Qu’est-ce que l’abolitionnisme et comment vous positionnez-vous dans cette pensée ?
L’abolitionnisme, c’est à la fois un champ de réflexion et un mouvement politique. Il est né dans le courant des années 1970 en Amérique du Nord et en Europe. Selon les perspectives, il a pour projet d’abolir la prison, le système pénal, le recours à l’enfermement et à la punition. Cette formulation montre déjà qu’au sein de l’abolitionnisme, il peut y avoir des tensions ou des débats. Pour ma part, je m’inscris dans un abolitionnisme qui est définitivement révolutionnaire, à savoir qu’il pense l’abolition de la prison comme étant lié à l’abolition de systèmes de domination tels que le capitalisme, le suprémacisme blanc ou le patriarcat.
Dans votre dernier ouvrage intitulé Tant qu’il y aura des prisons, vous dites que l’abolitionnisme n’est pas une fin en soi. Qu’entendez-vous par là ?
Il s’agit de ne pas penser l’abolition de la prison comme étant le seul projet de l’abolitionnisme. Notamment parce qu’il y a des raisons de penser que la disparition de la prison est tout à fait envisageable par le capitalisme. Il pourrait, à un moment donné, trouver que la prison n’est pas très rentable, notamment en raison des dispositifs de contrôle qu’il requiert et qui coûtent extrêmement chers.
Pourquoi y affirmez-vous que la prison est un « crime de masse » ?
Il est important pour moi de renverser l’usage qu’on a d’ordinaire des catégories telles que crime et criminel. Pour nous, abolitionnistes, la prison est une nuisance qui porte préjudice à la qualité de vie en société. C’est pour cela qu’avec d’autres, je l’avance comme un crime, mais aussi comme un crime de masse. On parle beaucoup plus souvent des personnes qui souffrent de la prison, à savoir les personnes pauvres, racisées, issues de l’histoire des migrations et de la colonisation, mais c’est aussi important de dire à qui elle profite. Cette expression permet de le signifier clairement. Car nous focaliser sur ses victimes a pour effet d’éviter de penser qui sont nos ennemis.
On ne peut ici s’empêcher de penser à Angela Davis et à sa théorie du capitalisme carcéral. Rejoignez-vous cette idée que le système pénal entretient le système capitaliste au travers du complexe industriel carcéral ?
Évidemment que le système pénal est le bras armé de l’ordre social, et donc de l’ordre capitaliste. Il est là pour contrôler les pauvres et les mettre au travail. Il est donc difficile de penser l’un sans l’autre. Effectivement, il y a eu un certain nombre de travaux et de réflexions qui articulent capitalisme et système pénal et je les rejoins. Ils montrent non seulement que l’histoire du capitalisme et de la prison sont liées, même s’il y a encore beaucoup de discussions sur les rapports de causalité entre les deux systèmes. Ils montrent également qu’au délà d’être un instrument de mise au travail des classes populaires, la prison est elle-même un secteur profitable, au même titre que l’enfermement et l’expulsion des personnes sans titre de séjour valide.
On parle toujours de la prison et du système pénal, des personnes incarcérées, mais très peu de leurs proches, qui sont pourtant extrêmement impacté·es. Qu’en est-il ?
L’impact de l’incarcération sur les proches de personnes détenues est un enjeu important pour moi, et j’y ai consacré mes premiers travaux de sociologue. Cela permet d’élargir la focale et voir que la prison et les peines d’incarcération affectent bien au-delà des seules personnes qui sont écrouées. Cette perspective permet de voir comment les femmes sont massivement impactées de façon indirecte par la prison. On le dit très souvent, elles sont extrêmement minoritaires parmi les personnes qui sont enfermées, et c’est vrai dans tous les pays occidentaux. Mais en même temps, lorsqu’un homme est incarcéré, il y a très souvent une femme ou des femmes pour lesquelles cela va avoir des conséquences à la fois financières, matérielles, et émotionnelles. Et au-delà des proches, il y a évidemment des communautés, des quartiers entiers qui sont impactés par l’existence de la prison.
Vous parlez beaucoup du rôle essentiel de la prison dans les processus coloniaux, pourriez-vous développer cette idée ?
De la même façon qu’on peut dire de façon générale que le système pénal est le bras armé de l’ordre social, il a évidemment un rôle extrêmement important pour ce qui est de la colonisation. On le voit à l’œuvre dans des colonies de peuplement au Canada, aux États-Unis, en Australie ou en Palestine, où le système pénal contribue à la fois à expulser les populations autochtones de leurs terres, et par des processus de criminalisation, à les enfermer massivement.
En Belgique, on a des centres fermés où sont placées les personnes en situation de migration. En tant qu’abolitionniste, quelle est votre analyse du rôle de ces lieux qui ne sont pas des prisons en tant que telles ?
Comme je le disais au début, il y a plusieurs façons de définir l’abolitionnisme. Dans une définition très stricte de l’abolitionnisme pénal qui cible le système pénal de façon très formelle, ces centres de rétention, quels que soient leurs noms, n’appartiennent pas au système pénal parce que les personnes qui y sont enfermées le sont sur base de mesures administratives et non pas de sanctions pénales.
