Entretien avec Geoffroy Carly

Résister à la marchandisation et à la dépolitisation de l’associatif

Illustration : Simon Boillat

Dans le pro­ces­sus d’af­fai­blis­se­ment des corps inter­mé­diaires actuel­le­ment en cours, le sec­teur asso­cia­tif est par­ti­cu­liè­re­ment pris pour cible par le gou­ver­ne­ment des droites. Geof­froy Car­ly est pré­sident de la chambre Édu­ca­tion Per­ma­nente de la FESEFA, direc­teur des CEMEA et un des fon­da­teurs du Collectif21. Il inter­vient régu­liè­re­ment dans le débat sur le deve­nir de l’as­so­cia­tif et les enjeux de ce sec­teur. Pour nous, il replace les attaques de ces der­niers mois dans la suite d’un mou­ve­ment plus ancien de mar­chan­di­sa­tion du sec­teur asso­cia­tif et de sa pro­gres­sive dépolitisation.

Comment analysez-vous cette séquence d’attaques que connait actuellement le secteur associatif belge francophone de la part des gouvernements des droites à différents niveaux de pouvoir ? Est-ce qu’on a connu dans l’histoire, depuis 1921, une période où les libertés associatives se voyaient autant attaquées ?

En 1921, on consacre la liber­té asso­cia­tive au tra­vers de la Loi sur les Asso­cia­tions sans but lucra­tif (ASBL) en disant que les gens peuvent se regrou­per pour faire autre chose que du com­merce et de l’in­dus­trie. Au sor­tir de la Deuxième Guerre mon­diale, l’idée de confier une part du pou­voir à des corps inter­mé­diaires et des struc­tures asso­cia­tives qui soient par­ties pre­nantes des construc­tions démo­cra­tiques, est une espèce de cre­do lar­ge­ment par­ta­gé dans la socié­té belge. Le champ asso­cia­tif se struc­ture jusque dans les années 1970 – 80 en déga­geant pro­gres­si­ve­ment des moyens finan­ciers en adé­qua­tion dans le contexte d’un État social fort. On est alors vrai­ment dans l’idée qu’il faut déve­lop­per le champ asso­cia­tif, notam­ment autour des piliers chré­tiens, socia­listes et libéraux.

Dans les années 1980, c’est le tour­nant néo­li­bé­ral de l’axe Thatcher/Reagan. Et on arrive aujourd’hui à un point de bas­cule tota­le­ment assu­mé qui a été consa­cré notam­ment par le Code des socié­tés et des asso­cia­tions de 2019 (CSA), lequel voit les asso­cia­tions à nou­veau incluses dans le monde des entre­prises et du com­merce. En tout cas pour ce qui est des logiques organisationnelles.

Aujourd’hui, le new public mana­ge­ment [un modèle de ges­tion publique ins­pi­ré des méthodes du sec­teur pri­vé. NDLR] orga­nise nos modes de fonc­tion­ne­ment, la manière dont on doit rendre des comptes en tant qu’as­so­cia­tion et l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail — mais aus­si les logiques d’appels à pro­jets, les mar­chés publics, etc. Les logiques du mar­ché nous ont donc com­plè­te­ment récu­pé­rés. Cette croyance de la néces­si­té asso­cia­tive au mitan du 20e siècle s’est ain­si fait rat­tra­per en plein par le monde mar­chand. Nous voi­là aujourd’­hui cata­lo­gués comme « non-mar­chand », une appel­la­tion « en creux » qui ne dit rien de nos ambi­tions. On est à la fin d’un cycle et si on ne réin­vente pas d’autres modes de fonc­tion­ne­ment, de ges­tion et de rap­port au pou­voir public, on risque très fort d’être com­plè­te­ment pris dans les règles nor­ma­li­sées de l’é­co­no­mie marchande.

Le CSA avait donc déjà fortement affaibli le fait associatif en Belgique ?

