Les libertés associatives sont particulièrement attaquées depuis la formation du gouvernement des droites, dit Arizona. Alors que la répression du secteur associatif et militant pouvait sembler moins importante en Belgique par rapport à certains pays d’Europe occidentale, nous assistons désormais à un tournant autoritaire de la part de l’État belge et de ses institutions. Cet article propose de revenir, notamment à travers le projet de « Loi Quintin » et les dissolutions administratives, sur les dispositifs répressifs mis en place pour museler les contre-pouvoirs et entraver les discours critiques.
L’avant-projet de loi du ministre de la Sécurité et de l’Intérieur, Bernard Quintin (MR), dit « Loi Quintin », permettrait au pouvoir exécutif de procéder à des mesures accélérées de dissolution administrative d’une association ou d’un groupement de fait qui serait jugé « radical » ou extrémiste ». Si cette loi était votée, cela constituerait une atteinte grave à la liberté d’association et cela marquerait un nouveau recul de l’État de droit, donnant une primauté à l’exécutif sur le judiciaire. En effet, au nom de concepts flous tels que la « sécurité nationale », la « prévention du radicalisme » ou encore l’« ordre démocratique », le gouvernement pourrait dissoudre une association ou un collectif sans devoir passer par un juge. L’initiative serait donnée donnée au ministre de l’Intérieur qui serait habilité à proposer une dissolution au Conseil des ministres.
Ce projet de Loi Quintin a suscité une dénonciation importante au sein de la société civile, notamment de la part de la coalition « Droit de protester », regroupant de nombreuses organisations comme la LDH, le MOC ou PAC. L’Institut Fédéral pour la protection et la promotion des Droits Humains (IFDH) a également rendu un avis défavorable du texte en l’état, alertant sur une « ingérence importante dans la liberté d’association ainsi que dans la liberté d’expression » et sur les risques d’arbitraire. L’IFDH constate que cet avant-projet de loi viole plusieurs droits humains en appliquant des restrictions préventives à la liberté d’association protégées par la Constitution, en violant le droit à un procès équitable et en ne garantissant pas le respect du droit à un recours effectif. Malgré l’avis défavorable rendu le 31 décembre 2025 par le Conseil d’État mettant provisoirement un coup d’arrêt au texte de loi, le ministre persiste dans sa volonté de prendre des mesures d’« interdictions temporaires d’activités et des interdictions de publications » prétextant une menace pour « les intérêts démocratiques ».
Il est important de situer l’élaboration la Loi Quintin dans un contexte de répression à l’égard des organisations propalestiniennes, notamment Samidoun Belgique, une association internationale de soutien aux prisonnier·es palestinien·nes d’Israël. En effet, la Loi Quintin — également appelée « Loi Samidoun » dans les couloirs du Ministère – semble être conçue sur mesure pour la dissoudre, comme le réclament plusieurs partis (MR, N‑VA et Vlaams Belang).
Notons également que la Loi Quintin est annoncée dans un contexte plus large qui voit la société civile aujourd’hui en Belgique de plus en plus malmenée par les différents niveaux de pouvoir. Répression politique et judiciaire, coupes budgétaires et diminutions de financement se côtoient pour juguler le secteur associatif. Elle prend aussi place dans une longue histoire de répression des associations et des collectifs soutenant les personnes sans papiers et exilé·es. On se souvient, entre autres, de l’opération policière contre des personnes primo-arrivantes au sein de l’association Globe Aroma en 2018. De plus, les collectifs de personnes sans papiers sont sans cesse la cible des pouvoirs politiques et très souvent expulsés manu militari des lieux d’occupation par la police. Les militant·es antiracistes font régulièrement face à la répression politique et judiciaire, comme, par exemple, les membres du collectif Bruxelles Panthères. Ce qui donne une idée des organisations qui pourraient être concernées par ces dissolutions.
Continuum répressif : l’exemple français
Contrairement à la Belgique, les dissolutions administratives sont possibles en France depuis 1936. Pensées initialement comme une mesure permettant de lutter contre les groupes fascistes armés et contre l’extrême droite, celles-ci sont rapidement devenues un instrument de répression au service du pouvoir exécutif contre les associations anticoloniales et les groupes d’extrême gauche. Depuis 2019, il y a eu une explosion des dissolutions administratives puisque 40 associations ont été dissoutes en France entre mars 2019 et juin 2025, soit 25 % de l’ensemble des dissolutions administratives depuis 1936.
Dans leur livre, L’État contre les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire, les sociologues Antonio Delfini et Julien Talpin tracent un continuum entre les entraves aux libertés associatives et les formes les plus dures de la contestation en général en France. Il est vrai que les attaques à l’encontre des associations semblent moins spectaculaires que d’autres formes de répression à l’instar des violences policières. Pour autant, les auteurs rappellent que celles-ci font partie d’une même dynamique autoritaire qui consiste à étouffer les différentes formes de contestation du pouvoir en place.
Delfini et Talpin partent ainsi du constat qu’il y a aujourd’hui une « poussée autoritaire » et que l’État français – et les pays du Nord en général — « réprime et bâillonne ses contre-pouvoirs ». Les deux sociologues constatent une « bascule démocratique » dans la période post-attentat de 2015 de Paris où l’on a vu une forte accentuation des sanctions à l’égard des associations. Une situation similaire est également observée en Belgique, après les attentats de Bruxelles en 2016, par des ONG, des associations et des institutions de défense des droits humains qui documentent précisément les effets des lois antiterroristes qui ont pour conséquence l’atteinte aux libertés. En d’autres termes, au nom de la lutte contre le terrorisme, des pratiques, des lois et des dispositifs portent atteinte aux libertés associatives et d’expression.