Si maintenant on retient une définition de l’abolitionnisme plus large et que son objet est l’enfermement, alors bien sûr que ces lieux et ces peines — qui ne disent pas leur nom — sont aussi l’objet de l’abolitionnisme ! Après, logiquement, l’abolitionnisme s’inscrit dans ces luttes et il accompagne les combats contre ces lieux d’enfermement. Par corolaire, il ne s’agit pas pour nous de simplement dénoncer ces lieux pour leurs conditions d’enfermement ou pour les injustices subies par les personnes qui y sont enfermées, mais bien de se positionner contre toutes les frontières puisque ce sont elles qui créent ces lieux d’enfermement.
On vit dans une société aujourd’hui où la prison semble une évidence pour une grande majorité de la population. Comment est-ce qu’on déconstruit ces mythes qui rendent la prison socialement acceptable ?
C’est vrai qu’on est dans des sociétés dans lesquelles le punitivisme, c’est-à-dire le recours à la punition (par le système pénal, mais aussi dans les familles, à l’école et dans beaucoup d’autres sphères de la vie sociale), fait partie d’une sorte de sens commun et n’est jamais interrogé. C’est-à-dire qu’on ne questionne jamais l’effet réel de la punition. Nous n’avons pas le moindre début de preuve que l’enfermement de certaines personnes réduise le niveau de crime. Cela nous est présenté comme une évidence. Alors qu’à nous, abolitionnistes, on nous demande continuellement de prouver que ce qu’on aurait à proposer fonctionnerait mieux.
Le système voudrait toujours plus de plaintes, un durcissement des peines, la multiplication des peines alternatives, mais cela ne fait que contribuer à « l’extension du filet pénal », tel que le nomme le sociologue Stanley Cohen. On l’observe depuis les années 1970, toutes les mesures dites alternatives ne font que s’ajouter aux autres sans les remplacer. Elles ne retirent finalement personne du filet pénal. Très classiquement, on l’a vu avec le Travail d’Intérêt Général [ou TIG qui consiste à réaliser entre 20 et 400 heures de travail non rémunéré. NDLR] ou le bracelet électronique, tous deux présentés comme des peines alternatives à la prison. Mais ce qu’on a vu, c’est que finalement, des personnes qui auparavant n’étaient pas même criminalisées se trouvent désormais condamnées à ces peines dites « alternatives ». C’est évidemment une immense fumisterie et, finalement, une façon de ne pas sortir de la matrice punitiviste. C’est une façon, pour le système pénal, de se donner un supplément d’âme en faisant croire qu’il entend les critiques qui sont faites sur la cruauté de la peine et en prétendant « punir autrement » . Mais punir autrement, c’est toujours punir.
En parlant des prisons, que sont les « prisons dorées » et les « prisons pourrissoirs » ?
On observe, dans le débat public, des cycles médiatiques autour de la question des prisons dans une alternance entre des séquences réactionnaires qui vont dénoncer les prisons comme étant des « prisons dorées » ou des prisons trop confortables pour les prisonniers ; et des séquences plus progressistes au cours desquelles sont dénoncées les prisons comme étant des « prisons pourrissoirs », des prisons où les personnes finalement ne peuvent pas se réhabiliter. Et pour moi, ces deux séquences sont les deux faces d’une même pièce puisque l’une et l’autre ne remettent pas en cause le principe de la punition. Elles discutent simplement de savoir avec quelle force, avec quelle gravité, ou quelle cruauté, il faudrait punir les individus. Donc en ce sens-là, ce sont des débats auxquels il faut, en tant qu’abolitionniste, ne pas participer. On ne peut pas s’en sortir par le haut puisque finalement, le débat est miné. Il ne permet pas en effet de sortir du dogme qui est celui de la punition, c’est-à-dire l’idée que certaines personnes mériteraient d’être punies.
C’est comme si la seule discussion possible était celle de savoir ce que méritaient les pauvres et les personnes racisées, et s’il pouvait y avoir une forme de justice dans l’enfermement. Cela laisse entendre que ce serait un peu à chacun selon ses mérites. Alors qu’on est dans une société qui est fortement inégalitaire et que ceux qui pillent la planète et s’accaparent ses richesses n’ont aucun mérite et qu’eux, ils ne sont jamais interrogés sur les privilèges qui les amènent à détruire la vie des autres. Et que par contre, il y a énormément d’espace médiatique pour discuter des peines que méritent, de fait, les pauvres et les racisé·es.
Nous parlons beaucoup des personnes touchées, mais comment fait-on pour leur donner concrètement la parole et les mettre en mouvement ?
