Le 17 décembre 2025, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a adopté un décret-programme « portant sur diverses dispositions relatives » à tous les secteurs relevant de ses compétences (Culture, Enseignement, Santé…). Sous couvert de restrictions budgétaires, ce document énonce, dans son article 103, des critères visant à limiter le subventionnement de certaines associations considérées comme « trop proches des partis politiques ». Une attaque en bonne et due forme contre l’éducation permanente, et par ricochet contre la démocratie.
L’article 103 comporte huit critères destinés à évaluer la proximité politique des associations d’Éducation permanente (EP) dont les contrats-programmes viennent à échéance en 2025. Si celle-ci répond à 4 des 8 critères énoncés au cours des cinq dernières années, ses subsides ne seront renouvelés que pour un an, contre cinq auparavant… avant d’être totalement supprimés1. Juridiquement imprécis, ces critères laissent place à beaucoup d’interprétation. Parmi eux, l’utilisation « de manière récurrente de symboles, couleurs, slogans ou éléments graphiques associés à un parti politique » peut ainsi être sanctionnant. « L’organisation d’évènements conjoints (conférences, débats, colloques) avec des représentants d’un parti » dans un contexte électoral également. On peut encore évoquer « la mise en place de formations ou d’actions de mobilisation destinées aux membres ou sympathisants d’un parti ».
L’éducation populaire au centre du débat démocratique
L’éducation populaire a été instituée en FWB sous le vocable d’« éducation permanente ». Le décret qui la soutient statue que « les associations travaillent dans une perspective d’égalité et de progrès social, en vue de construire une société plus juste, plus démocratique et plus solidaire, qui favorise la rencontre entre les cultures par le développement d’une citoyenneté active et critique et de la démocratie culturelle ». L’EP ce n’est donc pas du loisir ou de la formation tout au long de la vie. C’est l’accompagnement des citoyen·nes, privilégiant les plus éloigné·es du pouvoir, dans la défense de leurs droits autant que leur promotion. Faire de l’EP, c’est les rapprocher des pouvoirs. Son action est donc éminemment politique.
Il est vrai que dans le quotidien des citoyen·nes, l’EP n’est pas très exposée et reste peu évoquée dans l’espace médiatique… Parce que notre travail est celui du temps long et s’effectue avant tout sur le terrain. Lorsque des revendications surgissent dans l’espace public, c’est seulement après un long travail de construction collective, d’analyse et d’élaboration de propositions justes comme réponse à des situations injustes. Elles sont alors visibles parce qu’elles sont adressées aux politiques. Il s’agit bien d’un lobbying citoyen pour plus de justice sociale.
Mais s’il n’est pas toujours visible, ce travail est essentiel à la vie démocratique. À la fois parce qu’il crée des espaces de rencontres, de dialogues, de réflexion – en prolongation de ce qu’ont été en leur temps les Maisons du peuple. Mais également parce qu’il permet de faire entendre la parole des plus précarisé·es, des plus invisibilisé·es de la société et de la faire exister dans l’espace public. Ce qui est loin d’être anecdotique dans une société au sein de laquelle les discours simplistes trouvent de plus en plus d’écho médiatique.
L’éducation permanente est politisée par nature
La manière dont le gouvernement amène la question de la politisation au travers de l’article 103 est fallacieuse. Il est évident que nous faisons de la politique, dans le sens où notre travail consiste à permettre de construire un monde plus juste. C’est le fondement même de l’EP et du décret qui l’a instituée. Si les attaques sur le secteur restaient jusqu’à présent à la marge, elles sont aujourd’hui le fait même du gouvernement qui le subventionne.
Ce faisant, l’article 103 suscite de la méfiance à l’égard de notre travail. Non seulement, il rend suspect l’EP auprès du grand public, mais en plus il alimente une suspicion envers l’administration qui effectue les contrôles réguliers des associations, tant au niveau des activités que de l’usage du financement.
C’est également notre liberté associative qui est mise à mal. En effet, selon l’article 103, les organisations d’EP ne pourraient plus organiser de débats préélectoraux. Pourrons-nous demain choisir librement les thématiques que nous désirons aborder ?
Par exemple, Présence et Action Culturelles (PAC), qui édite Agir par la culture, pour faire suite à plusieurs campagnes sur la Sécurité sociale2, a invité en 2024 des représentant·es partis et les avait interrogés sur leur programme pour défendre l’avenir de la Sécu… Il s’agissait là de montrer que la Sécurité sociale est une thématique prioritaire pour notre association et pour les citoyen.nes à qui elle garantit une sécurité d’existence.