Parmi les différentes mesures mises en place en France, Delfini et Talpin retiennent principalement le vote de la « Loi confortant le respect des principes de la République » – dite « Loi séparatisme » votée en août 2021. Ce nouveau cadre législatif qui est pensé comme une réponse « au repli communautaire et au développement de l’islamisme radical » se traduit pour le milieu associatif, notamment, par l’extension des motifs de dissolution administrative aux groupes « qui provoquent des agissements violents contre les personnes et les biens ». Les procédures ne sanctionnent plus seulement des actes, mais aussi des intentions, des propos, des discours et des idées1. C’est « l’aboutissement d’un processus » qui marque « l’institutionnalisation d’une défiance croissante entre l’État et le monde associatif »2.
Le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a été dissout en 2020. Celui-ci était accusé de provocation à la haine, à la discrimination et de se livrer à des agissements en vue de provoquer des actes de terrorisme. Comme le démontrent Delfini et Talpin, la décision de dissoudre le CCIF est en réalité une réaction à ses prises de position et à la dénonciation d’une « islamophobie d’État ». Les auteurs observent qu’il s’agit là d’un « retournement inédit du droit antiraciste ». En effet, « il est reproché à une association antiraciste de provoquer à la discrimination, à la haine et à la violence »3.
Malgré cette attaque grave contre la plus grande association de défense des droits des musulman·es en France, la dissolution du CCIF n’a pas reçu beaucoup de soutien de la part de la société civile. Or, comme le rappelait la militante décoloniale Louisa Youfi lors d’un meeting de soutien aux Soulèvements de la Terre (SLT)4., organisation écologiste elle-même victime d’une mesure de dissolution en 2023 : « C’est sur l’islam, et plus particulièrement sur les musulmanes et les musulmans que l’État répressif a fait ses dents ». En effet, le cas du CCIF a ouvert la voie à des dissolutions touchant d’autres causes comme l’écologie ou se portant vers des organisations usant de méthodes — pourtant non violentes — de désobéissance civile.
Se politiser face à l’arbitraire
En observant les cas français, on peut craindre les effets d’une loi autorisant les dissolutions administratives sur le secteur associatif et militant si elle venait à advenir en Belgique. En France, cette mesure relativement inefficace contre l’extrême droite — celle-ci réussissant à poursuivre ses activités et à propager ses discours autrement – impacte très négativement les autres organisations ciblées. Particulièrement, les associations antiracistes et celles qui luttent contre les discriminations ou dans le champ de l’écologie.
Les dissolutions constituent une violence symbolique et administrative, portant atteinte non seulement aux personnes5, mais aussi à la cause défendue. En effet, celle-ci se voit, sur décision d’un ministre, discréditée publiquement et attaquée médiatiquement. Et ce même lorsque la dissolution se voit annulée par la suite, comme dans le cas des SLT dont le ministre français de l’Intérieur avait qualifié les actions d’ « écoterrorisme ».
Par ailleurs, l’existence des dissolutions administratives favorise l’autocensure, en fonctionnant comme une injonction pour l’ensemble de la société civile à « se tenir sage ». En Belgique, on peut craindre que le gouvernement Arizona, doté d’une telle loi, décide de dissoudre certaines organisations qui contreviendraient à son agenda et qu’il jugerait « radicales ». Plus particulièrement celles relevant de l’antifascisme ou de l’extrême gauche, et celles soutenant la résistance palestinienne . Ou encore celles qui pratiquent la désobéissance civile ou encore des actions contre des multinationales écocidaires ou complices du génocide à Gaza.
Il faut donc s’opposer fermement à toute mesure de type Loi Quintin visant à des dissolutions administratives sur notre territoire car ces outils aux mains des gouvernements favorisent l’arbitraire et ouvrent « la porte à l’extension continue du spectre de la répression »6. Face au rétrécissement de l’espace civique et à la montée de l’extrême droite en Europe, il est urgent de contre-attaquer et d’affirmer une politisation du fait associatif. En effet, soutenir les libertés associatives suppose de transformer radicalement la démocratie vers une forme de démocratie d’interpellation dans laquelle les représentant·es politiques sont continuellement « mis à l’épreuve par des contre-pouvoirs puissants »7.
- Avant 2021, les dissolutions administratives concernaient des « manifestations armées ». Clément Rouillier, « Dissoudre les associations, aux racines d’une loi liberticide », Reporterre, 03/07/2023.
- Antonio Delfini & Julien Talpin, L’État contre les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire, Textuel, 2025, p. 48.
- Ibidem, p. 73.
- Bien que ce mouvement échappera à la dissolution grâce à une importante mobilisation de soutiens, le Conseil d’État refusera de reconnaitre les arguments de la défense sur « la légitimité des actions de désobéissance civile » et sur « le caractère symbolique de ces actions et leur participation à un débat d’intérêt général », Delfini et Talpin, op.cit, p. 83.
- Les dissolutions des deux principales associations (le CCIF et le CRI) luttant contre l’islamophobie ont également eu comme conséquence l’exil de Français·es musulman·es.
- Antonio Delfini & Julien Talpin, op. cit, p. 95.
- Ibidem.