Déjà, je pense qu’il faut rappeler la multiplicité des formes d’expression des personnes détenues. Il existe de journaux, des émissions de radio, beaucoup de formes d’expression des personnes incarcérées. Et en ce sens, d’un point de vue abolitionniste, il est important de soutenir toutes ces formes de résistances. En France, en avril 2025, il y a eu toute une série d’attaques de voitures de surveillants et d’autres symboles de l’administration pénitentiaire, par un groupe [D.D.P.F. NDLR] se revendiquant de la défense des détenus et prisonniers français. Il y a eu beaucoup de jugements sur le fait que ces personnes étaient liées au trafic de stupéfiants. Comme si du fait de leurs activités criminelles, leur parole ne pouvait pas être entendue. Et ça, je trouve ça extrêmement choquant. Si on pense que la prison est une injustice systémique, il faut évidemment lutter avec les personnes qui sont affectées par ce système. Et on voit très bien avec la question de la prison que beaucoup de gens vont avoir des jugements par rapport aux raisons pour lesquelles les gens sont enfermés. Alors qu’aujourd’hui, par exemple, il est acquis que si on est contre la peine de mort, on est contre la peine de mort pour tout le monde. C’est la même chose avec la prison, on ne peut pas être contre la prison et émettre un jugement basé sur les raisons pour lesquelles les gens sont enfermés.
Autour de la question de l’abolitionnisme gravitent des formes alternatives à la justice pénale. On parle ainsi de justice restaurative, réparatrice, transformatrice, communautaire… Pourriez-vous les présenter ?
La justice restaurative, que l’on nomme également justice réparatrice, est née dans les années 1970 et s’est très vite appuyée sur le système pénal. Elle se base sur une critique de la sanction pénale avec cette idée qu’il faut promouvoir la réparation. Évidemment, cela pose la question de savoir si tous les actes peuvent être réparés. Moi, je pense que non. C’est important de le dire et de ne pas être dans un mythe qui serait d’affirmer qu’il peut toujours y avoir une forme d’équivalence entre le préjudice de la victime et ce qui peut lui être rendu ou réparé. Par exemple, lorsqu’une personne est morte, on ne peut pas réparer la mort. Toujours est-il que la justice restaurative s’accompagne aussi de tout un secteur professionnel, ce qu’il est important de souligner parce que la professionnalisation est aussi au cœur des critiques abolitionnistes. Nous pensons que le fait qu’il y ait des professionnels de la gestion de nos préjudices et de la gestion de nos conflits, c’est le début des problèmes. Car les victimes, en somme, se font confisquer leur peine. Et cela a été formulé de cette façon par le criminologue et abolitionniste norvégien Nils Christie, spécialiste du système pénal, qui parle de « confiscation de nos conflits » et de « voleurs » pour évoquer tous les acteurs du système pénal. C’est vrai que du point de vue abolitionniste, il y a déjà cette méfiance autour de la professionnalisation.
Ensuite, dans une chronologie un peu plus tardive apparait ce qu’on va appeler la justice transformatrice ou justice communautaire. Ces formes de justice se distinguent de la justice restaurative par le fait que d’une part, elles rejettent toutes formes de professionnalisation et de marchandisation, mais aussi qu’elles se tiennent à l’extérieur du système pénal. Il s’agit d’une justice qui repose sur la responsabilité communautaire dans le sens où il n’est pas question, comme avec le système pénal, d’opposer un auteur à une victime, mais plutôt de dire que, sans dénier la responsabilité de l’auteur, pour que quelque chose se passe, il faut aussi qu’il y ait un environnement, une communauté qui permette que ces actes aient lieu. Comme son nom l’indique, il s’agit de transformer la communauté, mais aussi l’auteur et la victime.
Cela rejoint ce que nous évoquions sur la question des alternatives et des stratégies du mouvement abolitionniste. Pour certains, la stratégie qui peut être mise en œuvre, est le développement d’espaces dans lesquels on fait autrement, sans la police, sans la justice : il s’agit de libérer des espaces. C’est une proposition qui évidemment, a un intérêt parce que comme dans n’importe quelle lutte, on a besoin d’espaces de préfiguration, d’espaces d’expérimentation. On a aussi besoin de ces espaces pour prendre des forces et nourrir notre imagination.
Mais à mon sens, on ne peut pas se contenter de simplement faire sans et faire autrement, parce que si le reste du système est toujours un système capitaliste, raciste, patriarcal, il va invariablement finir par pourrir ces espaces-là. De la même façon qu’on ne peut pas déclarer qu’un espace est safe puisque cela ne se décrète pas. La sécurité, c’est quelque chose qui se construit collectivement, et donc ça ne fait pas beaucoup sens de juste se reposer sur des espaces qu’on libère, forcément de façon temporaire, tout en n’étant soi-même pas déconstruit totalement. Et qui peut prétendre être déconstruit s’il a grandi dans une société qui est essentiellement punitiviste ? Le risque qu’on prend alors, c’est un risque de fatigue, un risque de frustration, en mettant trop d’espoir dans ces formes de justice en dehors du système pénal. C’est pourquoi je prône une approche révolutionnaire qui s’attaque au capitalisme, au patriarcat et au suprémacisme blanc et donc au système pénal, et pas juste la suppression d’institutions répressives dans un cadre qui resterait le même qu’aujourd’hui.
Derniers ouvrages parus sur la question :
Tant qu’il y aura des prisons, Le passager clandestin, 2026.
Brique par brique. Une histoire de l’abolitionnisme pénal, Lux, 2024.
1312 raisons d’abolir la police, Lux, 2023.
Pour elles toutes. Femmes contre la prison, Lux, 2019.
