De la lutte ouvrière à la concertation sociale
Parce qu’il est important pour comprendre les mécanismes à l’œuvre d’ancrer certains fondamentaux dans leur histoire, un bref retour sur la naissance des mutualités s’impose. Au 19e siècle, dans un contexte marqué par des conditions de travail extrêmement éprouvantes, des ouvrier·ères créent les premières caisses de secours mutuel pour se protéger contre différents risques liés au travail (maladie, perte de revenus, etc.). Fin du 19e siècle, l’État commence progressivement à soutenir financièrement ce mécanisme de solidarité, tout en laissant chacun·e libre d’y cotiser ou non. On parle alors de liberté subsidiée.
Il faudra attendre 1944 pour que la Sécurité sociale devienne obligatoire pour l’ensemble de la population et que notre « Pacte social »1, négocié pendant la guerre sous la pression populaire, instaure notre Sécurité sociale. Les missions d’intérêt général des mutualités ainsi que leur rôle d’opérateur historique sont alors entièrement reconnus par l’État qui leur confie la cogestion de l’assurance maladie-invalidité.
En 1963, un évènement va marquer un tournant majeur pour les mutualités. Une loi vise à réformer l’assurance maladie-invalidité (Loi Leburton). Pour la première fois, les prestataires de soins et les mutualités négocient ensemble le montant des honoraires ainsi que le niveau de remboursement des prestations médicales par l’assurance obligatoire. Cette réforme va susciter la grogne du corps médical, qui va entamer une grève de 18 jours. Cette grève se concluera par un compromis et la signature d’un accord historique (accord de la Saint-Jean) instituant la médecine conventionnée et la concertation entre les prestataires de soins et les mutualités que nous connaissons encore aujourd’hui.
Parfois méconnue, l’histoire des mutualités montre pourtant que ce sont elles qui sont à l’origine de notre Pacte social. Il apparait donc clairement que fragiliser les mutualités revient à fragiliser notre Sécurité sociale et notre Pacte social.
La mise en cause progressive de notre modèle social
Depuis les années 1970, à la suite du choc pétrolier de 19732, les courants politiques néolibéraux ont progressivement gagné du terrain. Notre système de protection sociale fait depuis l’objet de critiques débouchant dans les années 1990 à l’émergence des politiques d’activation sociale et dans les années 2000 à celle de la réduction des moyens publics consacrés à la Sécurité sociale.
La stratégie néolibérale à l’œuvre depuis plus de 50 ans consiste à remettre systématiquement en question nos conquis sociaux pour servir une vision de société que notre Pacte social gêne. D’abord en s’attaquant aux corps intermédiaires3 (dont font partie les mutualités et les syndicats) et en organisant leur inefficacité par un sous-financement afin de réduire leur capacité d’opposition. Ensuite, en affaiblissant les espaces de concertation et le rôle que jouent les corps intermédiaires dans la gestion de la Sécurité sociale. Et pour finir, en délégitimant leur rôle de contre-pouvoir.
L’objectif derrière cette stratégie est clair : introduire progressivement des logiques de marché, de concurrence, de financement à la performance pour augmenter la place des organismes privés. Il faut avoir conscience que la restriction des dispositifs de protection sociale ne fait pas disparaitre les besoins, elle les transfère simplement vers des dispositifs privés dont l’unique objectif est le profit. À titre d’illustration, dans le domaine de la santé, certains courants politiques organisent le démantèlement des mutualités pour favoriser la marchandisation des soins (liberté tarifaire des prestataires de soins, assurances maladie privées, etc.) transformant progressivement les patient·es en consommateur·ices ou client·es.
La démocratie a besoin de corps intermédiaires
Les mutualités occupent un rôle central dans la cogestion de l’assurance maladie-invalidité. La cogestion implique que les décisions ne relèvent pas uniquement de l’État, mais bien des partenaires sociaux (mutualités, syndicats, représentants du corps médical). Ce mécanisme garantit la représentation des différents intérêts en présence et favorise le dialogue ainsi que le compromis.
Ce système de « concertation sociale » constitue un gage démocratique et agit comme un véritable rempart collectif protégeant notre patrimoine social. Il assure une régulation collective du système de soins de santé, permet de fixer les tarifs des prestations médicales, de négocier des conventions avec le corps médical et d’encadrer les remboursements de l’assurance obligatoire, limitant ainsi les logiques de marché.
Fragiliser les mutualités (cogestionnaires historiques de notre système de protection sociale) peut dès lors être perçu comme une tentative d’ébranler ce rempart institutionnel. Les mutualités constituent en effet une barrière contre un système de santé vertical déconnecté du terrain, inégalitaire et orienté vers le profit.
Mutualités, pilarisation et démocratie sociale
Actuellement, certains courants politiques attaquent les mutualités sur deux volets. Premièrement, leur rôle politique. Deuxièmement, leur organisation par pilier.
La Sécurité sociale s’est construite avec des corps intermédiaires pilarisés et non en opposition à eux. C’est bien l’État qui leur a confié certaines missions d’intérêt général ainsi que la cogestion de l’assurance maladie-invalidité.
Au-delà du remboursement des soins de santé et de la cogestion de l’assurance maladie-invalidité, les mutualités, parce qu’elles sont connectées au terrain et connaissent la réalité vécue par leurs affilié·es, ont également pour mission d’interpeler les pouvoirs publics (notamment sur le manque de transparence des honoraires des médecin·es, mais également sur le prix des médicaments, sur les déterminants non médicaux de la santé, etc.).
