Johan Grimonprez

« Je préfère donner la parole aux poètes plutôt qu’aux tortionnaires »

 Andrée Blouin (au centre) - Photo : Terence Spencer / Popperfoto

Après avoir dénon­cé la place et la res­pon­sa­bi­li­té du lob­by de l’armement dans Sha­dow Wars, le docu­men­ta­riste belge Johan Gri­mon­prez s’est atta­qué avec Sound­track to a coup d’Etat à la dif­fi­cile déco­lo­ni­sa­tion du Congo, à l’assassinat de Patrice Lumum­ba mais aus­si à l’implication de musi­ciens de jazz dans cet épi­sode his­to­rique. Ce film hybride mêle musique, images d’archives et extraits de docu­ments offi­ciels. Il explore notam­ment la manière dont Louis Arm­strong et d’autres grandes figures de jazz ont été uti­li­sées, à leur insu, comme outil de pro­pa­gande par les Etats-Unis. Ces der­niers étant les ins­ti­ga­teurs, avec le sou­tien actif de la Bel­gique, du coup d’Etat ren­ver­sant le gou­ver­ne­ment pro­gres­siste de Patrice Lumum­ba le 5 sep­tembre 1960. Ren­contre avec son réa­li­sa­teur Johan Gri­mon­prez pour évo­quer la manière dont le docu­men­taire peut per­mettre d’interroger ce point nodal des rela­tions bel­go-congo­laises, de la colo­ni­sa­tion jusqu’à nos jours.

Petit rap­pel his­to­rique : Patrice Lumum­ba, qui s’est bat­tu sans relâche pour l’émancipation du Congo de l’oppression colo­nial belge, arrive au pou­voir le 30 juin 1960, date de la pro­cla­ma­tion de l’indépendance du Congo. Lumum­ba est des­ti­tué le 5 sep­tembre puis assi­gné à rési­dence après un coup d’Etat mené par Joseph-Dési­ré Mobu­tu. Une opé­ra­tion fomen­tée par les Etats-Unis avec le large sou­tien de la Bel­gique qui lais­se­ra l’ONU indif­fé­rente. Celui qui est deve­nu le pre­mier Pre­mier ministre de la répu­blique démo­cra­tique du Congo sera assas­si­né par un gen­darme belge le 17 jan­vier 1961. C’est cette his­toire que raconte Sound­track to a coup d’Etat en poin­tant notam­ment le rôle com­plexe que des musi­ciens de jazz ont pu y jouer et l’influence de Lumum­ba sur de grandes figures révo­lu­tion­naires comme Fidel Cas­tro ou Mal­com X. Le film expose les moti­va­tions de ceux qui ont ini­tié le coup. Notam­ment, le fait que Lumum­ba sou­hai­tait mettre en place une Union des pays d’Afrique qui aurait mis en péril l’hégémonie des grandes puis­sances colo­niales. Et aus­si parce qu’il vou­lait que les richesses du sol de son pays béné­fi­cient à son peuple en natio­na­li­sant les exploi­ta­tions minières, met­tant en péril les pro­fits réa­li­sés par les entre­prises belges. La forte insta­bi­li­té poli­tique qui suit le putsch abou­ti­ra fina­le­ment en 1965 à la prise de pou­voir par Joseph-Dési­ré Mobu­tu. Celui-ci régne­ra sur le pays de manière dic­ta­to­riale pen­dant 35 ans.

Pourquoi avoir choisi ce sujet ? Quel est votre rapport à l’histoire de la colonisation du Congo ?

