux de la pensée unique.
La neutralité invoquée par la droite semble souvent être un outil pour tenter de neutraliser le secteur associatif…
Effectivement, l’appel à la neutralité est toujours une tentative de neutralisation. Car fondamentalement, on n’est pas neutre dans nos secteurs : on poursuit du progrès social, on poursuit un renforcement de l’humanité. Il y a des lois qui consacrent ça. On est dans une posture où on ne doit évidemment pas être dans l’endoctrinement des gens, mais on doit assumer que nous sommes situés dans la chose publique, dans le progrès social et dans la défense des droits. Et ça, il faut le revendiquer particulièrement. L’appel à la neutralité, c’est une volonté de dépolitisation et c’est souvent une neutralisation d’une série de droits humains et de protections. Ce n’est absolument pas fait pour protéger les gens.
Comment expliquer que les mouvements d’éducation permanente soient particulièrement visés ?
Tout simplement car l’éducation permanente est un contre-pouvoir qui s’exprime, qui porte une voix critique — c’est le décret [du 17 juillet 2003, relatif à l’éducation permanente. NDLR] qui nous le demande — et donc, pour des personnes qui pensent avoir raison, c’est un peu embêtant. De nouveau, les voix discordantes ne sont pas légitimes aux yeux des vainqueurs des élections.
Est-ce à dire qu’avec ces attaques et ces menaces, avoir un discours politisé sera de moins en moins toléré à l’avenir ? Que la possibilité même d’une critique organisée et financée risque de disparaitre en Belgique ?
Pour le moment, on a le droit pour nous au sein du champ de l’éducation permanente. Notre décret nous le permet et même nous l’impose et le Pacte culturel nous protège. La question, ce sont les lois qui sont en train d’être votées maintenant. La FESEFA (Fédération des Employeurs des Secteurs de l’Éducation permanente et de la Formation des Adultes) va introduire des recours auprès de la Cour constitutionnelle pour qu’elles soient jugées anticonstitutionnelles. On espère les casser. Aujourd’hui, on peut utiliser les instruments qu’on a pour se protéger, mais jusqu’où les instruments vont être eux-mêmes résistants dans le temps au regard de l’évolution des majorités politiques en place ? C’est assez fragile quand on regarde les choses de près. Pour le moment, on a le droit pour nous et on peut continuer à le faire, mais on est tributaire des évolutions législatives. Tous les garde-fous qu’on a pu, dans l’histoire mettre en place pour garantir des formes démocratiques qui nous paraissent intéressantes et éviter des pouvoirs extrémistes ou des dérives autoritaires, ne sont pas gravés dans le marbre… Les instruments existent aujourd’hui pour nous défendre, mais il faut s’assurer que ce que l’on a conquis
C’est quoi les représentations qu’on se fait du fait associatif ou de l’éducation populaire à droite ? C’est quoi les imaginaires qui guident toutes ces mesures visant à l’affaiblissement du secteur associatif ?
Dans la matrice de pensée qui se base sur le modèle économique comme devant conduire toute l’humanité, le champ associatif est perçu comme peu rentable. Le matériau qu’on va traiter n’est pas un matériau capitalisable en tant que tel. C’est du matériau humain, social, dont on ne va jamais tirer de dividendes. C’est pourquoi l’associatif est perçu comme une charge, comme un coût, et non comme une participation aux politiques publiques, comme le sont d’autres dépenses comme les pensions, des autoroutes, etc. C’est juste un coût. Et comme « il faut bien réduire les coûts », il devient variable d’ajustement.
L’idée, c’est que l’associatif serait comme une anomalie dans le système capitaliste ?
Non, je pense qu’il est toléré à partir du moment où il s’agit d’œuvres de bienfaisance, avec des gens qui viennent réparer des choses par pure charité. Mais à partir du moment où cet associatif joue un rôle politique et social, où il traite des questions sociétales ou sociales qui ont donc à voir avec l’État et la conduite de la cité, alors il devient dérangeant, parce que ça veut dire qu’il faut discuter avec lui : ça a un coût, des implications et vient réinterroger la redistribution des richesses.
C’est pourquoi il doit être « domestiqué » via des appels à projets, des marchés publics, etc. ?
Plus l’associatif est assujetti et dépendant, plus on va être des petites PME, d’autant que le label « associatif » ne garantit rien. Aujourd’hui, pour être une ASBL dans le CSA, on peut n’être que deux personnes à s’associer. Ce faisant, on perd l’idée qu’une ASBL soit un collectif de volontaires venant défendre quelque chose qui les dépasse et pas juste une communauté d’intérêts, temporaire ou sur le long terme.
À cet égard, on gagnerait probablement à avoir au sein du CSA plusieurs types de profils de structures pour spécifier la nature différente des ASBL. D’une part les organisations qui ont un objet social vraiment désintéressé et qui poursuivent l’intérêt général. Et puis, d’autre part, les structures qui pourraient être des communautés d’intérêts particuliers — qui peuvent être très chouettes en soi -, mais qui ne sont jamais que des petites PME sous statut d’ASBL. Cela fait sans doute du tort à l’associatif, en termes d’image, de considérer qu’une association, cela peut être un peu tout et n’importe quoi. Le club de Pétanque de Forest et l’hôpital Saint-Luc sont deux ASBL, mais n’ont évidemment rien à voir.