Oui, mais le droit a tou­jours un temps de retard sur la réa­li­té sociale. La bas­cule, selon moi, se fait dès les années 2000. Et il a fal­lu deux décen­nies pour que ce soit plei­ne­ment assu­mé par le gou­ver­ne­ment et que les poches de résis­tance dis­pa­raissent. Mais aus­si que la culture des per­sonnes qui y agis­saient celles-ci s’éteigne, puisque les gens qui étaient issus des mou­ve­ments de 1968 ont pris leur pen­sion. On s’est pro­fes­sion­na­li­sé et cette pro­fes­sion­na­li­sa­tion a sou­vent entrai­né la perte d’une cer­taine culture asso­cia­tive plus mili­tante. On a gagné en com­pé­tences, en effi­ca­ci­té. Et en même temps, on a per­du un peu d’une âme ou d’une his­toire qui s’ins­cri­vait dans des combats.

Les attaques actuelles seraient en somme le coup de grâce, l’aboutissement de ce long processus de marchandisation du secteur associatif ?

Je ne sais pas si les per­sonnes au pou­voir les consi­dèrent comme des attaques. Pour moi, elles sont sim­ple­ment en train de tout mettre sous la matrice éco­no­mique parce que c’est ce modèle-là qui doit, selon ses par­ti­sans, gui­der l’en­semble des réa­li­tés sociales et des réa­li­tés humaines. Pour eux, c’est le cours natu­rel des choses et il n’y a pas de contre-modèles.

Comment se traduit concrètement cette volonté aujourd’hui d’affaiblir le secteur ?

Je pense que le plus cin­glant, c’est la dépo­li­ti­sa­tion. C’est-à-dire de consi­dé­rer qu’a­voir voix au cha­pitre poli­tique et conduire le deve­nir de la cité ne sont légi­times qu’à par­tir du moment où on a eu le suf­frage d’é­lec­teurs et d’électrices à un moment don­né. Aujourd’­hui, c’est l’œuvre d’une droite décom­plexée, donc c’est beau­coup plus clair. Mais ces dyna­miques, dans les­quelles on ne s’embête plus à consul­ter et concer­ter pour pour­suivre sim­ple­ment ses prio­ri­tés poli­tiques sur base d’une légi­ti­mi­té élec­to­rale, appa­raissent dès le début des années 2000.

C’est donc la mort de la concertation ?

Effec­ti­ve­ment, on consi­dère que les per­sonnes qui ont rai­son et qui doivent déci­der, ce sont celles qui sont élues, point. La ques­tion du débat public et poli­tique s’est effa­cée pro­gres­si­ve­ment. Au point qu’il est très dif­fi­cile aujourd’­hui d’avoir des conflits féconds, où l’on acte le désac­cord et on s’or­ga­nise pour voir com­ment le résoudre. En fait, aujourd’hui, on ne cherche même plus à le solutionner.

Ensuite, il y a l’in­fla­tion nor­ma­tive qui vient en rajou­ter une couche et inter­roge sans cesse la légi­ti­mi­té des actions qu’on mène et que nous devons tra­duire en chiffres ou dans des tableurs. Par exemple, il est deve­nu dif­fi­cile aujourd’hui pour une ASBL d’ouvrir un compte en banque en rai­son des pro­to­coles de contrôle deve­nus très stricts. En témoigne encore la « sim­pli­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive », par laquelle beau­coup de choses en réa­li­té se com­plexi­fient, comme la confir­ma­tion annuelle sur le registre en ligne UBO des « béné­fi­ciaires de notre struc­ture » (nos administrateur·ices) cen­sée nous faci­li­ter la vie, mais qui en rai­son de mau­vaises trans­mis­sions d’infos à la Banque Car­re­four des Entre­prises amènent des com­pli­ca­tions admi­nis­tra­tives sans nom. C’est chaque fois anec­do­tique, mais ce sont des petites mesures qui viennent se cumu­ler et com­pliquent de plus en plus le fait même de s’occuper d’une ASBL au quotidien.