Le Congo était, et reste, « l’empire du silence ». Les Belges n’étaient pas au cou­rant de ce qui se pas­sait là-bas. À l’époque, on ne pou­vait rien publier des­sus. Je suis né Belge et pen­dant ma sco­la­ri­té je n’ai jamais enten­du par­ler du Congo autre­ment que par le fait que Patrice Lumum­ba était com­mu­niste. Et c’est bien pour cela que j’ouvre le film sur ces paroles : « Ils disent que Patrice Lumum­ba est com­mu­niste ; Patrice Lumum­ba est Afri­cain ». Voi­là un homme qui a vou­lu que la richesse de son pays béné­fi­cie d’abord à sa propre popu­la­tion et non à celle du pays des colons. C’est cela qui a fait de lui une cible. Le docu­men­taire raconte com­ment l’Union minière du Sud du Congo est pri­va­ti­sée trois jours avant l’indépendance par la Bel­gique alors qu’elle repré­sente 70 % de la richesse du pays. Rap­pe­lons que toute l’histoire et la fon­da­tion de la Bel­gique sont liées au Congo : l’architecture, les sta­tues, les rues, les infra­struc­tures… Tout cela a été construit grâce à de l’argent de sang pro­ve­nant des colo­nies exploi­tées par Léo­pold II. À l’école, Léo­pold II était pré­sen­té comme celui qui avait sau­vé les Congo­lais de l’esclavagisme mené par les Arabes, mais tout cela n’était que de la propagande.

Je vou­lais aus­si mon­trer dans mon film que l’accusation de com­mu­nisme de Lumum­ba par les grandes puis­sances impé­ria­listes rele­vait bien plus de la peur de ce que l’on pour­rait appe­ler le « com­mo­ning » c’est-à-dire un par­tage des res­sources basé sur le dia­logue et le vivre ensemble. Et donc, une idée qui s’oppose à la pri­va­ti­sa­tion des terres vou­lues par les grandes puis­sances impérialistes.

Vous utilisez plusieurs registres dans le film en agençant images d’archives, musique, jam sessions, gros titres de journaux…. Comment définir Soundtrack to a Coup d’Etat ?

En effet, il y a plu­sieurs for­mats. Je plai­sante sou­vent en disant que c’est un « PDF aca­dé­mique » dégui­sé en clip musi­cal… Je joue avec tous les codes. Un docu­men­taire de parole où se suc­cèdent des têtes inter­viewées aurait été bien plus simple mais aus­si une manière plus res­treinte de racon­ter l’histoire.

Dans cha­cun de mes films, je recherche ce que l’his­toire veut me dire, et j’é­coute. J’ai com­pris que pour le Congo, la musique était un agent his­to­rique et poli­tique. Je ne pou­vais pas me limi­ter à faire de la musique un simple pro­ta­go­niste. La musique est lit­té­ra­le­ment sur la scène poli­tique. D’où le titre : ce n’est pas juste une bande son d’un film, mais celle d’un coup d’État. Et c’est en ce sens que je l’ai pla­cée en toile de fond. Je vou­lais aus­si mon­trer com­ment Louis Arm­strong, avec sa musique, a été mani­pu­lé et uti­li­sé par le pré­sident états-unien Eisen­ho­wer comme outil de pro­pa­gande au Congo. La musique est tel­le­ment forte et impor­tante dans la mesure où elle per­met de créer un écho fort que les gens recon­naissent et res­sentent. La musique fait de la poli­tique dans le sens où elle ras­semble là où d’autres tentent de séparer.

Dans le docu­men­taire, il faut ques­tion­ner les codes. C’est pour­quoi je défi­ni­rais Sound­track to a Coup d’Etat comme un essai ciné­ma­to­gra­phique qui mélange dif­fé­rents thèmes, dans le sillage du cinéaste Chris Mar­ker. Par exemple son film Sans soleil est bien un docu­men­taire, mais toute la nar­ra­tion est basée sur des lettres qu’il envoie à son amou­reuse à Paris et traite du temps, de l’his­toire, de la mémoire. Ce ne sont donc pas les codes clas­siques du docu­men­taires. Et par­fois, mélan­ger les formes est une tac­tique qu’on uti­lise aus­si dans la poli­tique avec la mas­ca­rade [où l’on masque une cri­tique poli­tique sous dif­fé­rent registre. NDLR]. On assemble, on déguise, on joue pour créer une his­toire. Racon­ter la réa­li­té c’est tou­jours, et aus­si, y mêler de la fiction.