Au sein du secteur associatif, quelles sont les pistes pour résister et ne pas se décourager face aux coups de boutoir des droites ?
Je crois qu’il faut rester joyeux. On ne peut pas se laisser entrainer dans des passions tristes et celles des combats qu’on aurait déjà perdus. Il faut qu’on recrée quelque chose où on se dit qu’on peut arriver à gagner des choses.
Sur un plan pratique, je pense qu’il faut préserver les éléments de droit qui sont en notre faveur comme le Pacte culturel ou la Constitution. Il faut qu’on s’appuie dessus et qu’on s’autorise beaucoup plus à être dans la dénonciation de ce qui n’est pas conforme au droit. À certains moments, on se laisse avoir par des mesures administratives ou législatives sans les remettre en cause, alors qu’elles sont profondément injustes au regard du droit et pas simplement dans l’appréciation que nous en faisons. Il faut donc qu’on s’oppose plus souvent avec les instruments du droit à notre disposition.
Plus globalement, posons-nous la question de savoir comment, dans les associations, on cultive une culture politique pour que le travail associatif continue à avoir du sens et ne soit pas juste un boulot comme un autre, un peu moins payé, mais avec beaucoup plus d’âme. Qu’est-ce qui fait culture dans les associations aujourd’hui ? Comment conserver et transmettre une culture militante et politique aujourd’hui ? À quoi on participe ? Est-on en train de vendre notre âme ou bien est-ce le moyen de garder la tête hors de l’eau ? C’est d’autant plus important que le secteur s’étant professionnalisé, on se retrouve aujourd’hui avec des gens qui viennent en étant formés différemment qu’hier. Mais aussi avec une autre appétence et un autre rapport au travail ou aux cultures institutionnelles. Il faut donc faire en sorte que les travailleur·euses de l’associatif se (re)posent ces questions. Car on peut attendre de l’associatif un peu plus de regard critique et de propositions innovantes qu’ailleurs.
Mais pour ça, il faut ménager du temps pour penser. Et donc résister aussi aux injonctions d’en faire toujours plus avec moins de temps. Arriver à se dire à un moment donné « ben là, stop, on s’arrête ». On a fait ce qu’on devait faire, on ne va pas en faire plus et on va réfléchir et ne pas juste agir. Parce que ça va nous aider à penser, donc ça va nous aider à mettre des choses en place pour la suite. Parce qu’on est quand même constamment le nez dans le guidon. Donc ce serait intéressant de revendiquer des espaces pour penser, comme on en dispose dans l’éducation permanente, pour que dans toutes les associations, on ait des temps de réflexion, d’interrogation sur ce qu’on fait. De se donner les moyens de réfléchir à nos actions et de les réorienter au regard de ce qu’on a réfléchi.
Même si toutes ces mesures ne sont pas encore effectives, les discours remettant en cause la légitimité des associations ont déjà des effets qui font que certaines ASBL s’autocensurent ou lissent leur discours en espérant tirer leur épingle du jeu…
Oui, et les gouvernements de droite, décomplexés, le font à dessein ! Quand ils font des effets d’annonce pour qu’on se dise « ouf, c’est moins grave que prévu », ça nous oblige déjà, nous, à avoir des postures défensives ou à restreindre certaines choses qu’on ferait ou qu’on dirait. C’est particulièrement inhibant. Cela veut dire qu’il faut qu’on prenne le temps de comprendre ce qui est dit et pourquoi, et puis de voir si on répond ou non à ça. C’est-à-dire si on en tient compte ou non. Mais également d’envisager de s’autoriser des chemins de traverse et des décalages par rapport à ce qui est prescrit. Ce n’est pas évident.
Et qu’en est-il du projet d’Observatoire de la liberté associative ? En quoi consiste-t-il ? Et pourrait-il permettre de défendre le secteur ?
Cet Observatoire existera sous forme de personne morale dès cette année 2026. Il va réunir des associations de tous horizons, de tous formats et de tous secteurs. Il aura comme mandat de poursuivre les réflexions qu’on a eues jusqu’à présent au sein du Collectif21. Même si on a peu de chances d’avoir un financement à moyen terme, il nous paraissait nécessaire de le créer pour que la question demeure vivante et qu’on commence à relier dès maintenant secteur académique et monde associatif. On s’y demandera comment va le monde associatif et on tentera de voir ce qui vient l’entraver ou au contraire le soutenir.
Et si on se projette plus loin, lors d’une alternance politique en 2029 plus favorable aux progressistes et au secteur associatif, quelles mesures peut-on déjà porter au niveau politique pour reconstruire et renforcer les libertés associatives et la critique sociale qui auront été mises à rude épreuve ?
Il y a un vieux machin qui s’appelle la Charte associative. On gagnerait à la réactualiser. Il s’agissait d’un contrat moral entre les administrations, les politiques et les associations qui garantissaient les droits des associations. On pourrait la remettre sur le métier pour améliorer la reconnaissance des droits et de l’autonomie des associations. Avec cette idée que si l’administration doit évidemment contrôler et s’assurer de la bonne distribution de l’argent public, il faut en même temps garantir la non-ingérence des pouvoirs publics dans la conduite de l’association. Et également garantir des espaces de concertation et remettre en place des schémas de co-construction des politiques publiques avec l’associatif.