Est-ce qu’on consi­dère encore que le tra­vail asso­cia­tif pour­suit des mis­sions d’in­té­rêt géné­ral ? Si oui, les­quelles et jus­qu’où ? Est-ce qu’on lui laisse de l’au­to­no­mie d’ac­tion ou au contraire est-ce qu’on lui dicte – comme cela se fait de plus en plus — ce qu’il doit faire ? Ce qui revient à lui confier des mis­sions de ser­vices publics délé­gués, sous l’angle d’appels à pro­jets où tout est pré­vu d’en haut, à la fois les objec­tifs, la manière de tra­vailler, les pro­ces­sus et la manière d’en rendre compte. Il ne nous reste alors plus qu’à obtem­pé­rer. Et si on obtem­père, cela signi­fie qu’on perd toute l’ex­per­tise et toute la capa­ci­té d’ac­tion ascen­dante du champ asso­cia­tif. Avec pour consé­quence que nous n’aurons peut-être plus la pos­si­bi­li­té de nous occu­per de « zones grises », c’est-à-dire de situa­tions qui n’étaient pas pré­vues. Pré­ci­sé­ment celles pour les­quelles les pou­voirs publics manquent de la sou­plesse néces­saire et que nous pou­vons mieux trai­ter en rai­son de notre flexi­bi­li­té, pour peu qu’on nous en laisse la latitude.

Le secteur associatif connait aussi de nombreuses coupes budgétaires…

Il y a des mesures qui sont en train de se mettre en place, mais on ne les sen­ti­ra vrai­ment qu’entre 2027 et 2029, le sec­teur va mor­fler. Pour le moment, c’est plus une série d’ef­fets d’an­nonces : on fait peur pour que les acteurs asso­cia­tifs concer­nés en arrivent à se dire « c’est moins grave qu’on ne le pen­sait ». Mais on va quand même tout détri­co­ter petit à petit. Et ce n’est pas tel­le­ment les mesures prises iso­lé­ment qui vont avoir un grand impact, c’est leur cumul.

Le rapport 2025 de la LDH revient sur « la guerre des subsides » qui s’est produite en Flandre. À savoir un mouvement d’instrumentalisation des subsides visant à discipliner le secteur en retirant les financements publics de toutes les organisations qui avaient soutenu le mouvement de désobéissance civile Code Rouge. Est-ce qu’on doit craindre que des processus similaires arrivent côté francophone ?

On n’en est pas là aujourd’­hui. Parce que la culture fla­mande est très dif­fé­rente de la culture fran­co­phone, mais aus­si il y règne un tout autre cli­mat poli­tique. Mais néan­moins je pense qu’on est res­tés un peu naïfs par rap­port au bas­cu­le­ment des élec­tions de 2024. Une croyance per­dure à tort : les Enga­gés, en rai­son de leur his­toire liée au monde asso­cia­tif, vont le défendre. Or, ce n’est pas du tout le cas, parce que le per­son­nel poli­tique et la matrice de pen­sée ont chan­gé. Et ça se tra­duit de manière très claire dans l’accord poli­tique visant à arrê­ter de finan­cer des struc­tures dites « proches des par­tis poli­tiques », pré­ten­dant qu’il s’agit de dévoie­ment de l’argent public et que c’est aux par­tis eux-mêmes de finan­cer ces missions.

Cela dit deux choses. D’abord qu’il n’y aurait que les par­tis poli­tiques qui pour­raient faire de la poli­tique et pas les asso­cia­tions. Et ça, c’est quand même très inquié­tant sur un plan démo­cra­tique. Et ensuite, on met en place des cri­tères qui ouvrent la porte à une chasse idéo­lo­gique plus large. Aujourd’hui, ils ne concernent que cer­taines orga­ni­sa­tions (jeu­nesse poli­tique, centres d’études…), mais ça enclenche une bataille de dépo­li­ti­sa­tion du sec­teur asso­cia­tif pour le déga­ger de la conduite de la cité. Et ça, de mon point de vue, c’est extrê­me­ment dangereux.

Les Enga­gés suivent le MR dans une forme de loyau­té gou­ver­ne­men­tale un peu aveugle. Si on prend un peu de recul et qu’on regarde ce qu’ils visent comme struc­tures aujourd’­hui, ce sont donc les centres d’é­tudes des par­tis (l’es­pace où on réflé­chit) ; les jeu­nesses poli­tiques (le renou­vel­le­ment et poten­tiel­le­ment l’es­pace cri­tique des par­tis) ; et les centres d’ar­chives (l’his­toire). Si viser ces trois com­po­santes-là, la jeu­nesse, la réflexion et l’his­toire, ce n’est pas une pos­ture fas­ciste, je ne sais pas ce que c’est.

Autre mesure, la loi de décembre 2025 qui diminue la déductibilité fiscale des dons aux associations. Ça participe aussi à cet affaiblissement du secteur ?