Leur rôle est de transformer des problèmes individuels en enjeux politiques collectifs. Elles interrogent les décisions politiques lorsqu’elles ne vont pas dans la bonne direction et facilitent la négociation et le compromis. En ce sens, leur rôle politique est majeur.
Quant au pilarisme, il est essentiel de comprendre que la Belgique s’est structurée historiquement autour de piliers philosophiques et idéologiques (socialiste, chrétien, libéral). C’est pour cette raison que les corps intermédiaires se sont constitués par piliers.
La pilarisation des corps intermédiaires est donc une construction naturelle plus qu’une anomalie. Les défenseurs de la pilarisation mettront en évidence le fait que cette structure permet l’expression de la démocratie et de la pluralité des points de vue dans les instances qui nous gouvernent.
Ils diront également que la remise en cause des piliers déplace le pouvoir à un endroit où les acteurs sociaux et collectifs sont réduits, où les décisions sont davantage centralisées vers des acteurs technocrates et économiques et où les choix posés sont dictés par des logiques de marché4.
En ce sens, viser « la neutralité politique » des corps intermédiaires est une idéologie à part entière qui masque en réalité une volonté de les neutraliser. Chercher à « rendre neutres » les mutualités, c’est en effet les empêcher de porter le débat et la critique dans l’espace public. Et de pointer les effets concrets des politiques menées par le gouvernement sur la santé de la population comme le renoncement aux soins, les inégalités d’accès à la santé et la marchandisation du système.
Maintenir les piliers, c’est non seulement conserver un héritage historique, mais également une manière de vivre ensemble. La pilarisation des mutualités offre la possibilité de représenter la diversité des aspirations au sein de la société (chaque citoyen·ne peut choisir sa mutualité en fonction de ses valeurs), d’assurer une représentation démocratique des affilié·es et de jouer leur rôle d’acteurs politiques et sociaux dans les instances de gestion de l’assurance maladie-invalidité.
Les mutualités, une force politique à préserver et renforcer
Face aux attaques dont les mutualités font l’objet, il n’est pas question de plier. Si elles sont attaquées, c’est qu’elles sont craintes. Elles doivent dès lors poursuivre leur rôle politique de contre-pouvoir et continuer à traduire les intérêts collectifs dans les instances.
Dans une société où les inégalités ne font que se creuser, elles doivent continuer à dénoncer, contester et faire reculer les gouvernements qui voudraient diminuer les droits des citoyen·nes et mettre en péril notre Sécurité sociale.
Les corps intermédiaires ne sont pas une couche inutile et coûteuse : ils sont le fondement de notre démocratie. Ils améliorent la qualité des politiques de santé, protègent la solidarité et apportent leur expertise de terrain.
Les mutualités jouent un rôle « politique » au sens le plus noble du terme. Elles participent à l’exercice du pouvoir et ont un rôle essentiel pour préserver notre système social et démocratique. Elles sont un des fondements de l’État social, le cœur d’un modèle qui place l’être humain avant tout. Elles soutiennent les affilié·es dans leurs trajectoires de vie dans les moments les plus vulnérables comme la maladie, la perte d’autonomie, la précarité. Elles incarnent la redistribution et l’équité, en garantissant à chacun·e, quels que soient ses moyens, un accès aux soins et à la dignité.
Pour asseoir leur crédibilité, les mutualités doivent néanmoins continuer à investir le terrain et renforcer les liens de proximité avec la population. À travers des alliances stratégiques (et en étroite collaboration avec les syndicats, le tissu associatif et les forces politiques progressistes), elles doivent porter un plaidoyer fort et mobilisateur afin de poursuivre leur rôle de force politique. De manière à défendre sans compromis la Sécurité sociale.
Soyons clair·es, les mutualités sont bien plus que des organismes de remboursement. Elles protègent notre système social contre la marchandisation et s’assurent que les aspirations et besoins de la population soient entendus. S’attaquer aux mutualités, à leur rôle politique ou à leur pluralisme ne va en aucun cas moderniser l’État social, mais, au contraire, l’affaiblir au profit des intérêts individuels et du marché.
Par Amélie Hosdey-Radoux (Directrice du Pôle Études et Politiques de Santé de Solidaris)
- Le Pacte social conclu en 1944 est un accord historique qui pose les bases de notre modèle social. Il comprend trois éléments fondamentaux : la Sécurité sociale obligatoire, des services publics forts ainsi que la concertation sociale et le droit du travail.
- Le choc pétrolier de 1973 a entrainé une crise économique au niveau mondial (inflation et ralentissement de la croissance).
- Les corps intermédiaires sont des organisations représentatives de la société civile qui se sont vues confier des missions d’intérêt général (tels que l’assurance obligatoire ou les allocations de chômage), et qui, à partir de ces missions, jouent un rôle d’interlocuteurs sociaux (notamment dans la gestion de la Sécurité sociale).
- Voir Lynn Bruyère , Anne-SophieCrosetti, Jean Faniel & Caroline Sägesser (Dir..), « Piliers, dépilarisation et clivage philosophique en Belgique », CRISP, 2019.
Amélie Hosdey-Radoux est directrice du pôle Études et Politiques de Santé de Solidaris.