Les personnages du film (Andrée Blouin, Malcolm X, Nikita Khrouchtchev, Patrice Lumumba…) jouent pour ainsi dire leur propre rôle, sans voix off imposant un fil conducteur. Est-ce que cela rend la narration du documentaire plus neutre ?

Je vou­lais don­ner la parole aux acteurs et actrices his­to­riques dans le cadre d’un dia­logue qui émerge par la jux­ta­po­si­tion kaléi­do­sco­pique, et aus­si par­fois par l’étonnement. A un moment, je glisse par exemple des publi­ci­tés pour Tes­la et pour Apple car ces entre­prises sont direc­te­ment impli­quées dans le tra­fic des richesses minières du Congo aujourd’hui. Puis les sta­tis­tiques four­nies par le Dr Denis Muk­wege [chi­rur­gien gyné­co­logue congo­lais, fon­da­teur de l’hô­pi­tal Pan­zi au Kivu et connu pour son tra­vail de répa­ra­tion des femmes vic­times de vio­lences sexuelles dans les zones de conflit. NDLR] mon­trant le nombre de femmes vio­lées dans la guerre du Kivu et son impact humain mons­trueux sur les popu­la­tions civiles. Ces témoi­gnages de pre­mière ligne ne rendent pas la nar­ra­tion neutre, mais au contraire la rende authen­tique. Car com­ment res­ter neutre face aux géno­cides, qu’ils se déroulent au Congo ou en Palestine ?

La jux­ta­po­si­tion entre le poli­tique qui res­sort des images et des témoi­gnages avec la musique ouvre une autre dimen­sion, un troi­sième espace, qu’on pour­rait appe­ler ciné­ma­to­gra­phique. Ce n’est pas un pro­fes­seur qui parle à ses étudiant·es mais l’expérience his­to­rique, avec ses silences et ses sons, qui marquent les esprits.

Les jour­na­listes n’ont plus accès aux zones de crimes que ce soit au Kivu ou à Gaza. Or, les images et les sons, c’est la véri­té. On entend par exemple dans Sound­track to a coup d’Etat des mer­ce­naires par­ler froi­de­ment de leurs crimes : il n’y a rien de plus réel, de plus gla­çant. Et lorsque le PDG de l’Union minière affirme qu’il ne s’occupe pas de poli­tique alors qu’il pri­va­tise les richesses du Congo et four­nit les bombes pour détruire les vil­lages (et même le sal­pêtre qui détrui­ra le corps de Lumum­ba), l’absurde res­sort. La jux­ta­po­si­tion de son inter­view avec les unes de jour­naux per­met cet effet.

Est-ce que la nouvelle génération est plus familière avec l’histoire coloniale ?

J’enseigne dans plu­sieurs écoles et je constate que depuis plu­sieurs années, la colo­ni­sa­tion n’est plus un sujet tabou. Il y a un chan­ge­ment d’articulation, sur­tout chez la jeune géné­ra­tion. On redé­couvre ce sujet et sur­tout la place essen­tielle des femmes dans les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires. Récem­ment d’ailleurs, lors d’une pro­jec­tion de mon film, j’ai vu beau­coup de membres d’organisations déco­lo­niales arri­ver avec le livre d’Andrée Blouin [mili­tante socia­liste et fémi­niste qui s’est bat­tu pour l’indépendance des colo­nies afri­caines et fut membre de l’éphémère gou­ver­ne­ment Lumum­ba — NDLR] sous le bras. Or, elle avait été rayée de l’histoire bien qu’elle ait été le bras droit de Lumum­ba. À part les qua­li­fi­ca­tifs de « pros­ti­tuée » ou « com­mu­niste » qui leur sont acco­lés, le rôle des femmes dans les révo­lu­tions est géné­ra­le­ment tu. C’est le cas pour leur par­ti­ci­pa­tion à l’indépendance du Congo. J’ai pu contac­ter sa fille, Ève Blouin, pour accé­der aux mémoires de sa mère, on les voit toutes les deux dans le film. Elle était ravie du fem­mage ren­due à sa mère.