Oui, ça touche un cer­tain pan du sec­teur. Mais de fait, c’est une fra­gi­li­sa­tion com­plé­men­taire et qui dit aus­si aux indi­vi­dus qui don­naient de l’argent aux struc­tures, vous don­ne­rez moins demain. C’est une mesure stric­te­ment bud­gé­taire qui dit que l’État n’a pas à sou­te­nir ce qui est de l’ordre du cari­ta­tif. Ça m’évoque d’ailleurs le modèle anglo-saxon dans lequel l’associatif ne rap­por­te­rait rien au PIB et doit donc sor­tir du giron de l’État pour repo­ser essen­tiel­le­ment sur la charité.

Parmi l’ensemble des attaques, il y a évidemment le projet de loi Quintin visant à dissoudre les organisations jugées « radicales » sur simple décision des ministres. En quoi cela représente-t-il une menace majeure pour l’associatif ?

Ce pro­jet de loi, qui s’est fait dézin­guer au Conseil d’État, fait par­tie de la même idée plus glo­bale d’un contrôle idéo­lo­gique qui refuse que l’as­so­cia­tif se mêle d’une manière ou d’une autre du poli­tique, qu’il devienne un contre-pou­voir quel qu’il soit. Et ça, c’est par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux en démocratie.

En réa­li­té, ce sont deux options qui s’op­posent. D’un côté un champ asso­cia­tif qui devrait suivre un prin­cipe de stricte neu­tra­li­té. Et de l’autre, le choix de la viva­ci­té plu­rielle, c’est-à-dire du finan­ce­ment du plu­ra­lisme et du débat, option que nous défen­dons dans le sec­teur socio­cul­tu­rel. Cela ren­voie aus­si à des visions démo­cra­tiques très dif­fé­rentes. D’un côté, c’est le pilo­tage par en haut, le suf­frage repré­sen­ta­tif étant l’al­pha et l’o­mé­ga de tout. Et de l’autre, l’affirmation que c’est de la diver­si­té que va naitre la démo­cra­tie et du plu­riel que va naitre l’in­té­rêt géné­ral. Et non pas de la neu­tra­li­sa­tion de tout, avec des élites élues qui auraient une vision bonne pour tout le monde. Le gou­ver­ne­ment actuel fait clai­re­ment le choix de la neu­tra­li­té au détri­ment de la pluralité.

C’est une remise en cause com­plète du Pacte cultu­rel mis en place en 1973 qui fait pour­tant la force de la Bel­gique en termes de com­pro­mis et de prise en compte des dif­fé­rentes iden­ti­tés qui com­posent le pays. Le Pacte cultu­rel est une loi qui vise à garan­tir une paix démo­cra­tique en recon­nais­sant le plu­ra­lisme dans les ins­ti­tu­tions cultu­relles publiques. Il s’agit donc de s’assurer que toutes les ten­dances idéo­lo­gique et phi­lo­so­phique soient repré­sen­tées pour la conduite des poli­tiques cultu­relles. Et non pas que l’une d’entre elles domine les autres. On garan­tit ain­si qu’il y ait de la place pour tout le monde, c’est-à-dire pour tous les groupes poli­tiques repré­sen­tés au Par­le­ment. Or, les légis­la­tions qu’on tente aujourd’hui de faire pas­ser pour dégom­mer les orga­ni­sa­tions proches des par­tis viennent s’op­po­ser fron­ta­le­ment à ce Pacte cultu­rel, puisque celui-ci dit expli­ci­te­ment que doivent par­ti­ci­per de la conduite des poli­tiques cultu­relles l’en­semble des ten­dances repré­sen­tées. Cela veut dire que sur un sujet, le déci­deur enten­dra tout de même l’avis de quatre ou cinq voix dif­fé­rentes du spectre poli­tique, ce qui pré­mu­nit mieux de la pen­sée unique.