Parallèlement, de plus en plus d’associations répondent à des appels à projets pour compléter leurs sources de financement. Le fonctionnement par appel à projets contraint les associations de répondre à des objectifs qui sont fixés par le gouvernement. Il s’agit donc de plus en plus, pour les associations, de tordre leur projet associatif pour pouvoir exister. Les associations deviennent alors des agents de l’État qui opérationnalisent ce que le politique exige et non plus des organisations libres et autonomes dans le choix des thématiques qu’elles choisissent de mettre en avant, sous peine de ne plus être subventionnées…3
Derrière l’austérité, un projet politique
L’article 103 se situe au milieu d’un décret visant à imposer coupes budgétaires et un moratoire dans le financement de tous les secteurs qui relèvent de la FWB. Il prend donc place dans un catalogue détaillé de mesures d’austérité qui se traduisent pour l’EP par la non-reconnaissance de nouvelles associations, l’impossibilité de demander un changement de forfait et la non-indexation des frais de fonctionnement
Tout d’abord, le gouvernement présente cette restriction de la liberté associative comme une nécessité budgétaire. Mais on sait que l’austérité est un choix politique et l’endroit où l’on choisit de faire des économies l’est tout autant. L’affaiblissement des services publics comme l’assimilation de l’associatif au secteur marchand sont des projets politiquement situés4 et auxquels de nombreuses organisations EP comme PAC s’opposent. Les différents gouvernements préfèrent payer des astreintes gigantesques plutôt que de respecter le droit des personnes en situation de migration ; ils font le choix d’intensifier la lutte contre la fraude sociale, alors que la lutte contre la fraude fiscale pourrait rapporter des milliards d’euros. À la place, ce sont les secteurs vecteurs d’émancipation, de construction de la pensée critique qui sont aujourd’hui attaqués. Aujourd’hui, une institution comme la Médiathèque Nouvelle disparait5. Les acteurs de l’EP seront-ils les suivants sur la liste ?
On ne peut voir dans l’article 103 qu’un glissement autoritaire dangereux. Car il s’agit au final de limiter la possibilité des citoyen·nes à défendre leurs droits et à participer à la vie publique. Cette dynamique coïncide avec des réalités similaires (voire plus avancées) tant au nord du pays que dans nombre de pays voisins et s’accole à d’autres velléités de contrôle de la critique sociale en Belgique, comme le projet de loi Quintin. Il importe donc à la fois d’en appeler à faire front largement, avec tout le spectre de l’associatif en Belgique francophone, car il est difficile de prédire quelle sera la prochaine étape dans la réduction de l’autonomie des associations et qui elle concernera. Mais il est primordial également d’agir à chaque niveau, partout où l’on peut en défendant à tout prix la liberté d’association, la liberté d’expression et la liberté de s’organiser afin de pouvoir continuer de proposer des horizons désirables pour toutes et tous.
- Chapitre 9, Titre 4 « Dispositions relatives à la prolongation automatique de certaines reconnaissances », article 103 :
- Voir les campagnes « Ma Sécu, notre capital ! » ; « Statut BIM, vos droits à la clé » ; « La voiture-salaire nuit gravement à notre système de santé », notamment.
- Lire à ce sujet Antonio Delfini et Marie Garmadi, « Neutraliser le monde associatif – Enquête sur une injonction à la dépolitisation », rapport de l’Observatoire des libertés associatives, 2026 qui montre comment l’associatif français se voit de plus en plus retirer des subventions lorsque son action est critique du gouvernement, porte sur l’aide au migrant-es ou la lutte contre l’islamophobie. Une injonction à la « neutralité », révélant que les pouvoirs publics aux mains de l’extrême droite et la droite considèrent de plus en plus les associations subventionnées comme une extension du service public et devant être soumis aux mêmes normes.
- Plusieurs étapes ont été franchies ces dernières années : déposer nos comptes et bilan au tribunal de l’entreprise ou encore mettre à jour nos statuts sur la base du nouveau « Code des sociétés et des associations ». Tout cela a été étayé notamment par le Collectif21, voir www.collectif21.be .
- Cette institution, dont le patrimoine immense et atypique fait la richesse, a été rayée du paysage sous prétexte d’indispensables économies. Les centres d’archives, les organisations de jeunesse et autres associations d’éducation permanente voient leurs subsides fondre comme neige au soleil. Faute de financements publiques, ces organisations vont probablement devoir elles aussi mettre la clé sous la porte.