Dans le film j’essaye de mon­trer que la culture com­mune du Congo post indé­pen­dance s’est construite autour de la figure de Lumum­ba, ce qui a fait peur aux puis­sances colo­niales sié­geant à l’ONU qui se sont sen­ties mena­cées par un poten­tiel États-Unis d’Afrique. Toutes les stra­té­gies mises en place par elles ont été pen­sées pour détruire Lumum­ba et son héri­tage afin de désta­bi­li­ser le pays et per­mettre de conti­nuer d’exploiter ses richesses.

Lumumba fut assassiné par un gendarme belge, Gérard de Soete, qui a ensuite dissous son corps dans de l’acide, gardant uniquement deux dents comme trophée de guerre. Pourquoi ne pas avoir montré l’interview où il se vante de son assassinat cruel ?

Un ami me racon­tait com­ment Gérard de Soete était invi­té il y a encore quelques années dans les écoles pour expo­ser les dents de Lumum­ba comme un tro­phée de guerre. Ce n’est plus pos­sible main­te­nant [La dent de Lumum­ba a été ren­due à la famille par la Bel­gique le 20 juin 2022. NDLR].

En tant que Belge, il y a tou­jours ce dan­ger de l’appropriation de la parole et du point de vue des Congolais·es. Je pense aus­si au poète pales­ti­nien Mah­moud Dar­wish à qui il a sou­vent été deman­dé pour­quoi il parle d’amour et pas de poli­tique. Et pré­ci­sé­ment, c’est pour ne pas bas­cu­ler dans la vic­ti­mi­sa­tion et pour ren­ver­ser le stig­mate de l’oppresseur. Car don­ner la voix à un cri­mi­nel ren­force son emprise et enlève aux Congolais·es la force qui les carac­té­rise. Dar­wish dit qu’un pays ne peut pas exis­ter sans poètes. Je pré­fère leur don­ner la parole à eux plu­tôt qu’aux tor­tion­naires. Et se lamen­ter sur le pas­sé empêche d’avancer vers une éman­ci­pa­tion future. La musique per­met cela et le cri à la fin du film est un cri de colère, donc d’espoir. Conti­nuer de par­ler de Léo­pold II, des agres­seurs et des vic­times, empêche quel­que­fois de dénon­cer ce qui se passe actuel­le­ment au Congo. Notam­ment, l’implication directe de l’Union euro­péenne dans la vente d’armes dans ce pays où se déroule une guerre (tout comme elle en vend à Israël en vue du net­toyage eth­nique de la Pales­tine). Mettre en avant la popu­la­tion avec sa culture, sa force et sa richesse me parait essen­tiel pour lui redon­ner plei­ne­ment sa dignité.

Est-ce que les rapports de domination ont disparu à l’indépendance du Congo ?

Pas du tout. Et c’est ce que le docu­men­taire montre. Plu­sieurs semaines avant l’indépendance, tout a été fait pour que rien ne change, pour que l’évènement soit tué dans l’œuf. Ain­si, l’Union minière reste belge mal­gré l’indépendance, ce qui est à l’origine de ten­sions et de la séces­sion de régions du pays comme le Katan­ga. Le sou­tien de la Bel­gique à Mobu­tu a par la suite main­te­nu un cli­mat de guerre et d’oppression au Congo, tout en lui per­met­tant d’entretenir des rela­tions éco­no­miques et cultu­relles pri­vi­lé­giées avec son ancienne colo­nie… Et aujourd’hui, notre consom­ma­tion des nou­velles tech­no­lo­gies et le besoin mas­sif du cobalt et du col­tan congo­lais dans la pro­duc­tion d’appareil élec­tro­niques, ali­mentent les ten­sions sur place et font per­du­rer la guerre.

Soundtrack to a coup d'Etat
De Johan Grimonprez
Belgique, 150'
2024, Warboys Films, Onomatopee Films, Zap-O-Matik, BALDR Film

 

 

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