La neutralité invoquée par la droite semble souvent être un outil pour tenter de neutraliser le secteur associatif…

Effec­ti­ve­ment, l’ap­pel à la neu­tra­li­té est tou­jours une ten­ta­tive de neu­tra­li­sa­tion. Car fon­da­men­ta­le­ment, on n’est pas neutre dans nos sec­teurs : on pour­suit du pro­grès social, on pour­suit un ren­for­ce­ment de l’hu­ma­ni­té. Il y a des lois qui consacrent ça. On est dans une pos­ture où on ne doit évi­dem­ment pas être dans l’en­doc­tri­ne­ment des gens, mais on doit assu­mer que nous sommes situés dans la chose publique, dans le pro­grès social et dans la défense des droits. Et ça, il faut le reven­di­quer par­ti­cu­liè­re­ment. L’ap­pel à la neu­tra­li­té, c’est une volon­té de dépo­li­ti­sa­tion et c’est sou­vent une neu­tra­li­sa­tion d’une série de droits humains et de pro­tec­tions. Ce n’est abso­lu­ment pas fait pour pro­té­ger les gens.

Comment expliquer que les mouvements d’éducation permanente soient particulièrement visés ?

Tout sim­ple­ment car l’é­du­ca­tion per­ma­nente est un contre-pou­voir qui s’ex­prime, qui porte une voix cri­tique — c’est le décret [du 17 juillet 2003, rela­tif à l’éducation per­ma­nente. NDLR] qui nous le demande — et donc, pour des per­sonnes qui pensent avoir rai­son, c’est un peu embê­tant. De nou­veau, les voix dis­cor­dantes ne sont pas légi­times aux yeux des vain­queurs des élections.

Est-ce à dire qu’avec ces attaques et ces menaces, avoir un discours politisé sera de moins en moins toléré à l’avenir ? Que la possibilité même d’une critique organisée et financée risque de disparaitre en Belgique ?

Pour le moment, on a le droit pour nous au sein du champ de l’éducation per­ma­nente. Notre décret nous le per­met et même nous l’im­pose et le Pacte cultu­rel nous pro­tège. La ques­tion, ce sont les lois qui sont en train d’être votées main­te­nant. La FESEFA (Fédé­ra­tion des Employeurs des Sec­teurs de l’É­du­ca­tion per­ma­nente et de la For­ma­tion des Adultes) va intro­duire des recours auprès de la Cour consti­tu­tion­nelle pour qu’elles soient jugées anti­cons­ti­tu­tion­nelles. On espère les cas­ser. Aujourd’­hui, on peut uti­li­ser les ins­tru­ments qu’on a pour se pro­té­ger, mais jus­qu’où les ins­tru­ments vont être eux-mêmes résis­tants dans le temps au regard de l’é­vo­lu­tion des majo­ri­tés poli­tiques en place ? C’est assez fra­gile quand on regarde les choses de près. Pour le moment, on a le droit pour nous et on peut conti­nuer à le faire, mais on est tri­bu­taire des évo­lu­tions légis­la­tives. Tous les garde-fous qu’on a pu, dans l’his­toire mettre en place pour garan­tir des formes démo­cra­tiques qui nous paraissent inté­res­santes et évi­ter des pou­voirs extré­mistes ou des dérives auto­ri­taires, ne sont pas gra­vés dans le marbre… Les ins­tru­ments existent aujourd’­hui pour nous défendre, mais il faut s’as­su­rer que ce que l’on a conquis

C’est quoi les représentations qu’on se fait du fait associatif ou de l’éducation populaire à droite ? C’est quoi les imaginaires qui guident toutes ces mesures visant à l’affaiblissement du secteur associatif ?

Dans la matrice de pen­sée qui se base sur le modèle éco­no­mique comme devant conduire toute l’hu­ma­ni­té, le champ asso­cia­tif est per­çu comme peu ren­table. Le maté­riau qu’on va trai­ter n’est pas un maté­riau capi­ta­li­sable en tant que tel. C’est du maté­riau humain, social, dont on ne va jamais tirer de divi­dendes. C’est pour­quoi l’as­so­cia­tif est per­çu comme une charge, comme un coût, et non comme une par­ti­ci­pa­tion aux poli­tiques publiques, comme le sont d’autres dépenses comme les pen­sions, des auto­routes, etc. C’est juste un coût. Et comme « il faut bien réduire les coûts », il devient variable d’ajustement.

L’idée, c’est que l’associatif serait comme une anomalie dans le système capitaliste ?

Non, je pense qu’il est tolé­ré à par­tir du moment où il s’agit d’œuvres de bien­fai­sance, avec des gens qui viennent répa­rer des choses par pure cha­ri­té. Mais à par­tir du moment où cet asso­cia­tif joue un rôle poli­tique et social, où il traite des ques­tions socié­tales ou sociales qui ont donc à voir avec l’É­tat et la conduite de la cité, alors il devient déran­geant, parce que ça veut dire qu’il faut dis­cu­ter avec lui : ça a un coût, des impli­ca­tions et vient réin­ter­ro­ger la redis­tri­bu­tion des richesses.

C’est pourquoi il doit être « domestiqué » via des appels à projets, des marchés publics, etc. ?

Plus l’as­so­cia­tif est assu­jet­ti et dépen­dant, plus on va être des petites PME, d’autant que le label « asso­cia­tif » ne garan­tit rien. Aujourd’­hui, pour être une ASBL dans le CSA, on peut n’être que deux per­sonnes à s’associer. Ce fai­sant, on perd l’idée qu’une ASBL soit un col­lec­tif de volon­taires venant défendre quelque chose qui les dépasse et pas juste une com­mu­nau­té d’in­té­rêts, tem­po­raire ou sur le long terme.

À cet égard, on gagne­rait pro­ba­ble­ment à avoir au sein du CSA plu­sieurs types de pro­fils de struc­tures pour spé­ci­fier la nature dif­fé­rente des ASBL. D’une part les orga­ni­sa­tions qui ont un objet social vrai­ment dés­in­té­res­sé et qui pour­suivent l’in­té­rêt géné­ral. Et puis, d’autre part, les struc­tures qui pour­raient être des com­mu­nau­tés d’intérêts par­ti­cu­liers — qui peuvent être très chouettes en soi -, mais qui ne sont jamais que des petites PME sous sta­tut d’AS­BL. Cela fait sans doute du tort à l’as­so­cia­tif, en termes d’i­mage, de consi­dé­rer qu’une asso­cia­tion, cela peut être un peu tout et n’im­porte quoi. Le club de Pétanque de Forest et l’hô­pi­tal Saint-Luc sont deux ASBL, mais n’ont évi­dem­ment rien à voir.

Au sein du secteur associatif, quelles sont les pistes pour résister et ne pas se décourager face aux coups de boutoir des droites ?

Je crois qu’il faut res­ter joyeux. On ne peut pas se lais­ser entrai­ner dans des pas­sions tristes et celles des com­bats qu’on aurait déjà per­dus. Il faut qu’on recrée quelque chose où on se dit qu’on peut arri­ver à gagner des choses.

Sur un plan pra­tique, je pense qu’il faut pré­ser­ver les élé­ments de droit qui sont en notre faveur comme le Pacte cultu­rel ou la Consti­tu­tion. Il faut qu’on s’ap­puie des­sus et qu’on s’au­to­rise beau­coup plus à être dans la dénon­cia­tion de ce qui n’est pas conforme au droit. À cer­tains moments, on se laisse avoir par des mesures admi­nis­tra­tives ou légis­la­tives sans les remettre en cause, alors qu’elles sont pro­fon­dé­ment injustes au regard du droit et pas sim­ple­ment dans l’ap­pré­cia­tion que nous en fai­sons. Il faut donc qu’on s’op­pose plus sou­vent avec les ins­tru­ments du droit à notre disposition.

Plus glo­ba­le­ment, posons-nous la ques­tion de savoir com­ment, dans les asso­cia­tions, on cultive une culture poli­tique pour que le tra­vail asso­cia­tif conti­nue à avoir du sens et ne soit pas juste un bou­lot comme un autre, un peu moins payé, mais avec beau­coup plus d’âme. Qu’est-ce qui fait culture dans les asso­cia­tions aujourd’­hui ? Com­ment conser­ver et trans­mettre une culture mili­tante et poli­tique aujourd’hui ? À quoi on par­ti­cipe ? Est-on en train de vendre notre âme ou bien est-ce le moyen de gar­der la tête hors de l’eau ? C’est d’au­tant plus impor­tant que le sec­teur s’é­tant pro­fes­sion­na­li­sé, on se retrouve aujourd’hui avec des gens qui viennent en étant for­més dif­fé­rem­ment qu’­hier. Mais aus­si avec une autre appé­tence et un autre rap­port au tra­vail ou aux cultures ins­ti­tu­tion­nelles. Il faut donc faire en sorte que les travailleur·euses de l’associatif se (re)posent ces ques­tions. Car on peut attendre de l’as­so­cia­tif un peu plus de regard cri­tique et de pro­po­si­tions inno­vantes qu’ailleurs.

Mais pour ça, il faut ména­ger du temps pour pen­ser. Et donc résis­ter aus­si aux injonc­tions d’en faire tou­jours plus avec moins de temps. Arri­ver à se dire à un moment don­né « ben là, stop, on s’ar­rête ». On a fait ce qu’on devait faire, on ne va pas en faire plus et on va réflé­chir et ne pas juste agir. Parce que ça va nous aider à pen­ser, donc ça va nous aider à mettre des choses en place pour la suite. Parce qu’on est quand même constam­ment le nez dans le gui­don. Donc ce serait inté­res­sant de reven­di­quer des espaces pour pen­ser, comme on en dis­pose dans l’éducation per­ma­nente, pour que dans toutes les asso­cia­tions, on ait des temps de réflexion, d’in­ter­ro­ga­tion sur ce qu’on fait. De se don­ner les moyens de réflé­chir à nos actions et de les réorien­ter au regard de ce qu’on a réfléchi.

Même si toutes ces mesures ne sont pas encore effectives, les discours remettant en cause la légitimité des associations ont déjà des effets qui font que certaines ASBL s’autocensurent ou lissent leur discours en espérant tirer leur épingle du jeu…

Oui, et les gou­ver­ne­ments de droite, décom­plexés, le font à des­sein ! Quand ils font des effets d’an­nonce pour qu’on se dise « ouf, c’est moins grave que pré­vu », ça nous oblige déjà, nous, à avoir des pos­tures défen­sives ou à res­treindre cer­taines choses qu’on ferait ou qu’on dirait. C’est par­ti­cu­liè­re­ment inhi­bant. Cela veut dire qu’il faut qu’on prenne le temps de com­prendre ce qui est dit et pour­quoi, et puis de voir si on répond ou non à ça. C’est-à-dire si on en tient compte ou non. Mais éga­le­ment d’envisager de s’au­to­ri­ser des che­mins de tra­verse et des déca­lages par rap­port à ce qui est pres­crit. Ce n’est pas évident.

Et qu’en est-il du projet d’Observatoire de la liberté associative ? En quoi consiste-t-il ? Et pourrait-il permettre de défendre le secteur ?

Cet Obser­va­toire exis­te­ra sous forme de per­sonne morale dès cette année 2026. Il va réunir des asso­cia­tions de tous hori­zons, de tous for­mats et de tous sec­teurs. Il aura comme man­dat de pour­suivre les réflexions qu’on a eues jus­qu’à pré­sent au sein du Collectif21. Même si on a peu de chances d’avoir un finan­ce­ment à moyen terme, il nous parais­sait néces­saire de le créer pour que la ques­tion demeure vivante et qu’on com­mence à relier dès main­te­nant sec­teur aca­dé­mique et monde asso­cia­tif. On s’y deman­de­ra com­ment va le monde asso­cia­tif et on ten­te­ra de voir ce qui vient l’en­tra­ver ou au contraire le soutenir.

Et si on se projette plus loin, lors d’une alternance politique en 2029 plus favorable aux progressistes et au secteur associatif, quelles mesures peut-on déjà porter au niveau politique pour reconstruire et renforcer les libertés associatives et la critique sociale qui auront été mises à rude épreuve ?

Il y a un vieux machin qui s’ap­pelle la Charte asso­cia­tive. On gagne­rait à la réac­tua­li­ser. Il s’agissait d’un contrat moral entre les admi­nis­tra­tions, les poli­tiques et les asso­cia­tions qui garan­tis­saient les droits des asso­cia­tions. On pour­rait la remettre sur le métier pour amé­lio­rer la recon­nais­sance des droits et de l’autonomie des asso­cia­tions. Avec cette idée que si l’ad­mi­nis­tra­tion doit évi­dem­ment contrô­ler et s’as­su­rer de la bonne dis­tri­bu­tion de l’argent public, il faut en même temps garan­tir la non-ingé­rence des pou­voirs publics dans la conduite de l’as­so­cia­tion. Et éga­le­ment garan­tir des espaces de concer­ta­tion et remettre en place des sché­mas de co-construc­tion des poli­tiques publiques avec l’associatif.

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